Le FC Barcelone implose : les raisons d’une crise inévitable

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Photo by Icon Sport - Lionel MESSI - Camp Nou - Barcelone (Espagne)

Alors qu’aujourd’hui le Barça de Setién entame une reconstruction difficile, le dernier échange musclé entre Lionel Messi et Éric Abidal a plongé le club catalan dans une crise interne importante. L’heure des comptes a sonné, la direction est enfin placée face à ses responsabilités et les joueurs semblent sortir d’une longue phase de déni. Cette crise au FC Barcelone était-elle inévitable ? Tentative d’explications.

« Honnêtement, je n’aime pas faire ces choses, mais je pense que tout le monde devrait être responsable de ses tâches et s’approprier ses décisions (…) Les directeurs sportifs devraient également assumer leur part de responsabilité et, surtout, assumer les décisions qu’ils prennent ». Leo Messi n’était pas content et il le fait savoir. Plus que défendre un groupe de joueurs attaqués tant pour le pouvoir présumé dont ils semblent jouir sur les décisions sportives que pour leurs performances sur le terrain, Messi tape du poing sur la table et replace tout le monde face à ses responsabilités. Les joueurs ont failli, ils le savent mais ils ne sont pas les seuls.

N’importe qui face à la situation actuelle souhaiterait être une petite souris afin d’explorer au plus près les coulisses du club catalan. Mais la formule n’ayant pas encore été trouvée, il faut se contenter d’analyser la face visible de l’iceberg. Cette face qu’elle est-elle ? Si les joueurs du Barça ont pour quelques-uns joui d’une certaine complaisance de la part de la presse peu encline à relever les méformes de cadres influents ou de bons clients, la réalité c’est qu’être joueur c’est vivre avec la critique et si on a connu des médias catalans bien plus sanglants, les reproches sont toujours là. Leo Messi le dit lui-même dans son coup de gueule posté sur le réseau social Instagram, les joueurs ont conscience de leur niveau défaillant. Pas une raison tout de même pour prendre sur ses petites (mais puissantes) épaules tout le poids des erreurs catalanes.

Surtout que l’Argentin n’est pas épargné par les rumeurs qui font de lui le parfait dictateur. Des « informations » basées sur des faits aussi concrets que ceux faisant état de la présence d’Elvis sur un île perdue des Caraïbes. Servant à alimenter le café du commerce virtuel de supporteurs madrilènes ou parisiens en quête de reconnaissance sous forme de « like » ces rumeurs persistent. Plus globalement le vestiaire est apparenté à une association de cadres, « le club des amis », qui décide de tout. Une situation dont on ne connait ni sa véracité ni sa cause si elle est réelle mais qui est cependant le parfait alibi pour une direction qui n’est pas en première ligne au moment de désigner les coupables. À peine bousculée depuis des mois malgré une gestion sportive plus que douteuse, la direction n’essuyait que peu de critiques avant les derniers événements et le coup de sang de Léo Messi. Il a fallu que le capitaine s’exprime pour que le vent tourne. Lui qui a permis tant de fois à ce club de survivre.

Une gestion sportive proche de l’amateurisme

Est-il possible que les gloires du vestiaire catalan veuillent donner leur opinion sur le recrutement, fassent pression pour avoir plus de jours de congés ou pour encore moins travailler aux entraînements ? Oui. Est-ce normal ? Non et c’est bien pour cela qu’une structure sportive se doit être irréprochable. Dans ce genre de club, il faut convaincre. Convaincre que le projet est viable, que l’on sait ce que l’on fait et garantir aux joueurs et légendes déjà présentes que tout sera fait pour qu’il continue de gagner. Les joueurs sont ceux qui s’expriment sur le terrain mais ils sont aussi des humains. Ils n’ont pas toujours le recul nécessaire pour jauger des manques et des besoins d’une équipe surtout quand l’amitié entre en jeu et c’est là qu’une direction stable et performante est nécessaire.

Et c’est justement ici que le bât blesse et que le paradoxe de ce Barça intervient. Quand bien même les cadres auraient trop d’influence, qui leur a donné ça pour finalement leur offrir ÇA selon l’adage bien connu ? Penser que des joueurs de ce standing qui ont absolument tout gagné et ont offert à l’Europe l’une des meilleures équipes de l’histoire peuvent se mettre sur le droit chemin seuls sans cadre, ni feuille de route précise c’est se voiler la face. Des joueurs qui veulent plus ou moins prendre le pouvoir après avoir gagné est le problème de beaucoup d’équipes victorieuses, mais qui n’aurait pas envie de prendre le pouvoir après un festival de mauvaises décisions. Plus globalement des joueurs de ce niveau peuvent-ils faire confiance à une direction qui a besoin de l’intervention d’un joueur pour se trouver un nouveau sponsor ? Gerard Piqué peut-il réellement respecter sa direction après un tel épisode qui a marqué la fin visible de la hiérarchie au sein du club ?

Une direction décimée et des légendes qui boudent

Robert Fernandez, Jordi Mestre, Pep Segura et bientôt Eric Abidal ? Si le Français a sans doute failli dans sa communication, il garde pour l’instant son poste au sein de l’équipe catalane. Dernier bouclier de Josep Bartomeu qui s’est débarrassé petit à petit des hommes qui symbolisaient pourtant son projet et son changement de cap, Eric Abidal semble tout de même dans une situation peu stable. Mais peu importe, l’hécatombe des hommes forts de Bartomeu n’est qu’un aveu d’échec retentissant face au changement de cap de cette direction qui a décidé de tirer un trait sur le passé et qui réalise aujourd’hui que cette décision n’était pas la meilleure.

Qu’à cela ne tienne le président catalan a la solution, il occupe donc en partie les postes des licenciés et tente de recontacter les anciennes gloires de la Pep Team. Après Eric Abidal et Victor Valdes avec qui l’aventure a vite tourné court, Bartomeu a tenté de faire venir Xavi Hernandez et Carles Puyol qui ont prétexté tous les deux des projets en cours, mais la vérité est ailleurs. Faire partie de cette direction, même en légende vivante, c’est monter tout droit sur le Titanic.

Josep Maria Bartomeu Floreta at Barcelona´s Senate on May 23rd, 2019.
Photo : Marca / Icon Sport

Et si la direction est décimée que dire de l’équipe ? Les deux équipes principales tant le Barça de Setién que le Barça B de Garcia Pimienta ont des effectifs réduits de façon conséquente. Une situation qui affecte aussi les autres catégories par effet boule de neige. Quand la Masia devient finalement ton sauveur en somme. Après un mercato hivernal qui a battu tous les records en matière de gestion apocalyptique avec les départs de Carles Aleña, Carles Perez et Jean Clair Todibo qui auraient pu finalement s’avérer très utiles, l’équipe de Setien évolue seulement avec 3 attaquants. Difficile de trouver des excuses à cette direction alors que certaines solutions portaient encore le maillot blaugrana en décembre.

FC Barcelone – Real Madrid, 18 décembre 2019 : le déclencheur des consciences

Avant toute explosion il y a bien sûr un déclencheur. Tout a commencé au Camp Nou, face au grand rival le Real Madrid pour le premier grand choc de la saison. « Les hommes ont oublié cette vérité. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. » Les mots d’Antoine de Saint-Exupéry ont aujourd’hui un écho tout particulier sur ce qui s’est passé lors de cette soirée de Clasico, et sur la situation dans laquelle se trouve Leo Messi. Responsable d’une équipe prise au piège, l’Argentin apparaît encore comme le seul rempart à la chute d’une équipe pourtant inévitable.

Pour la première fois sûrement, les coéquipiers de l’Argentin prennent conscience du mal qui le ronge. Perdus, les Blaugrana s’en remettent plus que jamais au maître. Tous les besoins et les carences de l’équipe sont visibles, et un seul homme ne suffit plus. Le Barça souffre et tôt ou tard, comme trop souvent et bien plus face au pressing madrilène, baisse les armes et se trouve orphelin de leadership.

Syndrôme de Stockholm ou un effectif volontairement pris au piège par son ravisseur ?

Depuis le Clasico, Valverde n’est plus, Setién a fait son entrée, le Barça amorce une remontée difficile et, plus que jamais responsable de sa troupe, Messi réagit face aux critiques et s’impose face à la direction culé. Si la chose paraît pourtant tout à fait normale, le timing de cette sortie contre Abidal peut poser question. Bien installés dans leur position de leaders du vestiaire, pris d’empathie pour Valverde et surtout revigorés par la victoire et deux titres de champions d’Espagne consécutifs, les cadres Blaugrana oublient qu’ils sont en réalité entre la vie et la mort.

Crédits : espnfc.com

Qu’il est en réalité difficile de protester quand tout en surface semble idéal. Le jeu n’y est pas certes, mais la victoire, la puissance de Messi, le silence du coach face à leurs exigences, la toute puissance finissent par prendre le dessus sur la raison. C’est humain en fait. Il est plus simple de rester dans sa zone de confort que d’en sortir. Tant que tout le monde, les cadres surtout, se sentent bien, la direction, véritable ravisseur du club pouvait faire ses affaires sans être inquiétée. Comme Messi, Valverde était en fait la parfaite marionnette. Mais les temps changent. Certes le cancer n’était pas douloureux mais la fin reste la même sans traitement, la mort.

L’héritage de Cruyff oublié

Les champions les plus amers de l’histoire, les plus galvanisés par la victoire, ont-ils contribué à une implosion inévitable ? Sûrement. Surtout quand la victoire finit par compter plus que l’identité du club. Si beaucoup assimilent l’identité du club à Guardiola, le Barça doit en réalité à Cruyff son jeu et sa philosophie. L’héritage de celui qui a construit le club disparaît pourtant peu à peu. La gestion post Cruyff est définitivement une catastrophe et explique l’état dans lequel se trouvent des joueurs comme Dembélé. Il lui aura fallu des années de travail, subir l’hégémonie du Real et des échecs pour arriver à la finalité qu’il est possible de gagner des titres et de bien jouer. Le Barça celui de tous les fantasmes, c’est ça, c’était ça. La dualité, la différence, la dichotomie entre l’attente/l’exigence et les résultats, pouvaient parfaitement faire avorter le projet. La crédibilité, la continuité que les managers lui ont donnée était fondamentale. Pour parvenir à un tel résultat, Cruyff avait installé un marathon de séances d’entraînements. Cette exigence physique a pourtant aujourd’hui disparu. Les entraînements sont moins physiques, moins adaptés. La direction est centrée sur ses intérêts et plus sur l’histoire du club, sur ses besoins.

À lire : Le Cruyffisme, une histoire d’amour, de sueur et de sang 

Contrairement à la crise de la saison 2014-2015, années du triplé, le Barça ne peut pas se reposer sur la toute puissance de la MSN, et ne dispose plus des bases comme avec Xavi et Iniesta garants de l’histoire et du succès passé. Aujourd’hui le Barça est plus que jamais bousculé. Terminé les caresses. Par Setién, par les adversaires, par la direction les claques fusent et les Catalans sont contraints de sortir de leur zone de confort, se remettre en question à tous les niveaux et doivent surtout se rappeler à leurs bons souvenirs. Jouer c’est aussi gagner.

Tracy Rodrigo @tracy_rdg & Soledad Arque-Vazquez @solearquev

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