♀️ Football féminin / Caroline Graham Hansen, accélératrice de particules dans un Barça total

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CGH face à l'Australie à la CDM 2019. Crédits : Iconsport

La Norvégienne Caroline Graham Hansen n’est peut-être pas aussi connue en France que la Ballon d’Or Ada Hegerberg mais elle est l’une des cadres du FC Barcelone Femení qui rêve d’un sacre en Ligue des Champions. Par son jeu, son attitude, sa capacité à faire des différences sur son côté droit, la joueuse de 25 ans attire les regards et incarne parfaitement le changement qui s’opère dans le football féminin européen. Portrait de la Blaugrana avant le coup d’envoi du choc de Primera contre l’Atlético de Madrid. 

Longtemps, il n’y a eu que deux championnats forts pour le football féminin : la Frauen Bundesliga en Allemagne et la ligue US qui, malgré un modèle économique qui a conduit à deux banqueroutes, rassemblait ce qui se faisait de meilleur au monde. Les temps ont évolué. Le football féminin a la cote. Pour preuve, on parle de « secteur », de « marché », de « segment », de « débouchés économiques » et d' »investisseurs ». On semble loin du ballon rond, des dribbles, des filets qui tremblent, de la pelouse fraîchement coupée ou du synthétique qui marque les chairs. Pourtant, cette évolution a contribué à offrir des opportunités aux filles qui peuvent de plus en plus jouer dans des sections dédiées.

Caroline Graham Hansen a beau n’avoir que 25 ans, elle n’a pas connu que les sections féminines. Comme de nombreuses joueuses, elle a débuté en s’entraînant avec les garçons. Elle a aussi vu un de ses clubs déposer le bilan après avoir effectué un beau parcours en Ligue des Champions. La Norvégienne a cotoyé cette instabilité qui demeure encore la norme. Elle a dû rentrer au pays pour terminer ses études secondaires pour sécuriser son futur avant de faire le grand saut vers le professionnalisme. Par son parcours, « CGH » peut se targuer d’offrir une caisse de résonance à son sport dans une équipe, le FC Barcelone, qui est modèle d’identité de jeu et de mise en valeur de ses joueuses.

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De Tyresö à Wolfsburg, des épreuves pour se forger et s’imposer

La Norvégienne aux origines britanniques commence donc dans un club de garçons. Pas impressionnée, elle montre déjà qu’elle est très forte. Ses facultés énervent et pas que ses adversaires vexés dans leur orgueil de se faire balader par une fille. Quand on lui rappelle que des parents se plaignaient car elle prenait la place de leur fils dans l’équipe, elle répond :« Eh bien, j’étais meilleure qu’eux, donc je méritais ma place dans l’équipe ». Le ton est donné. Après un petit passage à Lyn, elle rejoint Stabaek en 2010 alors qu’elle n’a que 15 ans. Elle débute très tôt en D1 norvégienne et ne tarde pas à se révéler. A l’image de toutes les grandes joueuses, Caroline Graham Hansen a très tôt connu le haut niveau, trop en avance pour restée cantonnée dans les catégories inférieures.

CGH monte en puissance et fait étalage de sa palette technique. Elle marque, fait marquer, provoque, fait des différences. Son style détonne. En 2013, elle rejoint Tyresö FF, le meilleur club suédois, quasiment ce qui se fait de mieux en Europe, preuve en est la finale de C1 disputée (mais perdu) contre le Vfl Wolfsburg. Vero Boquete, Marta ou encore Christen Press évoluent en attaque. Rien que ça ! Malgré tout, elle joue une dizaine de matchs mais doit rentrer au pays en fin de saison pour terminer ses études. Un moindre mal : Tyresö fait faillite. La native d’Oslo retourne jouer une dizaine de matchs avec Stabaek. Elle signe même un contrat étonnant : afin de terminer sa formation, elle s’entraine avec les U21 masculins ! L’instant norvégien ne fait pas long feu, son talent est trop grand et elle s’exile de nouveau.

Graham Hansen en 2019. Crédits : Iconsport

En 2014, Caroline Graham Hansen rejoint une référence européenne : le Vfl Wolfsburg. Les Louves sont doubles championnes d’Europe et d’Allemagne en titre. Pour couronner le tout, le club a été sacré en 2013 et 2014 meilleur club féminin du monde. CGH découvre un nouveau monde, le professionnalisme et ses attentes.

Son expérience allemande dure 5 saisons et n’a pas été un tapis de roses. Car si Wolfsburg remporte 3 championnats et 5 Coupes de 2014 à 2019, l’ailière manque deux finales de C1 ainsi que le Mondial 2015  sur blessure. En 2017, la Norvège coule en groupe en essuyant 3 revers. C’est en 2018-2019 que CGH met définitivement tout le monde d’accord en délivrant pas moins de 24 passes décisives en Bundesliga. Si Ada Hegerberg est la Norvégienne la plus connue, ses atermoiements irritent au pays et elle est privée de sélection avec sa sœur Andrine. C’est Caroline Graham Hansen qui impose donc son leadership et guide son pays en 1/4 de finale du Mondial 2019, après une démonstration 5 étoiles en 1/8 de finale contre l’Australie de Samantha Kerr.

Le Barça, choix osé et tourné vers l’avenir

Cet été 2019 est charnière dans la carrière de Caroline Graham Hansen. Auf wiedersehen Wolfsburg, benvingut Barcelona ! Après avoir fait étalage de sa force mentale pour surmonter les épreuves en Allemagne, CGH fait le choix du Barça, au détriment du PSG. En Espagne, elle rejoint un club très ambitieux, finaliste malheureux de la Ligue des Champions contre l’Olympique Lyonnais, mais qui est le dauphin de l’Atlético de Madrid depuis 3 ans. Le « futfem » se développe en Espagne, les succès des catégories inférieures de la Roja contribuent à augmenter le nombre de licenciées et la création de sections de jeunes féminines. De la même manière, le Barça brille par son travail de captation et de détection. La nomination de Lluís Cortés à la tête de l’équipe a constitué un point d’inflexion dans l’histoire du club.

« notre politique doit être de veiller à former les filles de la même manière que les garçons. Développer nos propres joueuses est un aspect très important pour le club et pour l’Équipe. Lors de la finale face à l’ol, nous avons débuté avec 9 joueuses espagnoles. Beaucoup d’entres elles font partie du club depuis de nombreuses années et c’est ainsi qu’il faut procéder : développer des joueuses qui connaissent la philosophie et les valeurs qui ont fait de notre club ce qu’il est. Cette approche nous permettra de nous mesurer à des équipes telles que lyon à moyen et long terme »
lluís Cortés, à l’uefa

La signature de CGH n’est pas le fruit du hasard. Le club avait envoyé un recruteur lors de l’Algarve Cup en 2019 pour définitivement se convaincre de la pertinence de son arrivée. Le rapport technique est simple : « Elle fait ce qu’elle veut et elle le fait très bien« . Juste avant le 1/4 de finale du Mondial 2019 contre l’Angleterre, le journaliste Endre Lubeck était dithyrambique sur la milieu de terrain : « Graham Hansen est l’unique joueuse qui peut créer quelque chose toute seule« . Et de poursuivre : « Les autres joueuses sont de bonnes manieuses de ballon, elles peuvent courir, sprinter et tacler. Mais c’est une joueuse norvégienne atypique. Elle est vraiment différente. Si elle veut dribbler plus de trois personnes et frapper, elle le fera simplement. Parfois, ses coéquipières lui donnent juste le ballon et la laissent faire parler sa magie« . Sa capitaine Maren Mjelda au micro de FIFA.com confirme tout le bien que l’on entend de CGH : « Elle a la qualité pour changer de match, et quand il s’agit de situations individuelles, elle est la meilleure au monde. Elle est devenue une leader naturelle« .

Lors de la présentation de la Norvégienne, Maria Teixidor, l’une des responsables du Barça Femení, a expliqué pourquoi il était si important d’avoir des clubs féminins forts et des figures de proue charismatiques pour les représenter : « Nous pensons que c’est notre responsabilité, à une époque où les femmes se battent pour être traitées sur un pied d’égalité. Étant l’une des plus grandes marques au monde dans le sport, nous devons mener cette évolution du football féminin ». Caroline Graham Hansen s’intègre parfaitement dans cette politique de développement. Car si elle n’est pas le premier gros coup des Culés sur le mercato, son arrivée est en revanche bien différente des autres. Le Barça a signé une grande joueuse qui a choisi le Barça à son prime.

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Crédits : Iconsport

Respect de l’identité de jeu blaugrana et résultats : Caroline Graham Hansen ne s’est pas trompée de destination. Les Catalanes remportent le titre, même s’il a une saveur particulière en raison du « parón » dû à la crise sanitaire. En Ligue des Champions, le Final 8 a donné l’occasion de prouver qu’elles sont bien passées devant les Colchoneras en remportant le duel 100% ibérique en 1/4 de finale (1-0) avec un écart dans le jeu bien supérieur à ce que laisse supporter le tableau d’affichage. Si le Barça est sorti en 1/2 finale par Wolfsburg, les progrès sont notoires et la Norvégienne s’est parfaitement intégrée à ce projet, aussi bien sur le terrain qu’en dehors puisqu’elle se positionne en faveur de l’accueil des réfugiés, et plus particulièrement celui des mineurs.

Seul le coronavirus peut stopper ce Barça

Ancien adjoint de Natalia Arroyo, ancienne responsable des sélections inférieures catalanes et actuelle coach de la Real Sociedad, Lluis Cortés est devenu l’assistant de Fran Sánchez en 2017 avant de le remplacer au cours de la saison 2018-2019. Sa maxime est simple :  » Il faut essayer d’être le Barça – non seulement bien jouer, mais aussi gagner « . Sa première saison est délirante en termes de statistiques : la Real Sociedad est détruite 1-10 lors de la Supercoupe, l’Atlético de Madrid perd sa triple couronne avec 9 points de retard au bout de 22 journées. 86 buts inscrits, seulement 6 encaissés : l’équipe est sur une autre planète.

CGH et des coéquipières après la défaite face à Wolsburg en C1 en Aout 2020. Crédits : Iconsport

« nous sommes dans un club où le modèle est défini. quand on est entraîneur du fc barcelone, on sait déjà qu’il faut non seulement gagner mais aussi jouer d’une certaine manière pour être fidèles à son blason et à son histoire. mais vous devez aussi être capable de l’adapter. Si vous ne jouez que d’une seule manière, vous devenez prévisible et facile à contrer. a priori, oshoala ne correspond pas à un profil barça mais c’est une joueuse très différente qui nous offre d’autres options. la clef est de savoir combiner différents modèles. Telle est notre richesse »
lluís cortés à el país, août 2020

Caroline Graham Hansen a dû se faire une place entre les Asisat Oshoala, Kheira Hamraoui, Vicky Losada, Jenni Hermoso et autres Lieke Martens. Considéré comme une dribbleuse de talent, la Norvégienne ressemble à Leo Messi dans sa manière d’éliminer ses adversaires. En alternant les différentes surfaces du pied pour conduire tout en conservant de la vitesse, elle élimine ses adversaires efficacement, soyeuse mais sans fioriture. Sa rapidité d’analyse la rend très difficile à arrêter en un contre un. Selon Total Football Analysis, CGH en joue une dizaine par match en moyenne, avec un taux de réussite de 80%. En guise de comparaison et toutes proportions gardées, Messi, expert en la matière, plafonne en dessous des 60% !

En plus d’être une des meilleures dribbleuses de Primera, CGH est aussi excellente dans ses déplacements. Sans le ballon, elle fait travailler ses adversaires en dézonant pour l’emmener avec elle et ensuite attaquer l’espace nouvellement créé. En plus de tout ça, elle tourne à une moyenne de 3 passes clés par match selon Wyscout, centre excessivement bien, sait marquer au besoin et prendre sa chance hors de la surface. Malgré son poste éloigné de la salle des machines sur le côté droit du 4-3-3 ou du 4-2-3-1 de Lluís Cortés, Caroline Graham Hansen sait impacter fortement les matchs qu’elle dispute. C’est une joueuse totale, dans la droite lignée du terme qui a permis de faire émerger un joueur comme Johan Cruyff.

Sur le terrain, ce 4-3-3 ressemble à ce qu’on a pu voir chez les garçons lors des meilleurs moment du club. Le milieu est fort, les joueuses proposent constamment des solutions, le jeu sans et avec ballon est parfaitement maîtrisé par l’ensemble des actrices. Les deux ailières mangent la ligne avant de rentrer dans l’axe pour créer déséquilibre et décalages. Souvent, 4 ou 5 joueuses sont dans la surface avec des courses diverses dès que le ballon arrive dans la zone. En plus du jeu, Lluis Cortés a un excellent discours et fait confiance aux jeunes. Son Barça est enthousiasmant et CGH est l’une de ses têtes d’affiche favorites. Son numéro 16 est moins beau que son numéro 10 en sélection mais son style est tout aussi plaisant à regarder.

CGH face à l’Atletico lors de la C1 en aout 2020. Crédits : Iconsport
Photo by Icon Sport – Caroline GRAHAM HANSEN – Hedvig LINDAHL – Kylie STROM – Estadio de San Mames – Bilbao (Espagne)

Âme de leader dans une équipe implacable en Primera

Au micro d’UEFA TV, Caroline Graham Hansen a pris la parole après la défaite en 1/2 finale de Ligue des Champions face à Wolfsburg, en prenant rendez-vous : « Je dirais qu’aujourd’hui nous avons été meilleures. Cela prouve que ce qu’a fait le Barça ces dernières années a été bon et vous pouvez compter sur nous dès l’année prochaine. Nous allons continuer à nous entraîner et à nous améliorer, parce que nous voulons nous venger de cette défaite ». Un discours de patronne qui n’est pas nouveau : face à l’Australie en 1/8 de finale du Mondial, c’est elle qui va frapper le 1er tir au but norvégienne et assumer son statut de leader.

L’intégration de Caroline Graham Hansen en Catalogne se déroule parfaitement. Le jeu est différent de ce qu’elle a connu en Allemagne et ce n’est pas pour lui déplaire : « En Espagne, les joueuses ont tendance à mieux utiliser le ballon alors qu’en Allemagne, elles utilisent davantage leur physique. Tout le monde sait que le football espagnol consiste à jouer d’une certaine manière, le football allemand est plus direct ». Après 4 matchs de championnat cette saison (les 2 dernières journées ont été reportés pour cause de contrôles positifs à la COVID-19, ndlr), le Barça est invaincu, n’a toujours pas encaissé de but et a déjà fait trembler 21 fois les filets, soit 13 réalisations de plus que l’Atlético de Madrid, leader avec 2 matches supplémentaires. Les Colchoneras sont les prochaines adversaires des Blaugranas. La saison dernière, les Catalanes leur avaient infligé un cinglant 6-1, histoire d’acter le basculement à la tête du football espagnol. Un souvenir qui a marqué la Norvégienne :

« le match contre l’Atlético a été très spécial. écraser comme cela notre plus grand rival pour le titre, à domicile  et en début de saison, a prouvé notre progression. nous sommes là et il faut compter sur nous, non seulement en championnat, mais aussi en Ligue des champions. L’Atlético est une équipe solide, c’était un grand sentiment de prouver que nous sommes une bonne, une très bonne équipe ».

Pour beaucoup d’experts, le Barça féminin représente dignement la philosophie blaugrana et l’héritage Cruyffiste. Les choix de Lluís Cortés, qu’ils concernent les joueuses ou la tactique, démontrent qu’il est dans le vrai. Au diapason de ce début de saison stratosphérique, Caroline Graham Hansen a déjà marqué 3 fois et adressé 3 passes décisives. Pour ce qui, espérons, sera véritablement sa 1re saison complète en Espagne, la Norvégienne a endossé son costume de référente technique offensive au côté d’Alexia Putellas et Patri Guijarro. Ce Barça-là a l’avenir devant lui et une joueuse en or. Golden Graham. Évidemment.

Benjamin Chahine
@BenjaminB_13

 

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