🔙 Old School / De la victoire en Copa au lob de Nayim en finale de Coupe des coupes : la fabuleuse épopée de Saragosse (1994-1995)

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Il reste Ă  peine une poignĂ©e de secondes en prolongation lors de la finale de la Coupe des coupes 1995 qui oppose le Real Saragosse Ă  Arsenal. Dans un Ă©clair de gĂ©nie, Nayim tente un lob improbable dans le ciel du Parc des Princes… C’est le 3e Ă©pisode de notre sĂ©rie Old School.

26 ans en arrière. Une autre époque, si proche et si lointaine à la fois. Sacrifiée sur l’autel de la réforme de la Ligue des Champions, la Coupe des Coupes n’est plus qu’un souvenir aux couleurs sepia que la création d’une nouvelle coupe d’Europe ne parviendra pas à restaurer.

Dans l’histoire de celle qui était surnommée la C2, la victoire du Real Zaragoza en 1995 est peut-être bien le point d’orgue de cette compétition qui rassemblait les vainqueurs des coupes nationales. L’adversaire, le tenant du titre, le lieu, le Parc des Princes à Paris, le but de la victoire, ce lob d’un autre monde inscrit par Nayim à la dernière seconde de la prolongation : cette finale est immédiatement entrée au panthéon du football européen.

Un Ă©chec fondateur

Mais pour arriver à cette apothéose, le chemin a été long. Aujourd’hui en Segunda, le Real Zaragoza est en quête d’une remontée au sein de l’élite depuis 10 ans. Or dans les années 90, c’est une place forte du football espagnol, aussi bien grâce à son équipe que grâce à son afición, l’une des plus belles du pays. En 1993, les Maños accèdent à la finale de Copa del Rey, contre le Real Madrid. Sporting de Gijón, Real Oviedo et Valencia CF : dans un tournoi qui facilite les choses pour les clubs importants, Zaragoza n’a besoin que de 3 tours pour viser un trophée contre l’ogre merengue. Au stade Luis Casanova de Valencia, plus connu sous le nom de Camp de Mestalla, le miracle n’a pas lieu : la Casa Blanca l’emporte 2-0.

Apprend-on vraiment d’une dĂ©faite ou dit-on cela pour se rassurer ? En l’occurrence, Zaragoza n’a pas vĂ©cu ce revers comme un point final mais plutĂ´t comme le dĂ©but d’une histoire. La saison suivante, les Maños terminent 3es en championnat et reviennent en finale de la Copa. Cette fois-ci, c’est le Celta qui se dresse face Ă  eux. Il faut attendre les tirs au but pour que le destin fasse son choix. Au Vicente-CalderĂłn, le gardien Andoni CedrĂşn stoppe la tentative d’Alejo puis Paquete Higuera ne tremble pas : le Real Zaragoza l’emporte.

Pour lancer une aventure, il faut parfois un grain de folie, un élément déclencheur inattendu mais qui germe semaine après semaine. C’est Andoni Cedrún qui s’en charge. Sur le balcon de la place de mairie, il lance euphorique à la foule :

« L’année prochaine, nous allons gagner la Recopa ! »

Ses coéquipiers n’en croient pas leurs oreilles ! Mais il est sérieux Andoni ou quoi ?

« Je n’ai pas dit cela pour fanfaronner. Je savais que cette équipe pouvait remporter un titre européen ».
A. Cedrún dans un documentaire diffusé par TV Aragón en 2015

La première pierre est posée.

Juan Eduardo Esnaider / Photo by Alain Gadoffre / Onze / Icon Sport

Monde(s) parallèle(s)

La grande force du Real Zaragoza, c’est d’avoir conservé une très grande partie de son ossature. Plus qu’un effectif, c’est une bande d’amis. Cet état d’esprit a animé les Maños tout au long de cette saison 1994-1995. A l’époque, la Coupe des Coupes et la Coupe de l’UEFA se disputent avec un tirage intégral, sans phase de poules. Certes, ce format était moins rémunérateur car le nombre de matches limité, mais il permettait surtout de bâtir des épopées qui restaient dans la mémoire collective, tour après tour. La C2, c’était un tournoi court qui débutait en 16es de finale. Quatre matches aller-retour pour disputer la finale sur terrain neutre.

Le début de compétition de Saragosse fleure bon les terrains de l’Europe de l’Est. Et ça ne démarre pas fort du tout. Le Gloria Bistrita remporte la première manche dans une Roumanie post-Caeucescu qui impressionne les joueurs, comme par exemple ce déploiement de 200 militaires au coup de sifflet final. 2-1 et voilà le vainqueur de la Copa contraint de jouer sa survie dès le mois de septembre. Difficulté supplémentaire : la Romadera, l’antre du Real Zaragoza, n’est pas homologuée par l’UEFA. Le club doit donc disputer les deux premiers tours à Mestalla, une décision qui a seulement bien arrangé Manolo Él del Bombo, natif de Saragosse et tenancier d’un bar au pied du stade blanquinegro. A Valencia, sur un terrain rendu gras par les récentes précipitations, les Maños ne tremblent pas : 4-0, sans appel. 4-0 c’est aussi le tarif pour les Slovaques du Tatran Presov, vaincus en Espagne puis 2-1 au retour lors des 8es de finale. Une nouvelle expédition lointaine qui permet de valider d’emblée la qualification et de rapporter du cristal de Bohème dans les valises.

Plus forts qu’Henrik Larsson et Glenn Hoddle

Après 4 mois d’interruption, le Real Zaragoza a rendez-vous en quarts contre un premier gros morceau : le Feyenoord qui a sorti le Werder Brême au tour précédent. Dans les cages, Ed de Goey est en fusion. Une, deux, trois, quatre, cinq fois : le gardien néerlandais détourne des zapatazos lointains, insubmersible. Et quand ce n’est pas lui, c’est son poteau qui le sauve. Les joueurs de Rotterdam sont moins à l’aise dans le jeu mais ce sont eux qui l’emportent 1-0 au De Kuip. Le buteur est un métis suédois aux dreadlocks blondes : un certain Henrik Larsson. Malgré ce revers, les Maños y croient, comme l’explique Gustavo Poyet à TV Aragón :

« Ce n’est pas toujours compréhensible vu de l’extérieur, mais en dépit de la défaite, nous nous sommes dit que nous avions des occasions. Le groupe pensait que nous avions mérité plus que ce que le score n’indiquait. Ce match a été une expérience incroyable, avec un stade blindé et une ambiance extraordinaire. Inoubliable ».

A la Romadera, les Maños doivent réaliser leur premier exploit de la compétition. Le plus difficile : résoudre l’énigme Ed de Goey. A la pause, le score n’a pas bougé et le Feyenoord s’accroche à son but d’avance. C’est le capitaine, Miguel Pardeza, qui trouve enfin l’ouverture, d’une frappe sèche à ras de terre qui frôle le poteau. Peu en veine au cours des 45 premières minutes, Juan Esnaíder claque une volée du droit incroyable à l’entrée de la surface de réparation et délivre tout un stade. Avec une telle cohésion, avec une telle afición, le Real Zaragoza ne craint personne.

Le dernier carré de cette Coupe des Coupes 1994-1995 est prestigieux. Dans le haut du tableau, Saragosse et Chelsea ; dans le bas, Arsenal qui défend son titre et la Sampdoria qui vit sa dernière grande aventure européenne après sa victoire en C2 en 1990 (après une finale perdue en 1989) et la finale de la Coupe d’Europe des Clubs champions perdue contre le Barça en 1992.

Saragosse accueille la demi-finale aller. C’est comme dans un rêve. En première période, Miguel Pardeza prolonge une tête de Xavi Aguado pour ouvrir le score. Puis c’est Juan Esnáider qui double la mise. En deuxième mi-temps, Pardeza et Esnáider sont encore là pour trouver les filets. Si la frappe du capitaine est contrée, l’Argentin est à l’affût pour inscrire un doublé. Les Blues sont terrassés. 3-0. Net et sans bavure.

Mais il reste ce match retour à disputer à Stamford Bridge, sur une pelouse qui n’a rien à voir avec les billards actuels en Premier League, et sans Gustavo Poyet, suspendu, et qui devra attendre quelques temps encore pour y jouer dans la peau d’un joueur des Blues. Le Chelsea de Glenn Hoddle, entraîneur-joueur et pas encore sélectionneur des Three Lions, n’a plus rien à perdre. Les Blues ouvrent le score à la demi-heure de jeu d’une façon peu commune : dégagement de Juanmi dans la tête de Paul Furlong. Saragosse fait le dos rond et trouve la solution à la 54e minute. Santi Aguado récupère le ballon à l’entrée de la surface, crochète du droit, s’infiltre dans la défense et croise sa frappe du gauche :

« Nous avons fait la célébration des Brésiliens lors de la Coupe du Monde 1994. C’était un hommage à tous les enfants nés à Saragosse après notre victoire en Copa del Rey. Le baby-boom ! Comme après le but d’Andrés Iniesta lors de la finale du Mondial 2010 ! ».

1-1 : Chelsea doit marquer 4 fois pour décrocher son billet pour la finale. Frank Sinclair et Mark Stein donnent la victoire mais pas la qualification. Oui, le Real Zaragoza est en finale de la Recopa, comme promis par Andoni Cedrún !

Photo by Eric Renard / Onze / Icon Sport

Outsiders face au mythe Ian Wright

C’est l’Aragon qui envahit Paris ! La finale de cette Coupe des vainqueurs de coupes 1995 est l’occasion d’une arrivée massive des supporters maños sous la Tour Eiffel.

« On ne voyait que des Zaragozistas ! Ils devaient être plus de 20.000. On ne voyait pas les supporters anglais, à tel point que ça nous rajoutait de la pression et de la responsabilité »
Víctor Fernández, entraîneur du Real Zaragoza

Le Real Zaragoza atterrit à Orly et prend ses quartiers à Saint-Germain en Laye. Visite du Camp des Loges, le centre du PSG, entraînement au Parc des Princes : sans bousculer les habitudes de son groupe, Víctor Fernández amène progressivement l’équipe vers cette finale. A la tension qui s’empare des esprits petit à petit, s’ajoute un forfait de dernière minute. Blessé en championnat contre le Sporting de Gijón, Juanmi se teste pour valider ou non sa participation. Négatif. C’est donc Andoni Cedrún, son compagnon de chambre, qui le suppléera.

Les Maños ont décidé de miser avant tout sur leur valeur et ne pas s’adapter exclusivement à Arsenal. Le XI de départ est très classique : Andoni Cedrún dans les bois, Alberto Belsué latéral droit, Solana latéral gauche, Aguado et Cáceres en charnière ; Santi Aragón le bien nommé est entouré par Gustavo Poyet à droite et Nayim à gauche. Devant, le capitaine Miguel Pardeza est placé à droite, Paquete Higuera à gauche et Juan Esnaíder dans l’axe.

En face, Stewart Houston, le coach d’Arsenal, déploie un 4-3-3 avec David Seaman dans les cages, Lee Dixon latéral droit, Nigel Winterburn latéral gauche, Tony Adams et Nady Linighan en charnière, Martin Keown milieu axial épaulé à gauche par Stefan Schwarz, international suédois troisième du Mondial 1994 qui plus tard jouera en Liga avec Valencia, le jeune Ray Parlour à droite. Le trident offensif est composé d’Ian Wright à droite, Paul Merson, revenu quelques semaines plus tôt d’une suspension pour consommation de cocaïne, à gauche et John Hartson en pointe.

Ian Wright est l’homme en forme des Gunners. Lors de cette Coupe des Coupes, il a marqué à tous les matches : 8 matches, 8 buts. Implacable.

On ne la fait pas aux Gunners, ils savent exactement qui descendre en premier pour marque leur territoire. Nayim est ciblé d’entrée par John Hartson, un vrai tacle d’attaquant sur le tendon d’Achille. Aujourd’hui, cette intervention vaudrait largement une exclusion. Pour le Turc, hors de question de sortir, même pour un coup d’éponge magique, mais l’arbitre exige la civière après avoir sorti un carton jaune pour l’Anglais.

« Cette équipe avait du caractère. Poyet, Pardeza, Esnáider, Higuera : chacun d’entre nous était un leader »
Andoni CedrĂşn

Le XI d’Arsenal n’est pas la reconstitution du cercle des poètes disparus et Esnaíder s’en rend compte immédiatement. Légèrement touché à la cheville, l’Argentin de 22 ans n’a pas eu de bonnes sensations à l’échauffement. Depuis le coup d’envoi, l’attaquant maño subit un traitement de faveur de la paire Adams-Linighan. C’est bien simple, il ne touche pas une cannette en première période ! Il est cuit l’étouffée pendant 45 minutes. Les Gunners sont au rendez-vous physiquement. Peut-être un peu trop même. Juste avant la mi-temps, Ray Parlour et Martin Keown montent au duel pour bloquer Gustavo Poyet. Les deux Anglais se fracassent l’un contre l’autre et Keown s’éclate l’arcade sourcilière qui saigne abondamment.

Dans le jeu, Zaragoza soutient largement la comparaison. Certes, les tentatives manquent de précision mais les Maños osent prendre leur chance. Miguel Pardeza trouve même le chemin des filets mais son but est refusé pour un hors-jeu très net.

A la pause, Houston effectue deux changements. Nigel Winterburn, que le commentateur espagnol a méthodiquement appelé « Ouinterbourne » est remplacé par Steve Morrow tandis que David Hillier prend la place de Keown.

Le retour des vestiaires est totalement à l’avantage du Real Zaragoza. Pendant 20 minutes, les Maños régalent et prennent de vitesse les Gunners. Décalages, dédoublements, montées des latéraux : les joueurs de Víctor Fernández usent les Anglais. 66e minute : Poyet est à lutte dans les airs. Le ballon échoit à Esnáider aux 20 mètres. Un premier contrôle parfait, un rebond et BAM ! Un zurdazo terrible, une volée du gauche qui s’enroule amoureusement autour des filets de David Seaman qui, impuissant, ne peut que regarder le ballon passer sur son côté droit. L’Argentin fonce vers le virage des supporters aragonais.

« Ma réaction sur le but a été un peu égoïste, se souvient Esnáider dans un rire. Je voulais le célébrer seul, j’étais jeune, je voulais profiter de l’ambiance. De l’égoïsme pur alors qu’il y avait une ambiance incroyable dans ce groupe ».

Le premier but en finale est souvent décisif mais les Gunners sont expérimentés et il ne leur faut que 9 minutes pour répondre. Côté droit, Arsenal parvient enfin à déborder. Hartson récupère le ballon, arme et frappe. Cedrún est masqué et même si la frappe ne semble pas particulièrement appuyée, cela suffit pour finir au fond. Entre Esnáider qui a claqué une frappe lumineuse au milieu d’un match très difficile et Hartson qui a frôlé l’expulsion, les deux buteurs reviennent de loin !

Et soudain, l’Ă©clair de gĂ©nie dans la nuit

1-1 au coup de sifflet final, il y aura donc 30 minutes supplémentaires. La prolongation est proche de tourner en faveur de Zaragoza lors de la première période mais David Seaman réalise une parade superbe, bien aidé par son poteau qui lui renvoie la balle. Un gardien en confiance à l’approche d’une série de tirs au but, ce n’est pas souvent bon signe…

Les secondes s’égrènent, la sĂ©ance fatidique des tirs au but devient inĂ©luctable. PrĂ©voyant, VĂ­ctor Fernández fait entrer Delfi Geli, aujourd’hui prĂ©sident du Girona FC, un spĂ©cialiste des penalties. Mais contrairement Ă  ce qui est annoncĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision, ce n’est pas Nayim qui part s’assoir sur le banc mais bien JesĂşs GarcĂ­a Sanjuan, pourtant entrĂ© en cours de match, qui ne peut ravaler ni ses larmes ni les noms d’oiseaux destinĂ©s Ă  son entraĂ®neur. Ce changement provoque un dernier ajustement tactique : Geli se place milieu gauche et Nayim change de cĂ´tĂ© pour finir la prolongation Ă  droite. Plus que 15 secondes Ă  jouer avant les tirs au but. Dernier dĂ©gagement d’Andoni CedrĂşn, dernier duel aĂ©rien. Le ballon arrive sur Nayim excentrĂ© cĂ´tĂ© droit, Ă  plus de 40 mètres des cages de David Seaman. Esnáider est hors-jeu, Pardeza n’est pas forcĂ©ment très bien placĂ©. Mais le Turc le voit-il ? D’instinct, il envoie une ogive dans le ciel parisien. Le temps se suspend. Joueurs et supporters suivent le ballon des yeux en retenant leur souffle. La balle redescend. Seaman saute pour la claquer au-dessus de sa transversale. Mais son timing est mauvais. Il touche le ballon des doigts mais insuffisamment.

Photo by Eric Renard / Onze / Icon Sport

Gol ! Gol ! Gol ! Nayim vient d’offrir la Coupe des Coupes 1995 au Real Zaragoza d’une frappe déjà dans la légende. Dépité, le gardien anglais s’allonge dans ses cages pendant que les Aragonais basculent dans la transe.

Le coup de sifflet final est donnĂ© dans la foulĂ©e : les Maños ont rĂ©alisĂ© l’exploit ! Le Real Zaragoza entre dans l’Histoire europĂ©enne par la grande porte !

François Miguel Boudet

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