Barça / Que d’é(motion) !

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Certains vous diraient que cette révolte éclate bien trop tard, d’autres qu’elle arrive à point nommé. Dans certains cercles catalans, plus silencieux actuellement, mais pourtant bien vivaces, on vous dira qu’elle n’aurait jamais dû avoir lieu. Chacun à ses raisons plus ou moins honnêtes, plus ou moins floues, pour soutenir ou non cette nouvelle motion de censure contre le président Josep María Bartomeu et sa direction. Mais une chose est certaine : la révolte est bien là à Barcelone, en cet automne d’une année 2020 si particulière.

A Barcelone, alors que la crise sanitaire frappe encore la capitale catalane, la démocratie s’est mise en ordre de marche. Une partie des socios du Barça a décidé d’agir, d’influer sur le sort de leur club comme leur statut leur en donne le droit et le pouvoir. Alors que la dernière tentative de destitution a échoué en 2017, après une motion lancée par Agustí Benedito (qui ne soutient pas la motion d’aujourd’hui), celle de 2020 a réussi au-delà de toutes les espérances. Interrogé par ¡FuriaLiga!, Marc Duch leader de « Mes que una mocion« , s’en félicite : « Nous sommes très satisfaits du nombre de signatures, 94% sont valides. C’est un chiffre spectaculaire, jamais dans l’histoire du Barça ce chiffre a été obtenu. C’est plus du double de celles obtenues en 2008 lors du dernier vote de censure qui a abouti (contre Joan Laporta, ndlr) ».

Une mobilisation historique 

Au dernier comptage, 19.532 socios ont signé le vote de censure permettant d’organiser un referendum contre la direction blaugrana. Un chiffre bien supérieur aux 16.521 signatures minimum nécessaires. Un score historique dans un contexte pourtant compliqué : pas de match au Camp Nou en raison de la crise sanitaire, ce qui représente généralement la majorité des signatures, et une couverture médiatique quasi inexistante de la part des grands media catalans, incarnés par les quotidiens Sport et Mundo Deportivo qui gardent leur ligne directrice et éditoriale en conservant leur allégeance à Josep María Bartomeu.

Une page d’histoire pour Josep María Cremades, socio et leader de Cor Blaugrana, l’un des premiers groupes de socios à avoir sonné la révolte grâce à un site interne réunissant les socios susceptibles de signer une future motion. Bien leur en a pris : leur travail en amont a facilité le travail quand Jordi Farré a déposé la motion officielle au club. Pour ¡FuriaLiga!, Josep María Cremades s’enthousiasme de cet élan : « Le fait d’avoir réuni 19532 signatures est historique. Des heures de travail volontaire, des kilomètres parcourus, un grand mouvement social comme notre pays, la Catalogne, sait le faire« .

Les socios se sont exprimés et souhaitent pouvoir donner leur opinion sur ceux qui gouvernent leur club. Les scandales à répétition et les résultats en chute libre avaient déjà commencé à sérieusement entacher la confiance de socios qui avaient sorti les mouchoirs lors des derniers matches en public au Camp Nou. Le feuilleton Lionel Messi a fini de l’achever. L’Argentin, cible de critiques, accusé de déserter un navire à la dérive, l’a avoué dans une interview accordée à Goal : il a voulu partir. Un souhait de départ connu de son président depuis longtemps. Ce même président qu’il accuse de détruire son club. Les mots sont forts, le ton sérieux. Messi n’en peut plus des humiliations à répétition en Europe et de porter une équipe dont les failles sont connues de tous depuis des années.

Le feuilleton Leo Messi, le « dictateur » ignoré 

Plus qu’un contexte sportif difficile, Leo Messi voulait fuir un environnement pesant, une presse partisane qui accuse les joueurs, et particulièrement lui, de tous les maux du club et une direction soupçonnée d’avoir financé avec les deniers du club une entreprise de création d’opinions sur les réseaux sociaux qui a dénigré notamment sa femme Antonella, lui-même ainsi que d’autres joueurs et anciennes légendes du club qui n’approuvent pas la direction en place. Cette affaire, actuellement entre les mains d’une juge de Barcelone, pourrait aboutir sur un possible « délit d’administration déloyale dans l’embauche d’i3ventures (la société embauchée, ndlr) » d’après Toni Muñoz, journaliste à la Vanguardia.

Photo: Matthias Oesterle/dpa / Photo by Icon Sport – — – Camp Nou – Barcelone (Espagne)

Et ça ne s’arrête pas la. La liste des méfaits reprochés à Josep Bartomeu et sa direction sur la gestion globale du club est conséquente en dehors de ce fameux BarçaGate. Affaiblissement du Barça B avec l’achat de jeunes joueurs brésiliens qui avaient des liens étroits avec André Cury l’ex agent-employé du Barça et dont les commissions interrogent, changement de philosophie et de critères de sélection au sein de plusieurs catégories de jeunes et surtout des finances qui inquiètent, beaucoup.

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Si la COVID-19 a fortement perturbé les comptes de nombreux clubs, la situation du Barça, elle, posait question bien avant. Le dernier bilan sorti faisait état d’un bénéfice qui aurait atteint les 2M€ sans la pandémie a soulevé de nombreuses questions, notamment parce que le Barça aurait pu se targuer d’avoir un chiffre d’affaire record sans la crise sanitaire (Revenus : 1.59 milliard d’euros sans COVID-19).

Car oui, au cours de son mandat, Josep María Bartomeu a négocié de nombreux contrats juteux pour le club. Son but de développer la marque Barça en Asie est atteint avec brio. Des contrats et des nouveaux revenus qui auraient pu permettre au Barça de réduire sa dette ou d’éviter un prêt moins élevé pour le nouveau stade. Ce n’est pourtant pas le cas. S’il est difficile de poser un œil clair sur les comptes du club catalan avant la fin de cette présidence, la situation inquiète de nombreux économistes catalans. « Nous avons étudié la dérive du club, son endettement et la possible conversion en société anonyme. Pour les méfaits et l’incompétence de la direction actuelle nous avons décidé de créer notre groupe« , insiste Josep Cremades.

Une dérive et une inquiétude qui semblent se confirmer. Ces derniers jours, c’est le dossier de l’Espai Barça qui revient sur le devant de la scène. Approuvé en premier lieu par les socios, la hausse conséquente du budget et le prêt associé à la banque Goldman Sachs aurait dû, en principe, être à nouveau approuvé, non seulement car le budget a changé mais aussi parce que l’endettement qu’il engendrera nécessite l’accord des socios. Reportée par la direction, officiellement pour des raisons sanitaires (alors que la même direction souhaite ouvrir le Camp Nou a 30.000 supporteurs), l’assemblée prévue en octobre n’aura pas lieu. Josep Bartomeu semble vouloir nier tous les règlements et contrôles pour approuver ce projet qui semble être LA cause de sa non-démission. Une véritable source d’angoisse pour les supporteurs, d’autant plus que le contrat entre le club et la banque prévoirait une clause permettant à ces derniers de s’immiscer dans les affaires marketing du club si les bénéfices souhaités n’étaient pas atteints.

C’est donc dans un contexte bien compliqué qui va bien au-delà d’un joueur, tout messi(e) soit-il, qu’une partie des socios a décidé de prendre les choses en main avec le soutien médiatique et populaire de plusieurs pré-candidats à l’élection : Jordi Farré, le chef de file qui a déposé la motion, Lluís Fernàndez Alà et Víctor Font. Le but : mettre fin au mandat de Josep Bartomeu et sa direction dès cette année. Bien que ce dernier ait décidé d’avancer les élections au mois de mars après la débâcle contre le Bayern, cela n’est pas suffisant pour ses opposants. En effet, une élection au mois de mars ne permettrait pas à une nouvelle direction de prendre place avant juillet 2021. Beaucoup trop tard alors que des sujets importants comme l’Espai Barça ou encore la prolongation de contrat de Leo Messi doivent être débattus.

Josep Bartomeu : mauvais perdant ? 

Mais Josep Bartomeu n’est pas homme à se laisser abattre. Souvent annoncé démissionnaire, le président en place n’a jamais lâché sa place, souhaitant aller au bout de son mandat même lorsque la tempête Messi a frappé. Une résistance qui interroge sur les missions qu’il reste à accomplir pour l’homme qui est désormais sur la sellette. Ce dernier n’en a que faire de l’image qu’il renvoie et n’a aucun problème à remettre en question la démocratie et le fonctionnement historique du club en partant en croisade contre cette motion qu’il avait, de toute évidence, sous-estimé.

Le club, par la voix de son directeur juridique Román Gómez Ponti, a affirmé avoir « prévenu », mais sans déposer plainte, la Guardia Civil de signatures suspectes voire falsifiées au nombre de 5, peut-être en lien avec une précédente affaire de trafic de carte de socios. Puis c’est l’effet boule de neige : la Guardia Civil quant à elle parle de plainte et indique qu’il n’y a pas suffisamment de preuves pour intenter quoi que ce soit. La SER annonce que le souhait du club était de simplement tout stopper en ramenant la Guardia Civil dans les bureaux et qui aurait, de ce fait, confisqué les bulletins.

De son côté, Jordi Farré rigole bien : les cinq signatures suspectes sont des amis et il s’agit seulement d’un membre d’une famille qui a signé de sa main pour tous les autres membres. Résultat : une écriture identique suspecte pour le club. Chez les socios, la colère est de mise : comment le club a-t-il pu transmettre leur coordonnées personnelles à la Guardia Civil ? Dans tout ce flou artistique, le Barça commet une nouvelle erreur en s’adressant directement à la police catalane sans passer par la table du vote de censure qui a autorité. Un joyeux boxon.

« La direction actuelle a gâché tout le processus depuis la première minute »
MARC DUCH pour ¡FURIALIGA!

Cette table, composée de deux socios signataires de la motion (dont Jordi Farré), deux membres de la direction actuelle et d’un délégué de la fédération catalane, a eu la lourde tâche de vérifier et compter tous les bulletins avec triple vérifications (appels téléphoniques, SMS et analyse calligraphique). Une vérification accrue des bulletins pour éviter les malversations mais peut-être aussi pour cibler. Plusieurs socios ont communiqué avoir reçu des SMS du club leur notifiant leur signature et leur soutien à la motion. C’est ce même comité qui sera chargé de compter les bulletins du prochain référendum.

Pour Marc Duch, le comportement de la direction est bel et bien du sabotage organisé : « La direction actuelle a gâché tout le processus depuis la première minute. Ils nous ont accusés d’avoir 5000 signatures fausses et le résultat c’est que quasi toutes les signatures que nous avons apportées ont été validées. Ils nous ont accusés d’utiliser les données personnelles des socios sans permission et résultat le club a envoyé des SMS aux socios qui avaient signé pour vérifier leur identité et seulement UN a affirmé ne pas avoir signé (finalement c’est son fils qui avait signé mais avait donné le numéro de son père). Nous, nous sommes très tranquilles. Tout le processus s’est fait de manière propre et honnête et ce qu’essaye de faire maintenant la direction du club, c’est de retarder les choses le plus possible, de tout gâcher comme ils le peuvent pour qu’on ne les jette pas« .

Partir comme un voleur ? 

La direction ne semble pas vouloir abandonner le pouvoir et Jordi Moix, vice-président économique du FCB l’a confirmé la semaine dernière lors d’une allocution. Un entêtement qui fait naître des spéculations : que souhaite cacher ou terminer la direction avant son départ ? La réponse qui revient le plus souvent est le nerf de la guerre : l’argent. La question était sur toutes les lèvres en Catalogne. Les statuts du club, eux, sont clairs à ce sujet : la direction qui part au milieu d’un mandat ne clôture pas les comptes. C’est la direction suivante qui doit le faire en fin d’année. Ce point de règlement inquiète car, de ce fait, Josep Bartomeu ne serait pas responsable de pertes qu’il pourrait être amené à rembourser sur son patrimoine personnel.

Une inquiétude avancée notamment par Agustí Benedito pour ne pas soutenir la motion en cours. Marc Duch l’assure, ceci n’est pas un problème : « La direction actuelle est responsable de TOUT ce qu’elle a fait durant son mandat, depuis juin 2010 jusqu’au moment où ils s’en iront. Si, pendant cette période, le résultat de l’exploitation du club est négatif, le club pourra exiger qu’ils subissent cette perte. Aujourd’hui, le résultat du mandat est positif, de façon à ce qu’on ne puisse rien exiger. Autre chose : si pendant l’exercice de ses obligations, la direction a commis un quelconque délit ou une action contraire à la loi alors dans ce cas il sera toujours temps d’exiger leur responsabilité, sans aucun doute« .

Dans les prochains jours, le club annoncera la date du référendum. Les socios majeurs avec un an d’ancienneté devront s’exprimer sur la continuité de leur direction. Un événement qui pousse Josep María Cremades à l’optimisme, malgré la peur de l’influence de celui qui est encore président du Barça : « dans l’absolu, je ne devrais avoir ni doute ni peur que le referendum ait lieu dans des conditions normales. Pour la démocratie, ce serait la meilleure chose. Evidemment, dans la réalité, ce n’est pas comme ça. Nous luttons contre une direction corrompue, qui a des contacts d’origines très douteuses. Nous lutterons contre ça et nous voterons. La raison, l’humilité et l’honneur reviendront dans notre club« .

Pour l’instant, malgré une crise sanitaire qui s’aggrave et de nouvelles mesures de restrictions, le gouvernement catalan a autorisé ce referendum dans des lieux divers, dans plusieurs villes et sur deux jours (les dates du 31 octobre et du 1er novembre ont été évoquées, sans officialisation toutefois). Mais cela reste fragile. Pour conserver leurs fonctions, Josep María Bartomeu et sa direction devront récolter environ 33,4 % de « NO », soit 1/3 des voix en leur faveur. Un chiffre loin d’être insurmontable mais après la première vague inattendue de socios signataires, les dirigeants blaugranas feraient bien de ne pas encore sous-estimer la démocratie culé.

Tracy RODRIGO (@tracy_rdg)

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