Grand format : Sergio Canales, histoire d’une carrière au conditionnel

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Crédits : Iconsport

Et s’il ne s’était pas rompu trois fois le ligament, et si Kaka puis Ozil ne lui avaient pas barré la route au Real, et si Valence avait su le comprendre pour le relancer… La carrière de Sergio Canales est une de celles qui s’écrivent au conditionnel. Aussi phénoménal que fragile, le meneur de jeu dénote, tant par son style bien à l’ancienne que par son itinéraire sinusoïdal. A 28 ans et dans un décevant Betis, le numéro 10 a enfin trouvé une stabilité. Portrait.

« C’est une personne discrète, humble, collective et très assidue dans son métier ». Les louanges sont signées Isaac Gutierrez, ex-responsable de la formation au Racing Santander. Soit l’un des premiers à avoir croisé la route de celui qui récite sa partition dans l’ombre depuis une décennie, fuyant les regards et l’exposition des grands orchestres européens. Comme s’il se cantonnait au confort de l’opéra Benito-Villamarin et du ventre mou de Liga, loin des standards auxquels il pourrait prétendre. Aux antipodes du numéro 10 qu’il arbore dans le dos, Sergio Canales Madrazo refuse l’étiquette de chef d’orchestre. Au Betis, la star c’est Fekir. Jadis, ce fut Lo Celso. Lui reste en retrait, quitte à s’effacer dans un couloir ou reculer d’un cran pour laisser le Gio ou l’ancien Lyonnais dicter le tempo. Ce qui ne l’empêche pas, depuis son arrivée sous le maillot bético en juillet 2018, d’être le maillon par qui les offensives transitent. Et sans qui le jeu verdiblanco n’aurait assurément pas la même saveur.

Dernier des Mohicans

Allégorie du purisme footballistique, Canales semble appartenir à une autre époque où ni le physique ni la vélocité ne passaient au-devant de l’esthétisme. Où le football devient le onzième art par l’intelligence d’un déplacement entre les lignes, la délicatesse d’un toucher de balle ou la justesse d’une transmission. De quoi le placer (sans hiérarchie de valeur aucune) dans le rayon des virtuoses, parmi lesquels Juan Roman Riquelme ou Javier Pastore. Des meneurs de jeu plutôt lents, par contraste avec un millénaire en accélération constante. Dans son ADN, le football espagnol s’efforce pourtant de conserver la denrée la plus rare du vingt-et-unième siècle : le temps. Le temps de la construction, du bon choix, du geste élégant, quitte à exercer une pression un chouïa moindre sur le porteur. Raison pour laquelle, sans doute, Canales n’a jamais daigné sortir de sa contrée natale.

Riquelme, Pastore, Canales, trois artistes aux styles si différents pour qui les coups de génie égalent malheureusement une irrégularité chronique et des statistiques peu reluisantes. Il eut beau traîner derrière l’attaquant, jamais l’Espagnol n’a atteint la dizaine de buts sur un exercice. Ses ballons sonnent toujours justes, pas une saison ne l’a vu réaliser plus de six passes décisives. Canales, c’est aussi l’histoire d’une frustration. Celle d’un joueur qui a oscillé entre coups d’éclats, passages à vide, blessures et renaissance. Et qui donne le sentiment de n’avoir jamais atteint une plénitude qui lui tendait les bras.

Enfant de Santander, talent prématuré

La carrière de Canales démarre par un de ces jolis clins d’œil qui donnent tout son piment à notre sport. Lui, le gamin de Santander, né dans la ville et arrivé au Racing Club avant sa dixième bougie, lui qui n’ira jamais s’aguerrir en dehors des frontières, fait sa première apparition professionnelle un soir… d’Europe. Le jeune Sergio a alors 17 ans. Isaac Gutierrez se remémore un phénomène particulièrement précoce : « Il a toujours été surclassé dans toutes les équipes de jeunes et joué avec des garçons plus âgés que lui. Alors qu’il était seulement en cadet (catégorie des 13-14 ans, ndlr), il a participé à la meilleure compétition de jeunes en Espagne. Puis il a débuté avec le Racing B, la filiale de l’équipe première. » Jusqu’à ce fameux 18 septembre 2008 où il dispute les vingt dernières minutes d’une joute de Coupe UEFA contre Honka, modeste club finlandais (1-0).

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Une apparition amenée à en appeler d’autres. Car le Cantabrian n’est pas seulement un de ces jeunes lancés dans le grand bain pour régénérer un effectif en perte de souffle. Lui a déjà l’étoffe, le bagage technique et la caboche pleine pour s’imposer en Liga. D’autant qu’il a déjà fait ses gammes au niveau international, lors d’un Euro U17 durant lequel il a été le détonateur de la Rojita. Aux côtés de son ami Edu Bedia, il est l’égérie d’une formation racinguista à son apogée. Les deux sont « le futur du Racing », dixit l’entraîneur d’alors Juan Muñiz dans les colonnes d’El Diario Montanes. La chevelure aussi longue que lisse, Sergio Canales a l’allure idoine du prodige, et un pied gauche sculpté pour le football.

La première saison est celle de l’adaptation, la seconde de l’explosion. Vingt-six matchs de Liga, six buts, quatre passes décisives et quelques chefs d’œuvre. Comme ce soir de janvier 2010, où il fait lever à lui seul le public adverse de Sanchez-Pizjuan. Un autre clin d’œil, au passage, huit ans avant sa signature chez le rival bético. Le numéro 27 s’offre d’abord un lob tout en touché, avant de déposer les reins d’Andrés Palop puis d’Adriano pour signer un fantastique doublé. La standing-ovation sévillane est à la hauteur de la performance du gamin de 18 ans. Le déclic s’est produit, l’Espagne comprend.

Real, Valence : la longue traversée du désert

Au moment de faire le grand saut, la famille Canales cède aux sirènes du Real Madrid. Sous surveillance étroite de Gelo, le papa. Une Casa Blanca qui veut gâter son nouveau mentor José Mourinho. Di Maria, Ozil, Khedira et Carvalho sont les têtes de gondole d’un casting hors-norme. A côté, les arrivées des jeunes Pedro Leon et Sergio Canales s’anonymisent. Au sein d’une équipe Erasmus où toutes les nationalités s’entremêlent, la venue de ce jeune visage ibérique, aux faux airs de Guti selon le Mou lui-même, séduit un Bernabeu qui l’adoube rapidement. Avant de déchanter. « Quand il est arrivé au Real, il était très jeune. pondère Isaac Gutierrez. Et il faut ajouter que Madrid disposait déjà d’excellents joueurs à son poste ». Et pas des moindres : Mesut Ozil, Kaka, pour ne citer qu’eux.

Des performances en dents de scie émaillées de deux blessures à la malléole, l’aventure madrilène de Sergio Canales vire au cauchemar. Après une petite année à quinze parties, le Special One décide d’y mettre un terme. Non sans s’être permis un rétropédalage acerbe au sortir d’un match de Copa del Rey face à Murcie (5-1) : « Je n’ai pas aimé Canales. Je n’ai pas apprécié son rendement et pour cela, je l’ai sorti ». Après un Euro Espoirs comme ligne supplémentaire à son curriculum vitae, Canales s’envole pour Valence. Pour un passage au moins aussi raté que le précédent, le numéro 23 perdant sa place sous Djukic puis Pizzi. Une pige de surcroît embuée de larmes après deux ruptures successives du ligament qui l’éloignent 346 jours de toute compétition.

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Triste fil d’Ariane de sa carrière, la blessure du footballeur, alias rupture des ligaments croisés, revient toquer à la porte alors qu’il goûtait enfin aux joies d’une saison pleine. C’était à la Real Sociedad, qui avait raflé la mise devant Villarreal moyennant 4,5 millions d’euros. Au sein d’une écurie aux ambitions plus mesurées, Canales s’était rapidement adapté et avait récupéré les clés du jeu. Après les promesses automnales, le milieu de terrain repart pour huit nouveaux mois d’absence fin 2015. Nouvelle ironie du destin, il subit son triste sort… au Bernabeu. Comme s’il était écrit que ce stade lui serait éternellement hostile.

A tout juste 25 ans, la pérennité même de sa carrière est en suspens. Peut-on revenir sur un terrain après trois ruptures successives du ligament ? Si oui, à quel niveau ? Voilà, peut-être, avec le temps, ce qui force l’admiration du bonhomme. Isaac Gutierrez : « C’est une personne qui a réussi à surmonter tous les revers de sa carrière professionnelle ». Car justement, Canales s’accroche au dernier espoir qui subsiste. Là où Mourinho lui reprochait son manque de rage en séance d’entraînement, là où les supporters valencians se désolaient de le voir baisser les bras, il entame une bataille acharnée pour regagner le pré. La rééducation porte ses fruits, les sensations reviennent petit à petit. Par quelques bribes de matchs puis des entrées plus prononcées, avant un retour ferme et définitif dans le onze de départ. Et c’est avec l’Europa League 2017-2018, compétition dont il termine second meilleur passeur derrière Dimitri Payet (six offrandes), qu’il amorce son retour au plus haut niveau. Quand bien même la Real a été éjectée dès les seizièmes de finale.

Au Betis, la renaissance

Arrivé au terme de son échéance contractuelle à Anoeta, Canales décide d’aller voir ailleurs. Le tour de San-Sebastian a été fait depuis un long moment, et son statut de joueur libre lui permet de s’engager où bon lui semble. D’où la décision (par superstition, qui sait ?) de recoller à ses racines. Pas au Racing Santander, qui erre dans les bas-fonds de Segunda et qui ne peut décemment lui offrir un refuge. Mais en enfilant de nouveau un maillot vert-et-blanc, celui du Real Betis. Et en rejoignant par la même occasion un pur Cantabrian dans l’âme : Quique Setién.

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Plus qu’un mentor, l’ancien ché s’est trouvé avec Setién un père spirituel. Un homme également né à Santander, où il y a passé douze années comme milieu défensif. Un homme qui, en 2015, l’avait sollicité pour le convaincre d’injecter quelques milliers d’euros dans les caisses afin de sauver le Racing Club de la faillite. Sergio, très attaché à sa ville, s’était empressé d’obtempérer. Délesté de ses pépins physiques, la magie opère. Canales est transfiguré et incarne mieux que quiconque le Betis ultra-séduisant de la première partie d’exercice. En témoignent ses buts contre l’Atlético, le Barça et le Real, le maître à jouer n’a plus peur de personne. De quoi combler son entraîneur : « Je suis content pour lui après tout ce qu’il a traversé. Il a du mérite d’avoir réussi à surmonter ce qu’il a surmonté, et faire ce qu’il a réussi à faire est énorme ». Et même de se payer le luxe de sourire de ses blessures passées, en tatouant malicieusement les arêtes d’un poisson sur son entaille au genou.

Si le système Setién explose en vol et que celui de Rubi tarde à se mettre en place, Canales reste le facteur X à Séville. Impressionnant dans sa faculté à se mouvoir entre les lignes, sa capacité de penser avant d’agir et de détruire un bloc adverse en une touche, il a de surcroît gagné en rapidité dans ses mouvements, ainsi que ce supplément défensif qui le rend utile à la perte. Malgré ses soixante et quelques kilos, sa lecture des trajectoire en font (aussi) un discret gratteur de ballons. Une métamorphose qu’il expliquait lui-même au Diario Vasco : « Je me sens beaucoup plus mature et fort sur le terrain. Je développe d’autres qualités et je me sens aussi à l’aise défensivement. C’est important de pouvoir évoluer dans différents registres. » Récompensé en mars par une première sélection avec la Roja, Canales doit encore faire plus pour déjouer la concurrence. Ça commence ce dimanche dans le derby de Séville, contre sa première victime historique. Parce qu’il n’y aurait pas de plus beau clin d’œil que de faire lever, cette fois, le Benito-Villamarin.

Corentin Rolland

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