Copa del Rey 84 : Indépendantisme, Maradona, le boucher de Bilbao et Menotti

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Le 5 mai 1984, l’Athletic Club et le FC Barcelone s’affrontent en finale de la Copa del Rey. Entre les deux équipes, beaucoup de ressentiments, de tacles assassins et de joutes verbales. Double vainqueurs en titre de la Liga, les Basques de Javier Clemente défient le Barça de César Luis Menotti, tenant de la coupe. Confrontation totale entre deux styles en totale opposition qui s’est achevée en bagarre générale, la Batalla de Bernabéu a profondément marqué le football espagnol.

C’est un drame en plusieurs actes qui aboutira à une rencontre aussi fermée qu’âpre et qui basculera dans une violence assumée après le coup de sifflet final. C’est la dernière Copa del Rey remportée par l’Athletic qui a perdu depuis 5 finales. De son côté, le Barça n’a pas remporté la Liga depuis 10 ans et a remporté quelques victoires de prestige, la Copa en 1978 et 1981 ainsi que la Coupe des Coupes en 1979 et 1982. Ce n’est pas encore l’immense club qu’il deviendra à partir de la fin des années 1980. Retour sur ce duel postfranquiste, entre deux hauts lieux d’identité régionale qui ne s’appréciaient guère.

Le Barça rencontre le boucher de l’Athletic : Goiko 

Après la Guerre Civile, Franco prend le pouvoir pousse l’Espagne dans l’obscurantisme. Son nationalisme est assumé. Avec l’obligation de l’utilisation du castillan, il hispanise l’ensemble des noms des clubs aux sonorités anglo-saxones. Pourtant, dans sa vision très virile et machiste de la société, la représentation du Basque a un écho particulier, notamment dans la perception de la « race ». En novembre 1975, le Caudillo meurt et une période de transition débute. Jusqu’à la fin des années 70, le Real Madrid et l’Atlético dominent largement les débats. Les années 80 vont permettre un retour sur le devant de la scène des clubs basques, à commencer par la Real Sociedad, 2e de la Liga 1980 avant de remporter les éditions 1981 et 1982. L’Athletic ensuite. L’arrivée de Javier Clemente, un militant convaincu de la cause basque, adepte d’un football très rugueux va marquer l’Espagne. A Barcelone, après le limogeage d’Udo Lattek, c’est l’esthète et anticonformiste César Luis Menotti qui a les clés du camion Barça.

Lors de la saison 1981-82, le Barça était potentiellement bien placé pour conquérir le titre, notamment grâce à Bernd Schuster, son Allemand fantasque. L’ancien de Cologne a notamment marqué 8 buts lors des 14 premières journées dans un championnat où la victoire valait encore 2 points. Lors de la 14e journée, l’Athletic reçoit les Catalans. À la 24e minute, un craquement se fait entendre à San Mamés.

Crédit : Iconsport

C’est à ce moment qu’Andoni Goikoetxea devient le boucher de Bilbao. Le défenseur basque, couronné joueur le plus dur de l’Histoire du football par le Guardian, est du genre rugueux et il fait honneur à sa réputation. Il s’abat comme un aigle sur le milieu blaugrana. Schuster ne se relève pas et son genou est brisé. Les ligaments croisés sont rompus, l’Allemand sera absent 9 mois et ça relance la rivalité Barça – Athletic Club, la première du football ibérique. Le FC Barcelone perd le championnat pour deux petits points et en Catalogne, le responsable est « Goiko ».

Le Pays basque et la Catalogne ont été des hauts lieux de constestation au Franquisme. Les deux ont préservé leur culture dans la clandestinité et les deux stades, le Camp Nou et San Mamés, étaient souvent les seuls endroits publics où on pouvait parler dans la langue régionale. Les deux entités ont cultivé une résistance et les mouvements indépendantistes sont parmi les plus puissants d’Espagne, sans pour autant beaucoup s’apprécier, l’Athletic s’étant construit sur un modèle exclusivement tourné vers sa région quand le Barça est un club tourné vers le monde.

Maradona rencontre la dureté basque 

Deux ans après la terrible blessure de Schuster, Athletic et Barça sont encore là en haut de l’affiche. César Luis Menotti et Javier Clemente se détestent copieusement. Les deux se mettent sur la tronche verbalement dès qu’ils le peuvent. Ce qui était une confrontation de style au départ va lentement glisser vers un affrontement profond entre deux personnalités fortes et qui ont compris que les médias pouvaient aussi être des porte-voix.

Crédits : Iconsport

En septembre 1983, le Barça étrille assez facilement l’Athletic Club. Les Catalans mènent rapidement 3-0. Oui mais voilà, à l’heure de jeu, Goikoetxea a une triste réputation à tenir et va pousser plus loin la violence déjà régulière dans le jeu des Leones. Le défenseur lâche un tacle vicieux par derrière sur le Pibe de Oro pourtant dos au jeu. Diego Maradona qui avait claqué deux passes décisives dans la rencontre ne se relève pas. L’Argentin hurle de souffrance et a une cheville en compote. Alors que ce geste va marquer l’Espagne et la carrière de Maradona, Goiko assure de son côté qu’il a gardé sa chaussure dans une vitrine, comme un trophée. Deux salles, deux ambiances.

« Tout ce que j’ai entendu, c’était un crac. j’étais certain qu’il était gravement blessé ». julio alberto

Menotti explose à la suite de ce match, appelant à une sanction exemplaire envers Goiko qu’il qualifie d’anti-footballeur. C’est le deuxième joueur du Barça qui tombe sous les crampons du défenseur basque, et tout comme Schuster, Maradona ne retrouvera jamais l’entièreté de ses capacités physique après une longue période d’absence. À la fin de cette saison 1983-84, l’Athletic remporte la Liga et Goiko est suspendu 18 matchs (sanction ramenée à 10 puis 7 matches) et enfile officiellement le surnom de Boucher de Bilbao, offert par un journaliste britannique.

Une finale de Copa del Rey cathartique 

Cette finale 1984 ressemble à l’aboutissement de la rivalité entre l’Athletic Club et le Barça, et entre Menotti et Clemente. Maradona et Schuster sont tous les deux titulaires et veulent autant remporter la Coupe que se farcir quelques Basques en guise de vengeance. Surtout que les deux coachs continent d’alimenter régulièrement le feu entre les deux équipes.

Clemente est notamment revenu sur le tacle de Goiko sur Pelusa : « J’ai dit à Goiko d’être dur avec Maradona, mais ils m’ont dit que Maradona était un dieu du football. Depuis quand les dieux se blessent-ils? Ce n’est pas ma faute, ils m’ont mal informé… « . Menotti fait preuve de retenue (sic) en lâchant quelques jours avant la finale : « Nous sommes prêts à tout, même à être violents ». L’entraîneur basque avait aussi répondu à une sortie musclée de Maradona par un : « C’est un grand joueur, mais un idiot à part entière« . Le génial argentin expliquant dès qu’un micro était ouvert qu’il voulait s’expliquer avec l’entraineur des Leones et, pourquoi pas, lui casser la gueule.

Dans un Santiago-Bernabéu à plus de 3/4 basque, la finale est assez pauvre en football. L’Athletic est fidèle à son plan, alterne jeu vertical et gros tacles ou coups de coude pour varier. De son côté, le Barça n’entre jamais vraiment dans son match, malgré la présence des tauliers comme Tente ou Francisco « Lobo » Carrasco notamment. Dès la 14e minute, le seul but du match est marqué. Endika, joueur de Ceuta en Segunda B la saison précédente et titulaire surprise, fait trembler les filets. Celui qui deviendra un militant pour l’indépendantisme basque et un acteur important du développement de l’équipe nationale basque ne sait pas qu’il vient d’offrir la dernière Copa del Rey aux Leones jusqu’à maintenant. Le match est chaud, Schuster a notamment reçu un projectile des tribunes qu’il a aussitôt renvoyé en direction de son expéditeur.

Au coup de sifflet final, les esprits sont chauffés à blanc, Maradona qui a passé 90 minutes à manger des tacles et s’est même vu refuser un penalty à la 89e minute, se chauffe avec l’arrière-garde zuri-gorri et le milieu Miguel Sola.  C’est terminé, ce football qui l’a blessé, lui a fait mal et a mis sa carrière en parenthèse doit répondre de ses actes. Pour ce qui sera son dernier match avec le Barça, l’ancien de Boca tente de se battre avec tout ce qui porte un maillot blanc et rouge. Il est même l’auteur d’un coup de pied aérien de grand talent sur un joueur basque, ainsi que d’un coup de genou digne d’un combattant de MMA. Le spectacle est triste, mais il était inévitable. C’est une guerre de gang qui se déroule sous les yeux du Roi Juan Carlos à Madrid.

C’est l’événement de trop pour Diego Maradona qui quitte l’Espagne dans la foulée, deux ans après son arrivée sans avoir convaincu grand monde dans un championnat où tout le monde voulait se le payer parce qu’il était bien plus fort que les autres. Javier Clemente toujours très classe, après la finale : « C’est vraiment dommage qu’il y ait des gens qui ne savent pas comment perdre« . Pas grand monde ne soutien l’Argentin du côté catalan, le président Josep Lluís Núñez, bien échaudé par les activités nocturnes de Maradaone, en a marre et un cadre du club avoue : « Quand j’ai vu ces scènes de combats de Maradona et le chaos qui a suivi, j’ai réalisé que nous ne pouvions pas aller plus loin avec lui ».

37 ans plus tard, le Barça s’est installé tout en haut du football européen, enchaînant les joueurs de grande classe et les entraineurs révolutionnaires. Maradona est devenu une légende du Napoli, une idole totale incarnant ce qu’il a de plus populaire et pourquoi il est autant aimé. Quant à l’Athletic, entre finales domestiques et européennes perdues et une SuperCopa soulevé en 2015 et en 2021, continue de croire en sa philosophie unique.

Après avoir perdu la finale face à la Real Sociedad début avril, l’Athletic retrouve le Barça une nouvelle fois en finale et veut retrouver l’ivresse du succès. Interrogé avant cette première finale, Endika avait choisi laquelle des deux rencontres étaient la plus importante. « Si je devais choisir de gagner une seule Coupe, je préférerais gagner contre Barcelone pour amener deux Coupes au Pays basque.« . Martxelino est prévenu, Ronald Koeman aussi.

Benjamin Chahine 

@BenjaminB_13

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