Cádiz et Osasuna, les deux amours espagnoles de Michael Robinson

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International irlandais né à Leicester, Michael Robinson était le « guiri » préféré des Espagnols. Après avoir achevé sa carrière à Osasuna, l’attaquant passé notamment par Liverpool a été conseiller de Cádiz dans les années 1990. Devenu journaliste, son travail et son accent inimitable l’ont rendu particulièrement populaire dans sa patrie d’adoption. Son décès en avril dernier a ému tout le pays car Michael Robinson était bien plus qu’un grand professionnel.

A première vue, un Cádiz-Osasuna programmé un samedi soir à 21h pour inaugurer la saison n’a qu’un intérêt limité. Certes, les Gaditanos sont de retour et les Navarrais ont réalisé une saison 2019-2020 pleine de promesses mais pas de quoi bouleverser son programme. Pourtant, il y a fort à parier que de très nombreux passionnés seront devant leurs écrans, la larme à l’oeil. Car Cádiz et Osasuna sont les deux amours de Michael Robinson, ancien buteur qui a terminé sa carrière au Sadar avant d’être un dirigeant du club andalou, décédé en le 28 avril dernier à seulement 61 ans d’un cancer. Une saloperie de cancer. Car Michael Robinson, en Espagne, ce n’était pas n’importe qui. Un « guiri » (terme péjoratif pour désigner les touristes, surtout les Britanniques, ndlr) devenu un Espagnol à part entière. Une référence absolue.

Cinco hijos de puta con leche

Michael Robinson débarque en janvier 1987 à Pampelune pour 25 millions de pesetas (150.000€) en provenance de QPR, à une époque où quelques Britanniques connus commencent à s’exiler : Laurie Cunningham au Real Madrid en 1979, Steve Archibald (1984), Gary Lineker (1986) et Mark Hugues (1986) au FC Barcelone. Mais contrairement à ses coreligionnaires, Robinson est le seul à avoir remporté la Coupe d’Europe des clubs champions, avec Liverpool en 1984. Il est d’ailleurs à l’époque le seul joueur du championnat à l’avoir à son palmarès.

L’histoire d’amour entre « Robbo » et l’Espagne commence sur un malentendu. S’il est mis de côté par les clubs anglais, il reçoit cependant des offres d’Anderlecht, d’Italie et de Séville mais opte finalement pour l’offre la moins rémunératrice, enchanté de sa rencontre avec les dirigeants. L’attaquant regarde avec sa femme une carte de la péninsule pour savoir où se trouve la ville d’Osasuna, sans la trouver évidemment.

Je cherchais osasuna sur la carte et je ne trouvais pas. Je pensais qu’osasuna était un lieu, même quand je m’entraînais avec eux. je savais dire bonjour, au revoir, bière… le fondamental »

Outre le fait que c’est son épouse qui lui a appris que la ville où ils venaient de s’installer n’était pas Osasuna mais bien Pampelune, Michael Robinson a eu une drôle de surprise le lendemain de son arrivée : « Pedro Mari Zabalza m’a reçu, très élégant. Il m’a dit qu’il était le directeur de l’hôtel et m’a indiqué avec les doigts que l’entraînement était à 11h du matin. Le lendemain matin à 11h, un coéquipier (Iñaki Ibañez, ndlr) qui parlait 5 mots d’anglais m’a présenté à l’équipe et le préparateur physique nous envoie sur le terrain. Et soudain, je vois le directeur de l’hôtel avec un maillot et qui joue avec le ballon. C’était aussi l’entraîneur ! ».

Immergés dans la culture locale, les époux Robinson apprennent l’espagnol en quelques mois, avec option « puta madre » pour le mari, cours dispensés par ses coéquipiers bienveillants. Dans El País, le journaliste Jesús Ruiz Mantilla écrit : « Leçon numéro 1 : « Michael, va au comptoir et demande cinco hijos de puta con leche ! ».

Énergie nucléaire et Robin des bois

Arrivé en Espagne après une blessure récalcitrante au genou droit, l’international irlandais (24 sélections) débute par une défaite contre l’Athletic (4-1), câliné par Andoni Goikoetxea, celui-là même qui avait fracassé la jambe de Diego Maradona en 1983. Son premier but, il l’inscrit lors du match suivant, à Santiago-Bernabéu dès la 1re minute : amorti de la cuisse, frappe du droit sous la barre. Il en marquera 11 de buts en deux ans, période saccadée de passages à l’infirmerie. Le 15 janvier 1989, de nouveau blessé au genou, il sort au bout d’une demi-heure contre le Betis et met un terme à sa carrière, à 30 ans.

Encore plus que ses réalisations, c’est par son engagement sur le terrain que Robinson se distingue : « il insufflait à l’équipe une sorte d’énergie nucléaire, écrit Daniel Ramírez dans les colonnes d’El Español. Il est arrivé au mercato d’hiver pour sauver Osasuna de la descente. Il a inscrit 7 buts pour y parvenir. Ensuite, il a moins marqué. Mais le staff savait que sa présence était indispensable, au point que, même blessé, on lui avait proposé de ne plus jouer que les matches à domicile ». 

Dès ses débuts, Robinson se convertit en Rojillo instantanément, au point d’en devenir un ambassadeur. Daniel Martínez se souvient des paroles de l’Irlandais lors d’une rencontre lorsque le journaliste, supporter du club, avait accepté une interview à Madrid : « Osasuna, c’est de l’âme, de l’âme et encore de l’âme. C’est défendre les humbles, tous ceux qui dépensent leur argent pour venir au Sadar sans jamais arrêter d’encourager. Cela signifie que je devais sortir du tunnel et courir jusqu’à en mourir. Je voulais être l’un des leurs. Pour moi, jouer à Osasuna supposait une responsabilité énorme ».

« J’ai ressenti plus de soulagement en arrachant le maintien à Pampelune qu’En remportant la coupe d’europe avec liverpool »

Décoré de l’insigne de « oro y brillantes », la plus haute distinction du club, « Robin » a d’abord refusé, considérant que d’autres joueurs avant lui la méritaient plus que lui et ses 3 saisons. Pour le convaincre, les dirigeants ne lui ont pas laissé le choix en annonçant leur décision par surprise pour lui forcer amicalement la main. « Mon coeur est plein d’amour pour le Club Atlético Osasuna. Ce n’est pas tout le monde qui a l’honneur de se retirer au Sadar en portant ce maillot« .

Cádiz, Invincible Armada, larmes de joie et jalousie

Michael Robinson est la preuve que l’on peut aimer deux clubs à la fois. Quand il arrive à Osasuna, il s’intéresse déjà à cette équipe, dernière de Liga, qui luttait également pour le maintien avec une volonté farouche de s’en sortir. Au départ, l’attaquant pensait que les Gaditanos s’en sortiraient et les Navarrais seraient dans la charrette.

Sur le plateau de la très populaire émission « El Hormiguero », il essayait d’expliquer (et aussi de s’expliquer à lui-même) la raison de ce sentiment d’appartenance : « Mes racines remontent à 1792, à Cork, en Irlande. Je suis brun et seulement 2% des Irlandais le sont, des descendants des naufragés de l’Invincible Armada qui étaient du Finisterre en Galice ou de Cádiz. Et moi, je n’ai pas grand-chose du Galicien ».

« Cádiz est la seule ville occidentale où le capitalisme n’est pas la loi. être riche est même un désavantage. On y vit selon des règles différentes »

Au lendemain de la disparition de « Robin », Pepe Mata, dirigeant de la Fondation Cádiz CF, a raconté cette relation si spéciale dans les colonnes de Marca : « Tous les Gaditanos le suivaient pour cet amour qu’il exprimait pour notre ville, au point où il était devenu conseiller du club. Nous avons vécu beaucoup de joies ensemble, comme la montée à Las Palmas où Michael pleurait comme un gosse, ou encore la montée à Chapín (le stade du rival Xerez CD, ndlr) où il ne pouvait contenir son émotion ».

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Nommé fils adoptif de la ville, Michael Robinson a aussi donné son nom à l’école de football du club. Deux distinctions majeures qui témoignent de cet amour incommensurable qui lui a un jour fait dire qu’il n’était pas Britannique mais Gaditano. La filiation Robinson-Cádiz se prolongera dans le temps puisque son fils, Liam, a baptisé le 66e Trofeo Carranza qui sera disputé le 15 septembre prochain : « je suis si fier d’être ici car je sens que nous sommes orphelins de bonnes nouvelles. Cette présentation est essentielle aussi bien pour le club que pour tout le monde (…). Mon père a trouvé sa place ici à Cádiz et je partagerai son histoire d’amour le Cádiz CF ». Cet amour, Liam a pu en avoir un aperçu au Sadar quand il n’était encore qu’un enfant. « Robin » faisait des jaloux qui rêvaient d’affection exclusive, à en devenir possessif : « Je ne comprends pas qu’à Pampelune, certains me reprochent d’être pour Cádiz. Au Sadar, on a empêché mon fils d’aller sur le terrain avec le maillot de l’Osasuna quand il n’avait que 7 ans ».

De toute évidence, Michael Robinson appartenait un peu à chaque Espagnol, à travers sa bonhomie, la qualité de ses interventions et de son travail notamment dans le mythique programme Informe Robinson, une référence pour tout amateur de football qui se respecte. Au micro lors de la finale de la Coupe du Monde 2010 au côté de Carlos Martínez, il est entré dans la mémoire collective du pays en même temps qu’il s’est définitivement senti espagnol : « j’ai découvert mon « Españolidad ». A ce moment-là, j’étais dans un état de panique ». Voilà aussi pourquoi le lendemain de décès, « Robin » a eu droit à toutes les unes et à des hommages dithyrambiques. C’est ainsi qu’un « guiri » est devenu un Espagnol à part entière, apprécié aux 4 coins de la péninsule par les joueurs, les supporters et ses confrères. Hasta siempre Robin.

François Miguel Boudet
(@fmboudet)

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