Javier Tebas terrassé par le coronavirus ?

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Crédits : Marca / Icon Sport

Le dernier match de la dernière journée de Segunda aura-t-il la peau de Javier Tebas ? Décisif à plus d’un titre, Deportivo de La Coruña-Fuenlabrada ne se disputera jamais en raison de l’épidémie de coronavirus qui a frappé le club madrilène mais dont l’équipe s’est déplacée en Galice alors même que LaLiga avait été mise au courant sans y trouver à redire. Alors que le football professionnel avait repris sans encombre et que la Liga avait pu aller à son terme, cet épilogue en dit long sur l’état des instances qui gèrent le football espagnol. Au point de pousser le tout-puissant Javier Tebas vers la sortie ? 

Pour mener à terme les championnats de 1re et 2e division après le confinement, Javier Tebas ne voulait rien laisser au hasard. Le boss du football professionnel espagnol se gargarisait de la réussite de son protocole sanitaire et évoquait même un retour rapide des supporters dans les stades : il a parlé trop vite. Après avoir œuvré depuis l’annonce de la suspension des compétitions sportives en Espagne pour que la Liga et la Segunda reprennent, le patron de LaLiga a commis une faute très lourde dans un contexte sanitaire et économique très tendu. Lundi 20 juillet, à quelques minutes du coup d’envoi du multiplex de la 42e et dernière journée de Segunda, la rencontre Deportivo de La Coruña-Fuenlabrada CF est annulée. Le monument en péril et le promu madrilène aux portes des barrages d’accession en Liga ne s’affronteront pas, avec des conséquences qui vont bien au-delà du sportif. 

« Il est impossible pour nous d’avoir un club avec trois, quatre ou cinq infectés en même temps. Si ça arrive, c’est qu’il y a eu négligence dans cette gestion ou non-respect des normes sanitaires ».
Javier Tebas sur Movistar, le 10 mai 2020

En mai dernier, Javier Tebas expliquait sur le plateau de Movistar qu’il serait impossible qu’un club de Liga ou de Segunda ne puisse compter plus de 5 cas positifs dans ses rangs sans négligence de leur part. Les réunions avec plus de 10 personnes ? Terminées ! Les barbecues entre coéquipiers ? A oublier ! Et gare à ceux qui se font pincer sur les réseaux sociaux, la vindicte populaire s’est chargée d’honnir les imprudents. Jusqu’au 20 juillet, le plan était sans accroc : LaLiga avait mené ses 2 championnats à bon port. Mais c’est l’affiche de la 42e journée de Liga Smartbank qui a tout ruiné et mis en lumière les lacunes du fameux protocole jugé infaillible.

Crédits : Marca / Icon Sport

Pourtant, le suivi mis en place par LaLiga paressait solide : des tests réguliers, des voyages encadrés, des kits de désinfection. Bref, tout semblait en ordre pour que l’industrie du football espagnol puisse finir la saison et sauver les emplois pour reprendre les mots de Tebas. Il manquait cependant une petite chose : que faire si un test ne revient ni positif ou négatif et est dit non concluant ? C’est ce qui est arrivé à Fuenlabrada entre son match face à Elche et celui face au Depor. Les Madrilènes ont été testés avant leur voyage en Galice, conformément au protocole. Un cas positif est détecté le samedi et mis à l’isolement. LaLiga en est informée. Le lendemain rebelote : nouvelle salve de résultats, 3 cas positifs s’ajoutent. Eux aussi sont mis à l’écart mais laLiga et le directoire du Fuenlabrada CF pensent que l’équipe peut tout de même se rendre en Galice sans communiquer les positifs aux autorités sanitaires.

 « S’il y a un positif, les championnats ne s’arrêteront pas. Le joueur sera écarté et sera soumis à contrôle, mais la compétition continuera  » Javier Tebas avant la reprise.

Comment traiter ce genre de résultat « non concluant » ? LaLiga ne le dit pas dans son protocole alors les organisations de santé recommandent de les traiter comme des positifs par principe de précaution. Fuenlabrada à fait l’inverse. Les cas ni positifs ni négatifs prennent place dans la délégation qui s’envole pour La Corogne. Cependant, par acquis de conscience, les dirigeants du clubs soumettent l’équipe à un nouveau test avant de prendre l’avion. Là encore, LaLiga autorise ce déplacement même sans avoir encore les retours des tests. Les résultats tombent lorsque l’équipe rejoint son hôtel. Et cette fois, Fuenlabrada compte une dizaine de cas positifs. C’est la panique à LaLiga car le Depor joue sa survie en Segunda et le Fuenlabrada une place pour les barrages d’accession. La décision tombe : le match est reporté mais les autres rencontres de la 42e journée se jouent quand même. Le Depor est relégué sans jouer, Fuenlabrada reste confiné à l’hôtel. Une semaine plus tard, le club madrilène compte près de 30 cas positifs et un joueur hospitalisé.

Tebas a-t-il volontairement fermé les yeux pour favoriser le Fuenla ? 

Adepte des phrases chocs et d’une posture autoritaire, Javier Tebas a longtemps menacé les clubs et les joueurs de sanctions si jamais ils ne respectaient pas scrupuleusement le protocole. Selon ses dires, si un club compte plus de 5 cas positifs c’est qu’il n’a pas respecté ledit protocole et doit donc être sanctionné. Le plus important pour lui était de finir coûte que coûte la saison. Cependant, alors que LaLiga a été informée des cas positifs mais n’a pas jugé bon d’en informer les autorités. Le Fuenla s’est déplacé en Galice en dépit du bon sens.

Et si Javier Tebas avait fermé les yeux pour ses liens avec le Fuenlabrada CF ? Le patron du football professionnel ibérique a une relation particulière avec ce club. Avant que le club n’arrive à cet échelon, il a régulièrement conseillé juridiquement la formation madrilène. Une activité surprenante pour un patron de Ligue mais pas vraiment choquante pour un Tebas qui a toujours aimé mélanger les torchons et les serviettes. Depuis l’arrivée du club en Segunda, ce rôle n’est plus tenu par Tebas père mais par Tebas fils qui siège même au conseil d’administration du club.

Des liens troublent qui poussent Javier Tebas a être plus discret qu’à l’accoutumée. Certes, il s’est défendu, expliquant que LaLiga avait un protocole strict, que le Fuenlabrada ne semblait pas avoir fait d’erreur ou commis de négligence et que la décision de maintenir la journée tout en reportant ce match semblait être la meilleure des décisions. Son fils est bien plus loquace, répondant aux multiples attaques pour protéger son client et indirectement son père.

Rubiales-Tebas, le combat de coqs continue 

Alors qu’une partie de l’équipe de Fuenlabrada est encore confiné à l’hôtel à La Corogne, les critiques commencent à pleuvoir sur le club madrilène et LaLiga. On fustige le protocole jugé laxiste, le CSD (le conseil supérieur du sport espagnol, ndlr) condamne cette situation ubuesque. Pour eux, comme pour les autorités galiciennes mais aussi pour les responsables sanitaires espagnols, jamais le Fuenl n’aurait dû se déplacer en Galice après 4 cas positifs. Cette situation inquiétante ne se cantonne plus qu’au football. Le foyer de contamination du club est un des plus importants découverts récemment dans la communauté de Madrid. Dans un pays qui a été durement atteint par ce virus, une telle situation fait tiquer, surtout que Tebas a été très (trop ?) rassurant sur le faible risque d’une reprise du football.

Les condamnations se sont multipliées et la pression autour de LaLiga et le Fuenlabrada est de plus en plus forte. La communauté de Galice a ouvert une enquête pour savoir si le club a voyagé en ayant connaissance d’un cas positif. La maire de La Corogne, Inés Rey, a condamné l’attitude irresponsable du club madrilène qui n’a pas respecté les protocoles de santé  : « cela atteste d’un comportement absolument imprudent et négligent de la part de la LFP, qui a créé un risque sanitaire évident en ne communiquant pas immédiatement le foyer de contagion existant à Fuenlabrada et empêché que les mesures d’isolement soient adoptées par les autorités sanitaires ». Les porte-parole du PSOE (socialiste) et de Vox (extrême droite) à l’assemblée de Madrid ont quant à eux exprimé leur inquiétude. Le collège officiel des médecins de la Province de La Corogne a regretté que « la procédure recommandée par les autorités sanitaires n’ait été suivie » et a rappelé que « tout médecin a l’obligation de communiquer des positifs pour le coronavirus ». Selon les dernières informations, le club et LaLiga étaient au courant depuis samedi des cas positifs mais les autorités madrilènes n’ont été informées que le lundi aux alentours de 18h, trois petites heures avant le match alors que le Fuenlabrada était déjà à La Corogne.

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Sportivement, les condamnations ont également été nombreuses. Le pacte de Viana entre Tebas, la fédération et le Conseil supérieur des sports a même volé en éclats. Luis Rubiales, le rival de Tebas, s’est montré discret publiquement, étant en pleine période pré-électorale mais le comité de compétition de la fédération a ouvert un dossier disciplinaire extraordinaire contre le club madrilène touché par l’épidémie de COVID 19. Le CSD a été le plus virulent, provoquant une réponse cinglante du fils Tebas qui a fustigé le protocole laxiste mis en place par le comité et la fédération pour la tenue des barrages d’accessions en Segunda B (3e division) notamment. Un cas a notamment été détecté du côté du club de Portugalete qui joue la montée en D3 reportant le match face à Sestao. La fédération espagnole enquête du côté de Lorca, promu en Segunda B, qui aurait oublié de communiquer sur son entraîneur positif au virus. LaLiga a aussi répondu, réfutant les accusations de négligence ou la « non-volonté » de communiquer les cas aux autorités.

Une sortie de crise par le bas

La pression est devenue encore plus forte autour de Javier Tebas et LaLiga quand la maire de La Corogne a annoncé saisir le procureur général pour enquêter sur le voyage de Fuenlabrada en Galice en lui fournissant un dossier complet afin d’estimer si cela constituerait un crime. Le ministre de la Santé de Galice, Jesús Vázquez Almuina,  a expliqué que cette affaire a montré les lacunes du protocole jugé infaillible par LaLiga et Javier Tebas pour limiter les risques de contamination au COVID 19. Le choix de voyager du Fuenlabrada, et donc la complicité de la Liga qui a autorisé ce voyage, est qualifié de « conduite imprudente avec un risque exponentiel pour la santé publique« .

Dimanche 26 juillet, soit six jours après le report du match Depor-Fuenlabrada, LaLiga a annoncé que ce match ne sera pas joué. Le club madrilène prend note de la décision mais explique qu’il veut encore disputée cette rencontre historique. De leur côté, les joueurs, par la voix de José Rodríguez, ont fustigé cette décision et affiché leur volonté de jouer ce match à une date raisonnable. L’effectif étant la victime dans cette histoire, les joueurs ne comprennent pas pourquoi ils devraient être lésés sportivement. Ils ont aussi salué le soutien des autres joueurs, le groupe WhatsApp entre les capitaines est resté actif malgré la fin du championnat. Fuenlabrada qui a longtemps suivi la posture de LaLiga s’en éloigne et demande le soutien de la fédération ou du CSD pour jouer la rencontre.

Randy Ntecka (Extremadura) buteur lors du nul 1-1 face à l’Extremadura
Crédits : Icon Sport

Une décision qui ne contente personne mais qui avait pour but de desserrer quelque peu la pression autour de LaLiga et Javier Tebas. Le dirigeant natif du Costa Rica était pris en grippe par le président d’Elche qui a allumé les mèches sur les liens entre l’avocat et le club de Madrid. A présent, c’est son club qui est qualifié pour les barrages d’accessions. Le Depor, déjà condamné à la descente, devrait retrouver les terrains en Segunda B dans quelques semaines.

Sauf que depuis l’annonce de LaLiga de ne pas jouer ce Depor-Fuenlabrada et de figer le classement, de nombreux clubs ont publié des communiqués pour critiquer cette décision. Les relégués Numancia, Depor et Extremadura se sont engouffrés dans la brèche et ne veulent pas descendre. Le premier veut rejouer la dernière journée, les deux autres veulent une Segunda élargie, à 24 ou 26. Le Rayo, à un petit point d’Elche qui récupère théoriquement le strapontin pour les barrages d’accession, veut jouer une sorte de pré-barrage pour récupérer cette fameuse et courtisée 6e place.

Javier Tebas, plus fragilisé de jamais, s’est fendu d’un communiqué où il annonce assumer entièrement la responsabilité de ce voyage. Sans pour autant en dire beaucoup plus, il salue le courage Fuenlabrada CF. Des rumeurs sur une possible démission du patron du football espagnol ont fuité, sans être confirmées démenties pour l’instant par le principal intéressé. Depuis, le juge disciplinaire de LaLiga a à son tour salué la gestion du club madrilène, expliquant que les politiques galiciens avaient rajouté du bruit sur pas grand-chose. La démission ne semble plus d’actualité mais le risque d’une procédure pénale envers l’avocat semble important, surtout que le soutien des clubs semblent de moins en moins fort. Le Fuenlabrada a donc été victime d’un virus, d’un protocole qui a oublié de prendre en considération un cas de figure et se retrouve lourdement impacté et penalisé sportivement, ne pouvant pas disputer ses chances sur le terrain. Comme quoi, en France, on est peut-être comme des cons mais peut-être mieux vaut-il comme des cons que dans la peau de Javier Tebas actuellement.

Benjamin Chahine

@BenjaminB_13

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