🏆 Copa / Matches truquĂ©s, ‘Ndrangheta et fĂștbol modesto : Morris Pagniello, l’opaque et sulfureux prĂ©sident du Racing Murcia

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Samuel Eto’o, Rafa MĂĄrquez, Joleon Lescott : quand le Racing Murcia a tirĂ© Levante en Copa del Rey, le prĂ©sident Morris Pagniello a affirmĂ© vouloir les signer pour une pige afin que son club qui vient de monter en 4e division puisse renverser les Granotas. L’annonce a fait sourire partout dans le monde. Mais l’Australo-italien est bien connu du fĂștbol modesto espagnol. ImpliquĂ© dans le scandale « Dirty Soccer » en Italie, diverses affaires de matches truquĂ©s et d’escroquerie dans plusieurs clubs de la pĂ©ninsule, Pagniello, derriĂšre son impressionnante galerie de selfies avec des stars du ballon rond, serait liĂ© Ă  ‘Ndrangheta, la mafia calabraise.

La nouvelle mouture de la Copa del Rey permet Ă  12 clubs de Tercera (4e division) d’affronter des clubs d’un niveau supĂ©rieur, y compris des pensionnaires de Liga. C’est ce qui arrive au Racing Murcia qui reçoit Levante ce mercredi (19h). Le club du sud-est est la propriĂ©tĂ© de Morris Pagniello, un investisseur australo-italien, directeur la Genova International School of Soccer, qui n’est pas un inconnu en Espagne, loin de lĂ . Depuis 2014, il est rĂ©guliĂšrement citĂ© dans des affaires de matches truquĂ©s et de corruption.

12-0 contre le Barça B : voyant, beaucoup trop voyant

En avril 2017, le CD Eldense se dĂ©place au Mini Estadi pour affronter le Barça B. Les CulĂ©s battent la lanterne rouge de leur groupe de Segunda B (3e division) sur un score des plus Ă©tranges : 12-0, avec 8 buts inscrits en 1re pĂ©riode. Un tout petit peu trop voyant. Les sirĂšnes de l’UEFA clignotent comme Ă  Las Vegas. Ça sent la combine Ă  plein nez. Sorti du XI Ă  seulement 30 minutes du coup d’envoi, Cheikh Saad prend son courage Ă  deux mains. Si les joueurs blaugranas sont totalement dĂ©douanĂ©s, plusieurs membres de son Ă©quipe sont mouillĂ©s, en plus du coach : « 4 joueurs sont impliquĂ©s dans l’achat de matches, explique-t-il au micro de l’Ă©mission « El MĂłn de Rac1 ». Peu importe ce qui arrive, dĂšs que je pourrai, je donnerai leurs noms. On a dit Ă  un coĂ©quipier que le match Ă©tait truquĂ© et que s’il voulait jouer, il devait laisser marquer des buts. On ne me l’a pas demandĂ©. L’entraĂźneur (Filippo Vito di Pierro, ndlr) sait des choses, c’est sĂ»r, et les joueurs aussi. L’entraĂźneur m’a dit d’entrer mais je lui ai rĂ©pondu que je ne voulais pas. J’ai Ă©galement dit Ă  mes coĂ©quipiers de ne pas entrer non plus s’ils ne voulaient pas voir leur nom sali ». Ils l’ont Ă©coutĂ© : aucun remplacement n’a Ă©tĂ© effectuĂ© ce jour-lĂ . Le directeur du club, David Aguilar, dĂ©nonce une corruption avec, en toile de fond, une histoire de paris truquĂ©s. Une plainte est dĂ©posĂ©e et LaLiga ouvre Ă©galement une enquĂȘte.

DĂšs lors, les enquĂȘteurs remontent leur fil d’Ariane. Des noms font surface. C’est le cas de Nobile Capuani, Morris Pagniello et Salvatore Casapulla, arrivĂ©s en janvier 2017 au CD Eldense pour relever le club d’une situation Ă©conomique difficile. Des joueurs sont priĂ©s de dĂ©guerpir sans indemnisation tandis que d’autres, de diffĂ©rentes nationalitĂ©s, arrivent dans la CommunautĂ© Valencienne sans avoir le niveau de la Segunda B et dans le seul but de truquer les rĂ©sultats des rencontres. Au mercato d’hiver, le club du Levant comptait 31 joueurs !

Football sale, pieuvre et Segunda B

DerriĂšre Nobile Capuani et Salvatore Casapulla, il y a l’ombre de la pieuvre. Ou plutĂŽt celle d’Ercole di Nicola, ancien joueur et directeur sportif liĂ©, selon le quotidien italien La Reppublica, Ă  la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise. Capuano et Di Nicola se connaissent depuis leur passage Ă  L’Aquila Calcio, dans les Abruzzes. Par l’intermĂ©diaire de Morris Pagniello, ils ciblaient des clubs des divisions infĂ©rieures pour faire fructifier leur trafic. Tous les 4 font partie du coup de filet de la police transalpine dans le cadre du scandale « Dirty Soccer » qui, en 2015, a dĂ©voilĂ© un rĂ©seau destinĂ©, entre autres, Ă  rĂ©cupĂ©rer de petits clubs transalpins pour mieux faciliter la corruption des matches ainsi que pour des transferts frauduleux (souvent via le filial), le joueur devant payer les dirigeants pour intĂ©grer le club qui ne recevait pas un centime.

En Espagne, le 25 avril 2017, les journalistes d’El Mundo Pablo Herraiz et Quico Alseda publient un article intitulĂ© « Avant Elda, il y eut LeĂłn ». Ils Ă©voquent, Ă  la lumiĂšre des conclusions de l’enquĂȘte de LaLiga, une premiĂšre tentative d’escroquerie Ă  la Cultural Leonesa, avant que le club ne batte pavillon qatari : « en juillet 2014, Morris Pagniello, liĂ© aux Italiens qui ont pris le contrĂŽle d’Eldense, a dĂ©barquĂ© au club avec la promesse d’argent et de joueurs qui arriveraient pour renforcer l’effectif ». Son acadĂ©mie de football, supposĂ©ment en relation avec le Genoa (ce qu’a catĂ©goriquement rĂ©futĂ© le club rossoblĂč, ndlr), sert de vitrine au moment d’attirer des clubs en fĂącheuse posture. Avec l’aide de Miriam Peruzzi, agente de joueurs spĂ©cialisĂ©e dans le marchĂ© africain, Pagniello promet d’apporter entre 150 et 250.000€ au club : 50.000€ en tant que sponsor et entre 100 et 200.000€ en tant qu’actionnaire. Felipe Llamazares, directeur gĂ©nĂ©ral de la Cultu, n’y va pas par quatre chemins : « ils sont venus pour essayer de nous duper car ils voulaient escroquer le club ». En effet, selon El Mundo, seulement 15.000€ sont entrĂ©s dans les caisses, en plus d’un maillot « smoking » qui restera longtemps dans les annales du mauvais goĂ»t. La Cultural Leonesa apparaĂźt comme Ă©tant l’objectif prioritaire de la connexion italienne. Un match retient l’attention en particulier. « Les experts de LaLiga ont confirmĂ© qu’au moins une rencontre disputĂ©e par la Cultural Leonesa lors du passage de Pagniello au club Ă©tait entachĂ©e d’Ă©tranges variations sur internet, Ă©crivent les deux journalistes d’El Mundo. Il s’agit du Marino de Luanco-Cultural du 23 novembre 2014 (3-0). Pendant le match, les radars anti-truquage ont dĂ©tectĂ© une pression inhabituellement Ă  la baisse de la part des parieurs en faveur d’une victoire de l’Ă©quipe Ă  domicile. Cette pression n’obĂ©issait Ă  aucun fait particulier et, en rĂ©alitĂ© a en effet cĂ©dĂ© quand est arrivĂ© le but du 1-0″.

La Cultural Leonesa n’est pas un cas isolĂ© et semble mĂȘme le 1er club d’une longue sĂ©rie. Di Nicola, Capuani et Pagniello sont Ă©galement dans le viseur de la justice en 2016 aprĂšs leur prise de contrĂŽle du FC Jumilla, dans la province de Murcia. LĂ  encore, une histoire de matches truquĂ©s et de dettes : plus de 170.000€ sans compter 3 mois de salaire en retard pour les joueurs et le remboursement de la sĂ©curitĂ© sociale Ă  hauteur de 16.000€. Francisco Serrano, le prĂ©sident qui leur a succĂ©dĂ©, Ă©voque en avril 2016 devant la presse qu’un mois auparavant, un joueur a perçu 20.000€ dont on ignore la provenance de la part d’un groupe d’investisseurs.

Le roi du selfie avec le petit Nicolas

Avril 2017 est dĂ©cidĂ©ment un mois chargĂ© pour Morris Pagniello dont le nom apparaĂźt au cĂŽtĂ© de celui de Francisco NicolĂĄs GĂłmez Iglesias, alias « el Pequeño NicolĂĄs ». ArrĂȘtĂ© en octobre 2014, par rien de moins que la police des polices, « le mĂ©diocre Ă©tudiant en droit », pour reprendre les termes de Sandrine Morel qui a dressĂ© son portrait dans Le Monde en 2015, a bernĂ© les plus hautes instances du Royaume du haut de ses 20 ans : « Il assure avoir agi Ă  la fois comme agent du Centre national d’intelligence, conseiller de la Moncloa, le siĂšge du gouvernement, ou Ă©missaire de la Zarzuela, la rĂ©sidence du roi… ». Bluffeur hors-catĂ©gorie entrĂ© Ă  14 ans dans les rangs du parti de droite Partido Popular, « il a rencontrĂ© une quinzaine de fois le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du syndicat d’extrĂȘme droite Manos Limpias, Miguel Bernad, Ă  l’origine de la plainte pour dĂ©lit fiscal contre la sƓur du roi, l’infante Cristina. Soi-disant de la part de la Zarzuela, il lui a demandĂ© de renoncer aux poursuites ». Dans les colonnes de Voz Populi, Fran GuillĂ©n raconte la suite : « il a fait les gros titres pour quelques manƓuvres suspectes d’ingĂ©nierie sociale qui ont dĂ©rivĂ© en accusation de faux, de tentative d’arnaque et d’usurpation de fonctions publiques ».

RetirĂ© Ă  Las Palmas aux Canaries, le bluffeur madrilĂšne s’est rapprochĂ© de l’UD Las Palmas et de son prĂ©sident Miguel Ángel RamĂ­rez. Son objectif ? Investir le monde du football, avec Pagniello comme chaperon. Les deux hommes partagent un goĂ»t trĂšs prononcĂ© pour les selfies avec des personnalitĂ©s, Diego Maradona (Pagniello affirme qu’il a participĂ© aux nĂ©gociations quand Pelusa a entraĂźnĂ© Al-Wasl, ndlr), Roberto Carlos qui est devenu l’ambasseur de la Genova International School of Soccer, Zinedine Zidane et PelĂ© (entre beaucoup d’autres) pour l’aĂźnĂ©, JosĂ© MarĂ­a Aznar (ancien chef du gouvernement espagnol, ndlr) et Arturo FernĂĄndez (chef du patronat madrilĂšne, ndlr) : « l’acadĂ©mie de Pagniello a une branche spĂ©cialisĂ©e dans la reprĂ©sentation de joueurs. C’est lĂ  que Francisco NicolĂĄs entre en scĂšne. Avec les contacts de l’ex-joueur, Fran (le surnom donnĂ© par ses amis d’enfance, ndlr) veut s’arrimer au petit monde des agents, des transferts et des contacts haut placĂ©s dans le football professionnel. Il a dĂ©jĂ  fait ses premiers pas et il ne sera pas rare de le voir continuer son relationnel dans les loges ». Il a Ă©tĂ© aperçu Ă  Santiago-BernabĂ©u, Ă  Vallecas (Rayo Vallecano oĂč Pagniello vient d’annoncer un partenariat avec la section fĂ©minine Ă  partir de janvier 2021, ndlr), Cartagonova et Butarque oĂč Pagniello semble avoir des intĂ©rĂȘts (voir paragraphe suivant). Depuis, les choses se sont gĂątĂ©es pour le petit Nicolas : il risque 7 ans de prison (son procĂšs prĂ©vu en juin 2020 a Ă©tĂ© ajournĂ© en raison de la pandĂ©mie, ndlr) et a tentĂ© de poignarder un serveur dans un fast-food de Madrid en novembre 2019.

Corruption active dans les allées du Carrefour

Morris Pagniello revient dans l’actualitĂ© en juillet 2018, une nouvelle fois pour tentative de corruption. Mais l’Australo-italien vise un cran au-dessus : Extremadura-Cartagena, finale du barrage d’accession en Segunda. « Selon les investigations de la police, il Ă©tait prĂ©sent lors d’une tentative de corruption de Juan Sabas, l’entraĂźneur de l’Extremadura UD, Ă©crivent Quico Alsedo et Esteban Urreiztiera dans El Mundo. C’Ă©tait Ă  LeganĂ©s, le mardi 19 juin. ConcrĂštement, selon la plainte du prĂ©sident de l’Extremadure et ratifiĂ© par l’entraĂźneur, il y a eu une offre de 300.000€ contre la montĂ©e de Cartagena (club de la rĂ©gion de Murcia, ndlr). Cela a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© par Pagniello et Felipe Moreno, propriĂ©taire du LeganĂ©s et probablement liĂ© aussi Ă  Cartagena ». Les conditions de la transaction feraient pĂąlir les Pieds-NickelĂ©s : aprĂšs la dĂ©faite Ă  l’aller de Cartagena sur le terrain d’Extremadura, Juan Sabas a reçu un rendez-vous dans un Carrefour de LeganĂ©s et un autre dans un bar de la ville dans la banlieue sud de Madrid. Finalement, Extremadura est montĂ© et Cartagena a dĂ» attendre deux saisons supplĂ©mentaires pour accĂ©der Ă  la divisiĂłn de plata.

Le Racing Murcia, pointe d’un triangle transatlantique

MalgrĂ© ce pedigree, Morris Pagniello est toujours en Espagne. Mieux : il est le prĂ©sident du Racing Murcia, club qui vient de monter en Tercera et qui a gagnĂ© le droit d’affronter Levante aprĂšs avoir Ă©liminĂ© Ceuta. S’il se dĂ©fend ardemment d’avoir fait partie d’un rĂ©seau mafieux et assure qu’il n’a rien Ă  voir avec Nobile Capuani, il n’a en revanche pas fait une croix sur ses ambitions : « l’objectif est atteindre le football professionnel, d’ici 3 Ă  5 ans, expliquait-il dans les colonnes de La Verdad en juin dernier. Je ne cherche Ă  remplacer aucune Ă©quipe de la rĂ©gion, il y a de la place pour tous. Mon rĂȘve, c’est d’arriver en Primera et j’ai vu ce qui Ă©tait arrivĂ© avec des clubs qui sont partis de rien pour quasiment figurer parmi l’Ă©lite ». Avec un budget compris entre 300 et 350.000€, il souhaite grimper en Segunda B dĂšs que possible. AprĂšs un recrutement consĂ©quent avec des joueurs au niveau supĂ©rieur Ă  la 4e division espagnole, dans un effectif oĂč figure Mathias Pogba (son compĂšre de l’Ă©mission El Chiringuito, le Colombien Edwin Congo, est quant Ă  lui « scout international »), Pagniello voit grand : « nous quittons Murcia car le club grandit trĂšs vite (pour s’installer Ă  Torre Pacheco, Ă  40km au sud-est, ndlr). Par rapport Ă  nos objectifs, nous avons besoin d’un meilleur terrain pour les joueurs que nous recrutons ». A l’heure actuelle, le Racing Murcia est en tĂȘte de son groupe avec 19 points en 8 matches.

ForcĂ©ment, pour la rĂ©ception de Levante en Copa del Rey, il a voulu faire fort : recruter Samuel Eto’o, Rafa MĂĄrquez et Jeleon Lescott. Dans Marca le 16 novembre dernier, l’Australo-italien s’est un peu avancĂ© : « à cette heure, je dirais que la signature de Samuel Eto’o dans notre Ă©quipe est Ă  50-50 Nous saurons la semaine prochaine si nous pouvons le recruter. Sinon, nous avons un plan B qui est prĂȘt ». Avec un budget de Tercera, impossible de financer ce type d’opĂ©ration. Pourtant, il ne se faisait pas trop de souci Ă  l’Ă©poque quant Ă  la viabilitĂ© : « nous avons plusieurs investisseurs au Mexique et aux Emirats qui peuvent compenser financiĂšrement l’opĂ©ration ». Aucun des trois ne sera prĂ©sent au coup d’envoi. Seul l’ancien dĂ©fenseur international anglais a rĂ©pondu favorablement Ă  l’appel, mais un manquement dans le protocole COVID lui a empĂȘchĂ© d’honorer sa pige. Bel acte manquĂ©. Jamais avare d’un coup de pub, il a Ă©galement sollicitĂ© la FĂ©dĂ©ration pour disputer le match
 Ă  Dubai, avant de recevoir un refus catĂ©gorique, les matches de Copa devant impĂ©rativement se dĂ©rouler sur le territoire espagnol.

Murcia n’est que la pointe d’un triangle composĂ© de deux autres Racing : Capri et Sacramento. En Italie, Pagniello s’est offert un ambassadeur de grand standing : Fernando Morientes. Le rĂŽle de l’ancien buteur est d’attirer de jeunes promesses dans ce club crĂ©Ă© ex nihilo sponsorisĂ© par la Genova International School of Soccer (Pagniello revendique 22.000 joueurs dans le monde entier, ndlr) afin de le faire accĂ©der aux divisions supĂ©rieures. Un rĂŽle opaque et dont la prĂ©sence a de quoi laisser dubitatif pour celui qui a un temps envisagĂ© d’ĂȘtre candidat Ă  la prĂ©sidence de l’AFE, le syndicat des joueurs espagnols.

En dĂ©pit de toutes les prĂ©somptions qui planent autour de lui et de son entourage proche, Morris Pagniello fait toujours partie du paysage footballistique ibĂ©rique et des mĂ©andres du si prĂ©caire fĂștbol modesto. Pour l’heure, ni Dirty Soccer en Italie ni les affaires de matches truquĂ©s dans les divisions infĂ©rieures en Espagne n’ont eu raison de lui. L’odeur de soufre s’est dĂ©placĂ©e Ă  Murcia. Avec les mĂȘmes consĂ©quences ?

François Miguel Boudet
@fmboudet

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