Tandis que du côté du FC Barcelone les affaires peu glorieuses se multiplient depuis des années, les socios semblent assister sans rien dire au naufrage institutionnel. Pourquoi cet immobilisme ? Notre enquête vous plonge dans les coulisses du Barça…

L’affaire Neymar I, l’affaire Neymar II, des mercatos ratés, une Masia sur laquelle on compte peu, un jeu pas des plus satisfaisants et récemment, le Barça Gate. Le FC Barcelone vit des heures troubles depuis la prise de fonction de Josep María Bartomeu à la tête du club en 2014. Si des voix s’élèvent en nombre pour critiquer la gestion de l’actuel président et alerter de la situation critique dans laquelle se trouve l’entité blaugrana, celles qui comptent vraiment sont majoritairement silencieuses pour le plus grand désespoir des autres suiveurs du club, incrédules voire scandalisés par cette passivité.

En effet, seuls les socios ont le pouvoir de faire changer les choses. Ils sont 143’000, sont propriétaires du club, élisent les présidents et éventuellement, s’en débarrassent en cours de mandat. Et par ces socios, Bartomeu n’est pas inquiété. Alors qu’il était déjà fragilisé en 2017, la motion de censure dont il a fait l’objet n’a mené à rien.

The 25’000

Afin d’expliquer le surprenant soutien dont Bartomeu continue de bénéficier, il suffit de mobiliser un chiffre : 25’000. « Ces 25’000 sont un chiffre avec lequel beaucoup d’élections ont été gagnées au Barça » informe Jordi, l’un des membres fondateurs du projet Estadi Johan, un site mené par des fans du Barça d’appétence cruyffiste. Derrière ce chiffre se cache une réalité mathématique implacable : depuis 1989, le candidat qui arrive à obtenir 25’000 voix remporte systématiquement l’élection.

1989, Josep Lluís Núñez gagne la présidence avec 25’000 voix. En 1997, il réédite le coup avec 24’000. À l’an 2000, c’est autour de son bras droit Johan Gaspart de remporter la mise grâce à 25’000 voix. Laporta accède au pouvoir en 2003 grâce à 27’000 voix tandis que Bartomeu s’appuie sur à nouveau sur ce chiffre de 25’000 pour gagner en 2015. Dans toutes l’histoire des élections à la tête du Barça, le cap des 51’000 votants n’a été dépassé qu’une seule fois (en 2010). Voilà pourquoi ces 25’000 voix assurent une victoire aisée à celui qui les détient. On pourrait penser alors que la lutte électorale pour attirer ces suffrages-là est féroce, que chaque candidat rivalise d’ingéniosité pour capter ces votants si nécessaires. En réalité, il n’en est rien. Ces socios-là votent toujours la même chose.

« Ces 25’000 voix, le nuñisme les a eues depuis toujours, rappelle Jordi. Les 25’000 votes sont les votes de la partie conservatrice du barcelonisme« . Le nuñisme, du nom de l’ancient président Núñez, c’est l’un des deux grands mouvements selon lesquels les socios du Barça se définissent idéologiquement. Car contrairement aux idées reçues, tout le monde n’est pas cruyffiste du côté du Camp Nou. « Cruyff est l’ennemi absolu de Núñez. Si tu te positionnes en faveur de Núñez, tu te positionnes contre Cruyff. C’est une question d’antagonisme. Être nuñiste et cruyffiste à la fois c’est impossible » décrète Jordi. Dans un premier temps, la cohabitation entre les deux hommes, débutée en 1988 se passe plutôt bien, chacun veillant à ne pas marcher sur les plates-bandes de l’autre. Toutefois, le temps délitera leurs rapports. La conférence de presse lors de laquelle Núñez annonce le départ du « senyor Cruyff », avant de le violenter durant 30 minutes reste ancrée dans les mémoires. À Barcelone, il n’y avait de place que pour un seul calife.

Le prix de la victoire

Avant d’être cristallisée autour de deux personnes, cette lutte idéologique se base sur deux conceptions différentes de la victoire : gagner à tout prix versus gagner en jouant bien. « Les cruyffistes sommes ceux qui accordons la priorité à la façon d’arriver au titre plutôt qu’au titre lui-même. Il y a des gens qui pensent que cela amoindrit le club. La division entre cruyffistes et nuñistes réside là » témoigne pour sa part Adrían Sánchez, directeur et présentateur de la chaîne youtube et du podcast Más Que Pelotas, dédiés à l’actualité de l’entité catalane. Pour les nuñistes, un titre est un titre. Impossible de refuser une nouvelle pièce d’argenterie dans les vitrines, cela signifierait qu’elle finirait dans le cabinet d’un rival.

« Beaucoup de gens pensent que toute chose que le Barça gagne est bonne »

Quand Núñez arrive à la tête du Barça en 1978, son club compte moitié moins de Ligas que le Real, une seule de plus que l’Atlético, et moins de Coupes d’Espagne que l’Athletic Club. Surtout, son palmarès est vierge de toute C1. L’obsession de Núñez sera alors de faire retrouver au Barça ses lettres de noblesse, sans se soucier de la formule. « Núñez a toujours essayé de faire franchir un cap au Barça et pour cela le chemin ne devait pas être si long : il faut gagner de quelque façon que ce soit » avance Adrían Sánchez. Impossible de rechigner ou de s’embarrasser de toute contrainte stylistique. Laissons aux riches leurs problèmes de riches. Et à cette époque-là, le pensionnaire du Camp Nou n’en est pas un. « Le Barça a toujours été un club persécuté durant la guerre, maltraité durant l’après-guerre, et ensuite un club qui a eu énormément de mal à gagner des titres et à devenir une référence mondiale. Il y a beaucoup de gens qui pensent que toute chose que le Barça gagne est bonne » poursuit Adrían Sánchez.

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Chez certains supporters du Barça sommeille un habitus de nécessiteux, vieille relique d’une époque de vaches maigres. Pour ceux habitués à l’opulence depuis leurs tendres années, les exigences sont naturellement plus élevées : « les gens plus jeunes ont toujours grandi avec des victoires. Avec Ronaldinho, Messi, Guardiola, jusqu’à aujourd’hui. Ils donnent plus d’importance à ce type de questions [stylistiques] que la génération de leurs parents qui ont grandi dans les années 70-80, durant lesquelles ils voyaient un football très différent où la norme était que le Barça ne gagne jamais » conclut Albert Blaya, également membre du projet Estadi Johan.

Reste que cet attachement au nuñisme pose question aujourd’hui. Celui qui sauvera Núñez de l’abysse, celui qui fera du Barça un club qui compte, celui qui deviendra la personne la plus importante de l’histoire du FC Barcelone, c’est bel et bien Johan Cruyff. Dès lors comment le nuñisme peut-il encore être de mise chez une frange si importante des socios ? « Cet appui des 25’000 conservateurs se base sur trois piliers: la force médiatique, la gestion économique et les penyas » énumère Jordi.

Chapitre 1

En attendant Godó

Depuis des temps immémoriaux, Núñez et le journal Mundo Deportivo ont été alliés. La longévité de l’ex-président s’explique aussi par le soutien indéfectible du quotidien sportif le plus lu de Catalogne. Tous deux constituent les participants d’un jeu à somme non-nulle : l’un fournit des informations exclusives à l’autre en échange de sa protection, et chacun repart gagnant chez soi. D’une manière plus générale, Núñez bénéficie du soutien du groupe Godó, propriétaire de Mundo Deportivo et la Vanguardia, le journal le plus lu de Catalogne. Et en vertu de l’opposition binaire Cruyff-Núñez, servir les intérêts de l’un c’est desservir ceux de l’autre. C’est ainsi que le Néerlandais et ses disciples se voient attaqués par les titres du groupe Godó depuis 25 ans maintenant.

« L’idée cruyffiste est celle qui a donné le plus de titres au Barça. Mais eux se raccrochent toujours aux défaites qu’il y a eu durant son passage et celui de Guardiola. Ils disent que c’est une idée caduque qui a besoin d’être rénovée » pointe du doigt Albert Blaya. L’entreprise de démolition se concentre sur la défaite cinglante contre l’AC Milan en 1994, la venue de Romerito, recrue exigée par Cruyff qui s’avérera être un flop absolu, les deux dernières saisons du technicien sur le banc catalan, puis sur les échecs de Guardiola en Ligue des Champions depuis 2011. À coups de mémoire sélective, Mundo Deportivo se fait maître de la narration.

Il faut dire aussi Cruyff n’avait besoin de l’aide de personne pour être une figure polarisante. Le Hollandais volant était dictatorial, matérialiste, iconoclaste, autant de traits de caractère qui lui joueront des tours auprès de l’opinion publique. En politique, on a tendance à juger les hommes avant de juger leurs idées ou leurs accomplissements. Aussi, les nuñistes verront en lui un parasite gravitant sans cesse autour du club. Candidat à la vice-présidence lors des élections de 2000, conseiller de Laporta puis président d’honneur du club, sa présence dans les affaires courantes du Barça aura sans cesse déplu à ses ennemis.

L’anomalie historique

Affaiblis par un travail de sape de l’opposition, la figure de Johan Cruyff ainsi que son héritage auraient parfaitement pu être relégués aux oubliettes. Mais c’était sans compter sur un jeune avocat bien décidé à restaurer les idées de son idole : Joan Laporta. Les exploits à la tête du club, Joan Laporta les collectionnera. Mais sans nul doute, le plus grand d’entre eux est d’avoir été élu ! À l’époque, les conservateurs se sont tirés une balle dans le pied : Joan Gaspart, ancien numéro deux de Núñez, s’avérera être le pire président de l’histoire culé, rendant impossible tout maintien des conservateurs au pouvoir. Un Joan succède à un autre, Lapora s’assied sur le trône en 2003. À ce jour, il constitue le seul et unique président non-conservateur de l’histoire. « Laporta est une anomalie historique. À cause du désastre de Gaspart, je crois que même Núñez a voté Laporta » ironise Jordi.

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Sur le point d’être élu, Laporta reçoit une proposition de Mundo Deportivo afin de perpétuer l’échange de bons procédés entre club et journal. Laporta refuse le deal et va même plus loin: « quand il arrive au club et voit que ce dernier achète chaque jour des centaines de journaux, il coupe court à cela et se fait un ennemi pour toujours » divulgue Jordi. Ainsi, Mundo Deportivo lancera des attaques virulentes contre le président tout au long de son mandat. « Honte, indignation, fiasco, répondez président, il ne convainc pas, Barça oui Laporta non », les Unes incendiaires se succèdent.

Sans traitement de faveur, les affaires de Mundo Deportivo ne peuvent qu’aller moins bien. Le quotidien Sport est dans le même cas, il est dans l’obligation de garder des relations au minimum cordiales avec l’institution. Sans ça, impossible de continuer le commerce des dimanches : proposer un produit officiel du Barça (une tasse, un linge, un maillot de bain) à l’achat d’une copie du journal, afin de booster les ventes. Mais alors que MD est dans le dur, un évènement inespéré se produira : par l’entremise d’une lettre lourde de reproches à l’égard de Laporta, Sandro Rosell alors numéro deux du club quitte avec fracas le conseil d’administration en 2005. Lui et MD s’allient et à partir de la saison 2007-2008, ils mènent la fronde contre le président. La stratégie s’avérera payante puisque Rosell devient en 2010 le président le plus plébiscité dans les votes dans toute l’histoire du FC Barcelone. Rosell retrouve les bureaux du Camp Nou, Mundo Deportivo retrouve ses privilèges.

Repérage de bots sur les réseaux

« Entre Mundo Deportivo et Sport, il y a toujours un journal qui reprend ce que peut lui donner comme matière la direction en place, et un autre qui est plus critique. En ce moment MD est pro-Bartomeu et va le défendre. Quand Rousaud a démissionné, il y a avait juste un bandeau avec Bartomeu un peu grisé, mais ce qui faisait la Une c’était Neymar-Lautaro. Mundo Deportivo et Sport sont pro Barça mais avec la nuance que MD est plus proche de la direction tandis que c’était le cas de Sport durant l’ère Laporta » détaille Florent Torchut, correspondant à Barcelone pour L’Équipe et France Football.

« Les journalistes ne vont pas assumer qu’ils sont pro-direction »

Plus que jamais, Mundo Deportivo fait bloc autour d’un Bartomeu fragilisé. Parfois, cela prend des proportions grotesques. Récemment MD publiait à minuit une première page faisant mention des démissions en bloc de plusieurs membres du conseil d’administration. Quelques heures plus tard, cette même première page avait disparu, remplacée par une Une cette fois sans mention aucune des démissionnaires. Si dans les faits le soutien de MD à la direction est criant, les plumes ne le revendiquent pas de vive voix. « Ça vient d’en haut. De toute façon, ce sont de gros groupes. Quand je parle avec des journalistes, ils ne vont pas assumer qu’ils sont pro-direction. C’est plus subtile. Comme c’est ancré dans leur manière de faire, c’est presque inconscient. Ils le font sans vraiment s’en rendre compte » rapporte Florent Torchut.

Il est vrai qu’à Barcelone, les médias sont loin d’être tous pro-direction. El País ou la Cadena SER sont pour leur part extrêmement critiques… et minoritaires. « Le 92% des socios se trouvent en Catalogne. En Catalogne on n’écoute pas la SER, coupe Jordi. Il faut tenir compte du fait qu’on parle de gens âgés qui ne sont pas sur les réseaux sociaux. Le profil du socio du Barça est d’un âge plutôt avancé. Il s’informe grâce à MD ou Sport« . Et puis quand on va au café, lieu de socialisation de nombreux socios, c’est effectivement ces titres-là que l’on retrouve sur la table.

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Sur les réseaux sociaux, haut lieu de contestation du pouvoir de Bartomeu, la guerre fait rage. Les mécontents frappent en installant le hashtag BartomeuOut en trending topic, le club réplique en payant la société I3 Ventures afin qu’elle crée de faux profils avec comme mission d’attaquer les dissidents. Adrían Sánchez fait partie de ceux-là : « j’ai souffert des bots. C’était quelque chose de très commun. À chaque tweet sur le Barça il y a des commentaires. Mais à chaque tweet sur le Barça où tu parles de Bartomeu ou de Valverde d’une façon pas favorable, tous les commentaires provenaient de comptes sans photo de profil, avec des noms bizarres et avec des réponses telles que ‘tu ne sais pas de quoi tu parles’, ‘Bartomeu a gagné je ne sais combien de titres’, ‘Guardiola nous a abandonné’. C’était des messages très clairs et très directs ».

À l’exception de « l’anomalie historique » qu’a constitué la présidence Laporta, les directions successives ont toujours eu la mainmise sur la presse la plus lue. C’est le premier pilier de leur assise. Un premier pilier indispensable à la crédibilité du second, la bonne gestion économique.

Chapitre 2

Les rois de la compta

Pour les socios du Barça, l’état économique de leur organisation est un aspect digne d’attention. Si d’aventure les comptes venaient à être dans le rouge au point d’être irrécupérables, les socios seraient contraints de vendre leur Barça à un actionnaire pour lui éviter la disparition. Alors pour éviter de devoir confier leur bébé à l’adoption, les socios scrutent de près les bilans comptables. Ces dernières années, à leur grand dam, sont apparus des concurrents aux fonds illimités : Manchester City et le PSG en tête. Le modèle des clubs de socios pourra-t-il rester compétitif face au modèle des clubs-États ? Voilà une question qui hante les suiveurs blaugranas. Pour lors, quand le Barça apparaît en tête de la liste Forbes des clubs les plus riches du monde, une grande partie des socios sont rassurés… et louent la direction au passage.

Cependant, lorsqu’on y regarde de plus près les louanges deviennent toutes relatives. D’une part, le club génère un chiffre d’affaires exceptionnel sans pour autant que les bénéfices le ne soient également. 990 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018/2019 pour seulement 4,5 millions de bénéfice net. Le Real Madrid lui génère « seulement » 757 millions et dégage un bénéfice net de 38 millions. D’autre part, le club de la rue d’Arístides Maillol a recours a des artifices comptables sans lesquels il n’y aurait tout simplement pas de bénéfice ! « Pour que le Barça ait un bénéfice comptable chaque année, ce qu’on est en train de faire à la fin de chaque année comptable c’est reporter les coûts. Le cas le plus clair est celui du changement de gardiens de cette saison » alerte Jordi.

Cillessen a été vendu 35 millions tandis que Neto a été acheté pour le même prix. En revanche, la façon de rentrer ces montants dans les comptes diffère. La dépense de Neto est divisée par ses années de contrats : sept millions sur cinq ans. Pour la vente de Cillessen en revanche, le montant n’est pas divisé car il est estimé que le joueur avait déjà été amorti. Ce sont donc 35 millions à reporter directement aux gains annuels. En soi, la manœuvre n’a rien d’illicite ni de choquant. C’est une opération comptable répandue. Néanmoins, il faut garder cela à l’esprit à l’heure de juger les résultats financiers de l’année. Jordi est catégorique : « si on avait enlevé Cillessen, il y aurait eu des pertes. Appuyés par la plateforme médiatique, ils ne parlent que de bénéfice, ils ne parlent que du fait qu’ils ont obtenu presque 200 millions de bénéfice depuis 2010. Mais c’est un bénéfice qui chute car ça devient toujours plus difficile de reporter les coûts ».

En 2012, le bénéfice net était de 48 millions. Trois ans plus tard il n’était plus que de 15 millions. Actuellement il est de 4,5 millions. À cela, il faut ajouter l’impossibilité évidente de recruter les joueurs dont l’équipe aurait besoin, ainsi que plusieurs transferts ratés. Comme on dit en Espagne, il n’y a pas de quoi lancer des feux d’artifices.

Club délinquant

D’autant plus qu’il est un épisode glorieux dont personne ne parle ou presque. En 2016, le Barça accepte de payer une amende de cinq millions et demi d’euros. En effet, prise la main dans le sac en train de frauder lors des années 2011 et 2013, l’entité azulgrana fait un pacte avec la justice et s’en sort plutôt bien. En apparence… Aux manettes du club durant les années des incidents, Rosell et Bartomeu auraient pu être condamnés par la justice en raison de leurs largesses de gestion. Il n’en est rien. Eux se sauvent mais le FC Barcelone encaisse à leur place et reçoit une condamnation pour fraude fiscale.

La déclaration de Bartomeu au sortir de l’audience est pour le moins curieuse : « ni le président Rosell ni moi n’avons rien fait de mal, et ils nous exonèrent de toute responsabilité car nous n’en avons aucune. Mais le club en a bien une ». À croire que le Barça serait un enfant incontrôlable qui agirait tout seul sans que ceux qui en ont la garde ne puissent rien. Voilà que le devient Barça détenteur d’antécédents pénaux, voilà que le Barça devient un club délinquant. Si d’aventure l’institution barcelonaise venait à être condamnée pour une autre affaire, certains laissent présager du pire…

Chapitre 3

Les penyas, ces agents conservateurs

Les penyas constituent le troisième pilier sur lequel repose le vote conservateur. Pendant ses 25 ans de règne, le nuñisme s’est chargé de gagner et maintenir la confiance des penyas, ces associations officielles de supporters du FC Barcelone. On en dénombre un millier au total, dont 459 en Catalogne. Un homme était chargé de les dorloter : Nicolau Casaus, vice-président institutionnel du club. Durant toutes ces années, Casaus se réunit plusieurs fois par semaine autour d’un repas avec les différentes penyas catalanes. Une façon de gagner leur confiance ainsi que leurs votes. De fait, les penyas votent constamment pour le président au pouvoir. C’est qu’il y a là certains privilèges à maintenir…

« Par exemple, dans les finales de Coupe d’Europe, contre les propres statuts du club, ce dernier donne aux penyas une quantité de billets supérieure à ce qu’elles devraient recevoir. Tous les socios des penyas votent pour les dirigeants au pouvoir, et surtout pour les nuñistes qui les ont choyé durant tant de temps » dénonce Jordi. Parmi les dirigeants actuels, il en est un qui a repris le rôle de Casaus auprès des penyas. Il s’agit de Jordi Cardoner, vice-président et accessoirement… petit-fils de Casaus !

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Afin de remporter une élection contre les conservateurs et rééditer « l’anomalie historique » de Laporta, le candidat Victor Font s’attelle à obtenir la confiance des penyas. Il multiplie les rencontres en petit comité avec les peñistas afin de rassurer et se faire connaître. Mais au vu du nombre d’associations de supporters en Catalogne et de la mainmise exercée sur elles par le nuñisme, la tâche est colossale.

Chapitre 4

Et l’opposition ?

C’est désormais clair, le nuñisme dont est issue la direction actuelle tire sa force des profils conservateurs d’au moins 25’000 votants qu’il se charge de garder sous sa coupole au moyen de plusieurs stratégies. Malheureusement pour lui, les critiques sont toujours plus audibles au-devant du désastre institutionnel dans lequel est empêtré l’organisation. Un Camp Nou qui en appelle à la démission de Bartomeu, Messi et Piqué qui s’en prennent ouvertement à leurs dirigeants et des réseaux sociaux acquis à la cause du BartomeuOut. Mais est-ce suffisant ?

« La masse sociale a de la peine à se fâcher »

« On est un peu trompé par les mouvements de contestation que l’on peut entendre autour ou dans le stade et aussi les réseaux sociaux. Quand tu vas dans les cafés, on critique on critique parce que ça fait partie de la culture très foot, mais après est-ce que ça veut dire qu’on est forcément pas content ? Est-ce qu’ils mettront dehors Bartomeu ? » s’interroge Florent Torchut qui rappelle au passage que le Barça a tout de même remporté huit des dernières 11 ligas, un élément des plus importants aux yeux des socios. « En Catalan ont utilise l’expression panxa plena : comme j’ai le ventre-plein, le reste m’importe peu.

– Regardez, il paraît que Bartomeu a volé de l’argent au club.

– Oui, mais on a gagné le triplé, ça va »  » exemplifie Adrían Sánchez. « La partie resultadista est celle qui pèse le plus dans le club. Si tu vas un jour au Camp Nou, l’équipe a beau très bien jouer, la patience du supporter est minime. Mais en même temps, quand l’équipe ne joue pas bien mais gagne, il y a certains sifflets. C’est une situation très bizarre » reconnaît Albert Blaya avant de poursuivre : « la masse sociale a de la peine à se fâcher. Elle a longtemps tardé à siffler Bartomeu et exiger sa démission. C’est un type de supporter assez conformiste. Il se plaint beaucoup de ce qu’il se passe sur le terrain mais a de la peine à se plaindre de ce qui se passe dans les bureaux ».

L’opposition peine à s’organiser. Et quand elle le fait, ses moyens sont limités. Prenons le cas de la motion de censure. Espérer que toute motion de censure prospère est illusoire ; en l’espace de 14 jours, il faut récolter 16’000 signatures de socios, soit 15% du total. Autrefois, le pourcentage était de 10%, avant que la direction de Rosell ne le revoie à la hausse en 2013. Une fois les signatures récoltées, il faut ensuite que 66% des socios appuient la motion. Illusoire. Núñez, Laporta et Bartomeu ont chacun dû faire face à une motion, ils en sont tous ressortis indemnes.

Plainte contre Bartomeu

Au vu de la difficulté de changer les choses par les urnes, c’est la voie judiciaire qui constitue le moyen le plus efficace de faire bouger les lignes. En 2013, Jordi Cases dénonce le Sandro Rosell en justice. Il l’accuse d’avoir caché aux socios le véritable prix du transfert de Neymar. À défaut d’obtenir gain de cause, Cases lance le feuilleton de l’affaire Neymar, au cours duquel Rosell décidera de démissionner en 2014. La voie des tribunaux, c’est celle qu’a décidé de prendre il y a quelques jours la plateforme Dignitat Blaugrana. Le groupe composé de huit socios de très longue date porte plainte contre Bartomeu dans le cadre du Barça Gate. Les plaignants accusent le président de corruption et de gestion déloyale. « Durant les dernières années, la façon dont était dirigé le club nous préoccupait. Mais jusque-là, ce n’était qu’une opinion » explique Anton Miret, membre de la plateforme.

Tout change après le Barça Gate et les épanchements dans les médias des dirigeants démissionnaires, Emili Rousaud en tête. « Apparaissent une série d’informations qui nous font penser qu’il y a un nombre d’éléments suffisants pour présenter une plainte et qu’il y ait une investigation afin de voir s’il y a eu administration déloyale et corruption entre particuliers ». Le prix d’un million d’euros payé par le Barça à I3 Ventures est visé ; celui-ci se situerait au-dessus des prix du marché. Le possible fractionnement du montant afin d’échapper aux contrôles de surveillance internes du club sont également problématiques. « Nous exerçons notre responsabilité qui est de veiller à ce que l’administration et la gestion du club soit correcte, légale et efficiente » affirme Anton Miret.

Du côté de nombreux socios, il existe une insatisfaction latente quant à la gestion du conseil de Bartomeu. Jusque-là, il manquait pourtant un passage à l’acte de la part de la frange contestataire. C’est chose faite grâce à la plainte de Dignitat Blaugrana. Les marques de soutien ne se sont pas faites attendre : « nous avons été surpris du formidable écho rencontré tant au niveau médiatique que du soutien. Nous avons présenté la plainte le matin, et à midi elle apparaissait déjà dans les médias » se félicite Anton Miret. Curieusement, Mundo Deportivo est le seul média à ne pas avoir fait mention de la nouvelle. « Je crois qu’il y a un mécontentement général. Beaucoup de choses se sont passées durant la dernière année et demie. Il y a une sensation – non, une certitude – comme quoi le club est mal géré. Beaucoup de barcelonistes de souche, d’ex-entraîneurs, ex-joueurs ne veulent pas venir au Barça » regrette le socio n°15’595.

Économiste de métier, il dénonce également les largesses du club dans le domaine : une dette qui augmente, des salaires qui étranglent le club ainsi que des transferts avortés en raison du manque de marge de manœuvre. « Ce qui était une action ponctuelle, nous sommes en train de réfléchir à lui donner une continuité. Faire de la plateforme un axe de rassemblement de tous les barcelonistes et être une plateforme qui nous permette de veiller au bon fonctionnement du club » projette notre interlocuteur. D’autres socios ont proposé d’intégrer le groupe tandis que d’autres groupes proposent d’unir les forces.

Épilogue

2021

Une gronde croissante, une fronde qui s’organise et une absence de dauphin désigné par un Bartomeu dans l’impossibilité de briguer un troisième mandat aux élections de 2021, suffisant pour provoquer un réel changement par les urnes ? La question divise. « Je ne pense pas qu’un modèle continuiste ait du succès, prédit Albert Blaya. Même si c’est un modèle conservateur, ils ont eu tellement d’irrégularités… Ce n’est pas un mandat qui se constitue depuis l’illégalité, mais bien depuis le doute légal. Ils ont commis énormément de fraudes et ça, je crois que le socio ne doit et ne peut pas le pardonner ». Florent Torchut est du même avis : » pour ce qui est de la candidature continuiste, elle a du plomb dans l’aile. J’ai de la peine à voir un candidat charismatique qui se dégage des continuistes. Ils vont essayer de mettre un mec un peu à l’arrache. Cardoner ne voulait pas y aller alors que c’est lui le plus connu des socios. Il n’avait pas l’énergie et l’envie car il a vu que Bartomeu s’en prenait de tous les côtés. J’ai du mal à croire qu’un candiat continuiste arrive à s’imposer dans l’année qui arrive ».

Interview exclusive – Victor Font : « Nous ne pouvons pas nous permettre que Xavi ou Pep Guardiola renforcent la concurrence »

Pour le journaliste, Victor Font fait figure de favori. L’entrepreneur de 47 ans a comme objectif de remettre à l’honneur les idéaux cruyffistes. En la personne de Xavi, pierre angulaire de son projet, il dispose d’un soutien de marque.  » Victor Font et son équipe sont en train de faire un très gros boulot. Il s’est lancé très tôt. J’avais l’impression que c’était une erreur et en fait non. Le fait d’avoir pris les devants ça lui a permis de se faire connaître par les socios » valorise Florent Torchut.

A lire : Election présidentielle : Victor Font ouvre le bal, avec Xavi ?

Ce dernier émet néanmoins une réserve : « je vais faire une analogie un petit peu osée avec la lecture qu’on a pu avoir des élections américaines ou même françaises, où on se dit ‘jamais Marine Le Pen n’arrivera au deuxième tour, jamais Trump ne sera être élu’. Les journalistes on est parfois un milieu un peu fermé, de centre-gauche, qui a une vision progressiste, et parfois notre analyse est un peu éloignée de la réalité, qui est plus conservatrice. On pourrait être surpris » devise-t-il.

Joan Baez

Interrogé sur les chances de Font, Adrían Sánchez est moins optimiste. « J’ai eu la possibilité de l’interviewer et je lui ai posé la question tel quel. La première chose qu’il nous a dit c’est « attention, le Barça n’est pas uniquement mû par les réseaux sociaux ». Il y a 18-20’000 personnes qui votent toujours la même chose et qui sont inamovibles. Ce n’est pas eux qu’il faut convaincre mais le reste. Si Benedito ou Toni Freixa se présentent… Mon opinion personnelle est que ça va être très difficile pour Font de gagner ». Surtout qu’un autre cruyffiste pourrait faire de l’ombre à Victor Font : un certain Joan Laporta. Ni plus ni moins que le président du plus grand Barça de l’histoire !

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Pour Font le problème est de taille, voire même insoluble. Soyons clairs, il est impossible que Laporta gagne l’élection. L’ex-président s’appuie sur une base de suiveurs très loyaux mais trop peu nombreux. Surtout comparé à ses détracteurs. « C’est très facile de détester Laporta. Tout ce que nous avons dit sur Cruyff, avec Laporta ça se multiplie. Laporta génère beaucoup de rejet » relate Jordi. Premier écueil, la presse est contre lui depuis douze ans. Ensuite, le procès intenté par Rosell à son égard en 2010 lui a fait beaucoup de mal. Enfin, il y a son exhibitionnisme : Laporta en slip dans un aéroport, Laporta trempé de champagne dans une boîte de Barcelone, Laporta qui pose aux côtés de femmes en bikini, Laporta tout habillé dans une piscine, la cravatte nouée autour de la tête, Laporta en suggar dady. Pour de nombreux votants, la figure de Laporte est un repoussoir absolu.

Entre Font et Laporta, le vote cruyffiste n’en sera que plus divisé. Rappelons qu’à une exception près, la marque des 51’000 votants n’a jamais été dépassée et qu’à une exception près, les conservateurs ont toujours pu compter sur 25’000 voix. Dès lors, le vote cruyffiste se doit de rester uni s’il entend contrer la force de frappe conservatrice. Pas besoin d’être membre du CNRS pour s’en rendre compte.

Victor Font est dans une situation délicate. Tendre un cordon sanitaire autour de Laporta et refuser tout rapprochement ? Cela ne l’aiderait pas à gagner des voix. Associer Laporta à sa candidature ? Cela lui ferait perdre autant de voix qu’il n’en gagnerait. Se situer à équidistance peut-être ? « Lui donner un rôle informel, pas dans la directiva. Qu’il ait un rôle consultatif ou qu’il appelle à voter pour Font, s’imagine Florent Torchut. Mais visiblement avec son égo et son expérience, il a envie d’y retourner ».

Un autre retour possible est celui de Sandro Rosell. Il y a quelques jours, l’ancien président effectuait son retour médiatique en accordant une interview exclusive à Mundo Deportivo. « Laporta aura un rôle important et sachant cela, Rosell l’aura aussi. Directement ou indirectement, ça on ne le sait pas encore » prédit Adrían Sánchez. D’autant plus qu’avec les changements récents dans le conseil d’administration, les soldats de Rosell occupent désormais une place aux premières loges.

Les gens de la haute

Pour clore cette enquête, une dernière question : pourquoi toutes ces luttes, pourquoi ces retours d’ex-présidents et pourquoi tant d’intérêt pour des postes qui offrent un salaire de très exactement zéro euro ? « Au final, être président du Barça te donne un statut brillant. Tu as plus de facilité à faire du business, tu as de meilleurs contacts avec les gens de pouvoir à Barcelone et tu te meus dans les hautes sphères catalanes et internationales. Ces gens ne gagnent pas d’argent mais ensuite il y a toutes ces affaires qui s’ouvrent devant toi : changements de sponsors, spéculation immobilière, requalification de terrains, ils ont fait de tout. On l’a vu avec tous les conseils d’administration, même celui de Laporta ». Être président du Barça c’est être le deuxième homme politique le plus important de Catalogne derrière le chef du gouvernement provincial. C’est dire la magnitude du Barça… Définitivement, le FC Barcelone est plus qu’un club.

Elias Baillif (Elias_B09)

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