Lander Otaola (acteur basque) : « Bielsa, c’est Lars von Trier ! »

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Lander Otaola a joué ailier droit dans les catégories inférieures de l’Athletic, consacré une comédie musicale au légendaire buteur Pichichi jouée en basque, a participé à Ocho apellidos vascos, le plus gros carton de l’histoire du cinéma espagnol, et figure dans de nombreux succès disponibles sur Netflix. En digne représentant de la culture d’Euskal Herria, l’acteur évoque la culture euskara, la vigueur de la fiction espagnole dans le monde, la Catedral de San Mamés, Luis Fernandez et le sens du collectif de Javier Clemente et Marcelo Bielsa. 

La réalité a rejoint la fiction : comme dans la série « La Fugitiva » vous avez failli être confiné à Benidorm !

Absolument ! Avec ma compagne, nous étions en train de tourner le film El Cover et avec les mesures de confinement, nous avons été proche de rester enfermés. Finalement, nous avons pu rentrer chez nous à Bilbao in extremis. Toute la culture s’est arrêtée. J’avais une tournée de prévu et une pièce qui ne se fera pas pour le moment. En revanche, le tournage de El Cover va reprendre c’est certain. On a pu sauver les meubles mais c’est un coup très dur pour la culture et plus largement le monde des arts.

Et donc vous êtes la réincarnation de Pichichi !

Oui, je suis Pichichi, un personnage qui m’a occupé ces dernières années puisque je mets en scène et j’interprète sa vie. J’ai découvert petit à petit sa vie hors des terrains et son parcours m’a beaucoup ému. En plus, je joue cette pièce avec ma compagne, l’actrice Ylena Baglietto.

En quoi Pichichi est-il le joueur le plus représentatif du Pays basque, par rapport à un Telmo Zarra par exemple ?

Tout d’abord, Pichichi a été le premier joueur professionnel de l’Histoire en Espagne. Ensuite, il a été vice-champion olympique avec la Roja en 1920 à Anvers et il a eu une vie très courte puisqu’il est mort à 29 ans à cause d’une intoxication alimentaire due à une huître empoisonnée. C’est une histoire fascinante. Quand les équipes viennent à San Mamés, elles viennent lui rendre hommage en fleurissant son buste car à San Mamés, Pichichi c’est Dieu.

Vous avez une particularité : vous jouez aussi bien en castillan qu’en euskera.

Au Pays basque, nous sommes très nombreux à être bilingues. C’est une grande chance de pouvoir naviguer entre ces deux langues. Je travaille aussi en anglais et je me rends compte que plus tu connais de langues plus le travail devient intéressant.

Le traitement de la langue basque est très différent dans la partie espagnole et la partie française. Le bilinguisme est vraiment beaucoup plus développé et naturel de votre côté.

Une des raisons doit résider dans le fait que la partie française du Pays basque est assez petite par rapport à la zone espagnole. En plus, c’est une langue qui est difficilement compréhensible. Ce n’est pas un dialecte. L’Euskera ne vient pas du latin et il n’a aucun point commun avec d’autres langues, y compris les langues nordiques. Ce n’est pas une langue qui s’apprend facilement. Un élève de 15 ans qui débute aura beaucoup de complications pour tenir une conversation.

À Éibar, José Luis Mendilibar a l’habitude de répondre en euskera, au grand dam des journalistes qui ne comprennent pas la langue et veulent vite basculer en castillan.

L’Euskera, c’est l’orgueil des Basques. C’est un trésor que nous voulons conserver entre nous. Il y a plusieurs footballeurs qui le parlent et c’est une vraie fierté car ils représentent leurs équipes mais aussi leurs provinces et leur région. C’est une façon de mettre l’Euskera en valeur dans le monde. Ocho apellidos vascos a aussi contribué à donner un nouvel éclairage sur notre langue.

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Ce film a aussi permis de faire connaître le territoire basque à l’échelle internationale. Y-a-t-il eu le même impact que pour Bienvenue chez les Ch’tis en France ?

Ce qui est beau avec Ocho apellidos vascos, c’est que nous avons pu détricoter une partie des stéréotypes basques. Si nous avons pu aider à mieux nous faire connaître, à toucher de nouvelles personnes, alors nous en sommes ravis. Ce film a été un immense succès et je lui en serai pour toujours reconnaissant.

La Casa de Papel, la Fugitiva, La víctima número 8, 45 Revoluciones, Valeria, Fariña, La Costa del Mar, Las Chicas del Cable… : on a l’impression que la fiction espagnole n’a jamais été aussi vue dans le monde, notamment grâce à Netflix. Comment jugez-vous cette évolution dont vous êtes partie prenante ?

Alors tout d’abord ça me fait vraiment plaisir que toutes ces séries soient visibles en France ! La Casa de Papel a été un succès foudroyant dans le monde entier mais il y a aussi eu Élite, Toyboy et d’autres séries encore. Pour nous, acteurs, c’est une très bonne nouvelle que toutes ces fictions dépassent le cadre et l’audience espagnols. Cela signifie qu’il y a du travail et qu’il est mis en valeur.

Plusieurs de ces fictions ne sont pas des programmes originaux de Netflix mais sont financées et proposées par des chaînes espagnoles.

Absolument, il y a la RTVE, la 1, Antena 3, Movistar qui investissent dans la fiction. Débarquer ensuite sur le catalogue Netflix offre une ouverture incomparable et ça c’est vraiment génial pour nous tous.

Vous évoquiez La Casa de Papel : dans « Yo soy Pichichi », vous avez joué avec Itziar Ituño, alias Lisboa dans La Casa de Papel. Comme vous, elle contribue à la fois à des succès espagnols tout en conservant des rôles en basque.

Cela fait de nombreuses années que je travaille avec Itziar. C’est une personne merveilleuse et il est impossible de mal parler d’elle. Elle a eu la générosité de travailler avec nous alors qu’elle était déjà une star mondiale.

Vous avez un passé de footballeur puisque vous avez joué dans les catégories inférieures de l’Athletic. Plusieurs de vos anciens coéquipiers et non des moindres ont fait carrière.

J’ai côtoyé Ander Iturraspe, Mikel San José, Ibai Gómez, Ander Larrea, Jon Serantes qui ont par la suite fait carrière et ont porté le maillot de l’Athletic chez les professionnels. Le football est une part importante de ma vie, c’est ma passion et voir que certains de mes coéquipiers de l’époque ont eu cette trajectoire reste un honneur. Ce sont des amis et quand je vois leur réussite ça me rend heureux.

A quel joueur pourrait-on vous identifier ?

Je jouais attaquant ou ailier droit alors je dirais Joseba Etxeberria parce que j’étais plutôt un joueur de côté, rapide et pas un très grand joueur de tête. Mon problème c’est que je n’avais pas suffisamment de technique. Pour citer quelqu’un qui n’est pas de l’Athletic, j’appréciais beaucoup Eidur Gudjonssen.

Quand vous étiez ramasseur de balle à San Mamés, vous aviez demandé son maillot. Vous l’aviez obtenu ?

Non, ce soir-là, je n’avais pas pu le récupérer malheureusement. Etxeberria et Rafael Alkorta étaient mes idoles à l’Athletic. Mais par la suite, j’ai eu la grande chance de rencontrer Joseba, nous avions pu discuter et c’est une personne merveilleuse.

A propos de San Mamés, quelles sont les différences entre l’actuel et la mythique Catedral ?

C’est sûr que l’ancienne Catedral avait une ambiance très spéciale, quelque chose d’unique. Mais il a bien fallu se mettre aux normes de l’UEFA et cela permettra d’ailleurs à la Roja de jouer ses matches de groupe de l’Euro à San Mamés. L’ancien stade me manque beaucoup mais je comprends aussi qu’il fallait cette modernisation.

Sur la façade d’un immeuble visible depuis San Mamés, il y a cette inscription « Soñar » qui est très marquante quand on va voir un match à Bilbao.

Cela signifie que San Mamés est la cathédrale des rêves de l’Euskal Herria. Je compare cela à Old Trafford à Manchester qui est surnommé le théâtre des rêves. Pour moi, c’est le plus stade de Liga, par uniquement pour l’architecture mais pour tout ce qu’il représente car ce stade est un marqueur important pour tous les Bilbainos et même tous les habitants de l’Euskal Herria.

Il y a eu finalement peu de joueurs français à l’Athletic. Le dernier a été Aymeric Laporte mais on se souvient aussi de Bixente Lizarazu dans les années 1990, sans oublier Luis Fernández qui a eu d’excellents résultats en tant qu’entraîneur.

Luis Fernández est sûrement l’un des entraîneurs les plus aimés chez les supporters. C’est aussi une référence en France, ce qui ne gâte rien. Il nous a permis d’atteindre la deuxième place du championnat et on n’était pas loin de le remporter devant le Barça.

Luis Fernández est un entraîneur très communicatif. En tant qu’acteur, quel est votre regard sur la gestuelle des coaches ?

Le théâtre et le football ont des points communs car finalement ce sont des activités collectives. Tu peux avoir la meilleure attaque du monde, si tu ne sais pas défendre, tu prends des buts. Et tu peux être le meilleur acteur du monde, si tu ne fais confiance à ceux qui t’accompagnent, les conséquences sont terribles. Messi sans travail d’équipe autour de lui, ça ne peut pas fonctionner. Le théâtre, le football, la vie en général, c’est un travail d’équipe.

En tant qu’ancien joueur de l’Athletic, vous savez exactement ce que sait que représenter cet écusson et cette philosophie si spéciale. On peut prendre l’exemple d’Aritz Aduriz : c’était un bon attaquant mais sous le maillot zuri-gorri, il avait ce supplément d’âme qui le sublimait.

J’ai l’habitude de dire qu’être de l’Athletic va bien au-delà du football. L’Athletic, c’est du ressort de la famille, du cœur. Quand les joueurs se battent sur le terrain, quand ils remportent un titre ou se qualifient pour la Ligue des Champions, ils le font pour une idée supérieure au simple cadre sportif. On préfère descendre en Segunda, ce qui n’est jamais arrivé dans l’Histoire du club, que de renoncer à cette philosophie euskera parce que cette identité est bien plus importante que des trophées et des résultats. Quand on gagne la SuperCopa, quand on va en finale de la Coupe de l’UEFA, quand on s’apprête à disputer une finale de Copa comme cette saison, notre mérite est décuplé. Pour moi, l’Athletic Club est le plus grand club du monde. Peut-être pas pour toi, mais pour moi si (rires).

Face à la mondialisation du football et cette volonté d’attirer des supporters d’autres continents pour générer plus de bénéfices, est-ce que ce modèle de gestion valorisant son potentiel local et sa formation n’est finalement pas le meilleur car la notion de proximité entre les supporters et les joueurs est prépondérante pour s’identifier ?

C’est une façon de comprendre le football et même la vie tout simplement. L’Athletic est l’âme de l’Euskal Herria et de ce qu’est le football. Le club forme de nombreux joueurs mais n’a pas renoncé à recruter, à condition que les joueurs aient du sang basque. Je le redis : je me moque de descendre en Segunda tant qu’on garde cette philosophie. Je ne juge pas ceux qui supportent d’autres clubs mais l’Athletic c’est autre chose.

C’est un passage obligé quand on évoque l’Athletic en France : Marcelo Bielsa. A quel genre de réalisateur pourriez-vous le comparer ?

Sans hésiter, Marcelo Bielsa c’est Lars von Trier. C’est un réalisateur très spécial, très spécifique, qui n’a pas remporté d’Oscar mais qui restera dans l’Histoire du cinéma. Bielsa n’a gagné ni la Ligue des Champions ni un championnat majeur en Europe mais lui aussi restera dans les mémoires. Bielsa est un entraîneur qui donne du plaisir à ceux qui regardent ses équipes jouer. Au-delà du résultat, il rend le football spectaculaire. Tu peux gagner 1-0, mettre le cadenas et avoir une vision resultadista comme le Cholismo qui a un côté génial malgré tout. Ça ne me déplairait pas de tout gagner comme ça d’ailleurs. Mais Bielsa propose des choses différentes. Pour moi dans le monde du football, il n’y a pas meilleur auteur et meilleur acteur que Bielsa.

A propos de la connexion Athletic-OM, on doit forcément parler de Javier Clemente qui n’a pas laissé une trace indélébile en France mais qui est une légende de l’Athletic. Il n’est pas du genre à mâcher ses mots encore aujourd’hui.

Clemente, c’est quelqu’un de Barakaldo comme moi, un Vizcaino. Il a une façon de parler très directe et ça peut déplaire. Il n’en demeure pas moins qu’il est un personnage essentiel du football espagnol et qu’il a été le sélectionneur national.

Il est l’archétype du coach resultadista, rien à voir avec Bielsa. On peut apprécier les deux ?

Sa philosophie resultadista n’empêche pas qu’il soit particulièrement aimé à Bilbao. Nos deux dernières Liga ont été remportées avec Clemente sur le banc et depuis on attend toujours. C’est un entraîneur qui a fourni un travail impressionnant et on pourrait l’assimiler à Diego Simeone. Je ne peux dire que de bonnes choses de lui. Clemente est à l’opposé de Bielsa en matière de football mais ce qui les unit, c’est cette passion pour ce sport qui est absolument fascinante car l’un comme l’autre ne l’envisage que par le collectif.

Propos suscités et traduits par François Miguel Boudet

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