Le Barça et la Catalogne, une histoire politique dense et variée

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14th September 2019; Camp Nou, Barcelona, Catalonia, Spain; La Liga Football, Barcelona versus Valencia Club de Futbol; Estelada flag during the match against Valencia Photo by Icon Sport - --- - Camp Nou - Barcelone (Espagne)

Depuis sa création en 1899, le Barça a vécu de nombreuses périodes politiques en Espagne et en Catalogne. Devenu très tôt un symbole et le porte-voix de cette région, le FC Barcelone est un marqueur parfait pour tenter de comprendre son évolution : de son avènement dans l’Espagne jusqu’à son développement à l’international, qui a abouti à cette volonté d’indépendance et drainé des troubles violents ainsi qu’une paralysie politique destructrice. Pour tenter d’expliquer ce qu’est la Catalogne et ses liens avec le Barça, trois périodes : la création du club et la présidence Hans Gamper, celle de Josep Lluis Núñez et pour finir, l’actuelle avec Josep Bartomeu.

Dire que toute la Catalogne est pour l’indépendance est une hérésie. Expliquer que le Barça a toujours été le porte-voix de cette volonté d’indépendance qui n’a pas une majorité claire et établie dans la région est aussi une contre-vérité. Cependant, l’inverse n’est pas non plus exact. Depuis la fin du 19e siècle jusqu’à cette fameuse année 2017 qui a vu la Generalitat catalane (le gouvernement régional) promulguer son indépendance, la catalanité (ce qui rend la Catalogne spécifique) s’est construite en strates.

Le nationalisme catalan a muté sans pour autant se renier, tout en s’adaptant à l’écosystème espagnol et aux aspirations des Catalans. Élément symbolique et rassembleur, le Barça a aussi servi de porte-voix à la population catalane lorsqu’elle sentait le besoin de revendiquer ou d’exprimer son point de vue. C’est ainsi que le Barça, par sa dimension politique, est « més que un club ». Introspection d’une question qui ne semble pas avoir de réponse: qu’est-ce qui compose la Catalogne et quel rôle le Barça a eu dans la construction de la nation catalane ? 

Hans Gamper et l’émergence de la notion de Renaixença

À la fin du 19e siècle, l’Espagne est au fond du trou. Son État-nation est faible, son rayonnement international est au plus bas et son âge d’or est loin. La perte de ses colonies en Asie et aux Amériques finit par achever institutionnellement et culturellement un pays en berne depuis un moment. A cette période, de nombreux courants voient le jour pour  tenter de relancer l’Espagne. La génération 98 est une des plus connues. Elle émerge juste après la perte des colonies du nouveau monde. Le nouveau cap bien plus libéral du pouvoir central ainsi qu’une volonté de changement de paradigme renforcent le pouvoir des régions, qui ont toujours eu un poids particulier en Espagne.

La Catalogne a une place particulière et a rejoint la couronne d’Espagne (d’Aragon) tardivement. C’est en 1714, après une longue guerre ayant débuté par un siège de la région que cette dernière intègre le royaume. Vaincus, les Catalans continueront toutefois de soigner leur identité. À titre d’exemple, le siège sera un symbole mis en avant et dorloté par bon nombres de personnages importants de la région. Toujours dans cette idée de cultiver la particularité de ce territoire, le XIXe siècle voit l’émergence de la Renaixenca (la renaissance), un mouvement intellectuel  romantique ayant pour but de refaire vivre la langue catalane. La mouvance prend de l’ampleur et trois ans avant la création du Barça, en 86, elle aboutit à la parution d’un journal en langue locale. À cette époque, la Catalogne profite de l’industrialisation et devient une terre d’immigration interne et externe.

Dans les ports de la région, les Anglais accostent avec le balompié dans leurs cales. Comme au Pays basque, ce sport sera très vite accepté par la population locale. En 1889, le Suisse Hans Gamper, connu en Catalogne sous le nom de Joan Gamper, crée le Barça. Le club a d’abord pour vocation d’être international avant d’embrasser rapidement la catalanité. Sous la présidence de son fondateur, le Barça rejoint la Renaixenca. Divers symboles  vont alors émerger pour rendre identifiable la catalanité et servir plus tard à définir ce qu’est la nation catalane. Le catalan devient par ailleurs la langue officielle du club. Par la suite, le blason, ne se référant au départ qu’à Barcelone, reprend les symboles catalans importants que sont la Senyera et la Creu de Sant Jordi. 

En 1918, toujours sous la présidence de Gamper, régulièrement rappelé aux affaires, le Barça soutient la demande d’autonomie formulée par les mairies catalanes. Le club soutient la volonté indépendantiste qui anime la région. En 1908, lors de sa première période à la présidence, le Suisse lâche un « Visca Barça, Visca Catalunya !« . Le Barça n’est pas simplement aux côtés du peuple catalan à cette période, il est partie prenante et est actif dans cette volonté émancipatrice portée par certains. En 1920, les traités du club sont écrits en catalan pour la première fois. Le texte se termine par cette phrase qui en dit long : « Som del FC Barcelona perquè som de Catalunya. Fem esport perquè fem pàtria ” (en VF : Nous sommes le FC Barcelone parce que nous sommes de Catalogne. Nous faisons du sport parce que nous sommes une patrie).

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Ce parti pris du Barça génère des tensions lors de ses déplacements. Le club jouit d’une grande popularité à Barcelone mais ailleurs, il est plutôt détesté. En 1922, la finale de la Coupe d’Espagne disputée à Vigo est marquée par une manifestation anti-catalaniste très forte. Les Catalans remportent la finale mais les insultes qui ont ponctué le match ont de l’écho dans la presse. Le lendemain, Antoni Rovira i Virgili écrivait dans un article paru dans La Veu de Catalunya : «Les cris de protestation et la joie suscitée par ce triomphe sont une preuve supplémentaire de la tyrannie anti-catalane. Mais il vaut mieux gagner entre les cris de colère que de perdre parmi les compliments. Plus ils hurleront là-bas, plus nous serons proches de notre victoire finale ». Le mouvement catalan ne fait pas l’unanimité ce qui renforce sa détermination.

En 1923, la dictature du général Primo de Rivera recentralise l’Espagne et met un coup d’arrêt à la volonté d’émancipation de la Catalogne. Au travers de l’Histoire espagnole, les différentes périodes politiques ont directement influencé le cas catalan ; entre volonté de dialogue sur fond d’autonomie et refus catégorie de négociation. Le combat catalan n’a donc pas été linéaire et s’est retrouvé dépendant des convictions politiques de Madrid.

En 1925, un match entre une sélection de militaires anglais et des joueurs locaux est organisé à Barcelone. Ce match va permettre aux supporters catalans de manifester leur mécontentement face au régime en place. L’hymne espagnol est sifflé, l’anglais ovationné. Primo de Rivera enrage et fait suspendre six mois le stade de Les Corts. Hans Gamper est poussé à l’exil pour ses liens avec la cause indépendantiste. Le départ du fondateur du club va peu à peu éloigner le Barça du débat pour lui permettre de devenir un lieu qui permet l’expression du peuple catalan, en étant moins partie prenante. Cette décennie 1920 permet aussi au Barça de se développer et de lancer d’autres sections sportives. 

La Seconde République est une période noire pour le Barça qui perd énormément de socios. En 1930, l’Espagne est toujours très en retard sur ses voisins industrialisés, le taux de pauvreté est haut, le taux d’alphabétisation est très bas. Des élections municipales sonnent le glas de la révolution bourbienne. Une République de Catalogne est même annoncée durant quelques instants avant que la Seconde République espagnole ne soit promulguée. Les espoirs placés dans ce nouvel ordre politique sont très vite douchés et l’Espagne sombrera dans une guerre civile dévastatrice. Le Barça est un club malade qui pleure la mort de Hans Gamper et se tient assez loin de cette agitation.

Sous la dictature militaire de Franco, de nombreux intellectuels catalans proche des milieux nationalistes ou indépendantistes sont forcés à l’exil ou exécutés. Les drapeaux et la langue catalane sont interdits. Le seul lieu où est encore possible l’expression de la catalanité est le stade du Barça. Le club est encadré, la langue catalane disparaît des statuts du club, les annonces sont en espagnol, le pouvoir central doit adouber le président du club avant sa nomination mais une certaine résistance s’opère. Toutefois, dans le reste de la société civile, les revendications catalanes ne trouvent plus leurs place. Le système autoritaire réprime toute protestation allant à l’encontre de l’image nationaliste espagnole.

Le club est sous tutelle mais son stade est difficilement « encadrable », ce qui lui confère un statut particulier. Les Corts puis le Camp Nou permettent donc de continuer à faire vivre le catalan et les critiques envers le régime parce qu’il est compliqué de réprimer autant de personne dans un même endroit. Encore aujourd’hui, le Camp Nou est plus qu’un stade puisqu’il sert de lieu d’expression aux Catalans afin d’exprimer et revendiquer leurs opinions politico-sociales. Mais à cette époque, le club ne peut toutefois pas revendiquer politiquement sa catalanité. D’autres essayent de maintenir l’existence de la cause catalane à l’international. La construction du Camp Nou mine les finances du club mais ce stade demeure une place particulière dans le cœur de l’afición culé.

Même si elle est mis en sommeil lors du Franquisme, la catalanité n’a jamais quitté le club, elle s’est juste fait discrète pour que le club ne subisse pas la foudre du pouvoir dictatorial. En 1968, la notion de Més Que Un Club apparaît pour la première fois à l’écrit. Le président Narcis de Carreras qualifie en ces mots le FC Barcelone. Un jour, vers la fin du franquisme, quand celui-ci perd peu à peu du pouvoir, les annonces au club vont être faites en catalan. Ce jour-là est hautement symbolique. On ne craint plus de revendiquer son identité face au pouvoir central. Le Barça et son peuple remportent une victoire symbolique et le sens de leur idéologie retrouve la lumière.

Lluis Núñez et le Barça qui se modernise pour devenir indépendant

Après une longue période de clandestinité sous Franco, la chute de la dictature et le retour d’une monarchie parlementaire font renaître « le problème catalan« , supprimé tout simplement lors du régime militaire. Jordi Pujol, fervent catalaniste a flairé le coup et fonde un parti qui régnera sans partage sur la région durant près de 30 ans. Le Barça reste un club important mais il est miné par des problèmes financiers et tiraillé par les questions politiques.

Josep Lluis Núñez arrive à la tête du Barça en 78, un an avant l’arrivée de Jordi Pujol à la tête de la Generalitat. Le nouveau président du Barça, qui a fait fortune dans le BTP et qui est encore aujourd’hui le plus jeune président du Barça, veut moderniser le club. Pour ce faire, il doit essayer de rendre le FC Barcelone le plus neutre possible politiquement et développer des partenariats commerciaux.

Avoir l’image la plus lisse possible et donc la plus rassembleuse attire logiquement les entreprises en quête de publicité ou simplement de revenus. On voit ici que certaines idées politiques ne font parfois pas bon ménage avec le business. Le choix de Nuñez rappel celui de Bartomeu actuellement.

Sous la houlette de Núñez, le Barça devient un club solide financièrement sans pour autant renier son histoire politique singulière. Le club noue des partenariats lucratifs avec des équipementiers mais ne franchit pas la limite d’accoler un sponsor sur le maillot du club. En nommant comme entraîneur la légende Joan Cruyff, le Barça change littéralement de dimension. Même si l’histoire se finit mal entre le président et le génial batave, cette histoire marque un changement notable dans l’histoire du club catalan.

Cette prospérité va de paire avec une évolution positive de la « question catalane« . Jordi Pujol entretient une relation de proximité avec le pouvoir central tout en négociant plus d’autonomie. En échange de son soutien au pouvoir de Madrid, le dirigeant catalan rend sa région différente et répond au besoin de reconnaissance de la population locale. On remarque ainsi une autre voie empruntée par Pujol, moins dans le combat et l’adversité, plus dans le compromis et le pragmatisme.

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Jordi Pujol et Lluis Núñez n’ont jamais été très proches, le dirigeant catalan ayant même tenté de mettre fin à la présidence du géant du BTP en soutenant une candidature rivale en 1989. Pujol aurait voulu un Barça à ses côtés dans sa quête d’autonomie quand Núñez s’est contenté de placer le club en soutien du peuple catalan, lui permettant de s’exprimer au Camp Nou sans pour autant prendre position officiellement. Comme l’histoire du fils de Johan Cruyff prénommé Jordi dans une période où les prénoms catalans sont interdits, les prises de positions sont individuelles et non collectives. Sir Bobby Robson, le remplaçant de Johan Cruyff sur le banc du Barça dira en son temps, « Barcelone est une nation sans État, le Barça son armée ».

Tout au long de l’histoire de la Catalogne, la Generalitat et le Barça ont noué des liens plus ou moins étroits pour tenter d’offrir une réponse au « problème catalan ». Mais la fonction première du Barça, à savoir être un club de football, ne permet pas toujours de s’impliquer pleinement dans une telle lutte. Cette coopération parfois impossible entre ces deux institutions sous le tandem Pujol-Núñez n’ont alors pas permis de faire avancer le débat catalan. La complexité des relations ne se retrouve pas uniquement au sein de l’opposition avec le gouvernement de Madrid, elle se retrouve aussi au cœur même du système catalan. 

Lors de cette période, le club reste pourtant un symbole fort. En 1987, l’écrivain Manuel Vázquez Montalbán écrit que le Barça est « l’armée désarmée de Catalogne ». Les Culés sont les représentants de la nation catalane, surtout à l’international et quand le club est en haut de l’affiche, c’est toute la Catalogne qui en profite. Même si l’indépendantisme est déjà représenté, à cette époque c’est le nationalisme qui est dominant dans la région. Jordi Pujol fait exister la catalanité, lui donne de la force mais sa construction est étroitement liée au pouvoir central qui décentralise au fil des ans de plus en plus de pouvoir en faveur de la Generalitat.

Le Barça indécis sous Bartomeu

En 2003, Jordi Pujol quitte la présidence de la région avec un record de longévité. Durant ses 23 ans de règne, il a augmenté l’autonomie de la Catalogne mais a aussi pratiqué le culte de la personnalité et quelques scandales de détournements de fonds ont été étouffés. A son départ, l’autonomie est telle que la Catalogne dispose d’une police, lève l’impôt et dirige les programmes scolaires. Son successeur, Pasqual Maragall, maire de Barcelone est unanimement considéré comme  l’un des meilleurs que la ville ait connu. Socialiste, il veut accroître encore un peu l’autonomie de sa région avec un texte qui sera validé par les parlements catalan et espagnol. Cette période voit aussi apparaître la figure d’Oleguer, footballeur revendiquant avec véhémence l’indépendance de la région.

Limité depuis un certain temps à un rôle de porte-voix, le club va prendre de nouveau position sous l’égide de Joan Laporta, président du club entre 2003 et 2010, sous le règne de Maragell à la tête de la Generalitat. Indépendantiste convaincu, l’avocat de formation fait du club un symbole important et surtout un organe de revendication. La nomination de Pep Guardiola dans une période floue du club ramène la catalanité au centre du projet Barça. Pep est une des légendes du club, l’un des joueurs qui représente le plus le passage de Johan Cruyff dans cette formation et la révolution qu’il a engendrée. Laporta noue aussi un partenariat avec TV3, une chaîne catalane publique. Mise de côté par Núñez et Gaspart, la catalanité redevient un thème important dans le club, comme sous Joan Gamper. Encore une fois, l’intensité du combat catalan repose sur la conviction des hommes aux commandes de ses institutions, avec à chaque fois des méthodes et des objectifs différents.

L’actuel entraîneur de City est un indépendantiste convaincu. Nommé par Laporta l’un des présidents les plus politisé de l’histoire moderne du club, Pep Guardiola s’engage régulièrement de façon publique en faveur de la catalanité. Son nom est même sorti récemment comme successeur à Arthur Mas à la tête de la Generalitat catalane. Ses conférences de presse en catalan avaient aussi fait sensation à l’époque. Surtout que sous sa direction, énormément de joueurs catalans vont émerger dans l’équipe première, ce qui renforce le lien entre la région et le club.

« LE CATALAN EST NOTRE LANGUE. NOUS SOMMES UN PAYS AVEC UNE LANGUE PROPRE. ET QUAND NOUS SORTONS [DE CATALOGNE] (…), NOUS LA PARLONS. » PEP GUARDIOLA EN 2010 EN RÉPONSE À DES JOURNALISTES ÉTRANGERS SE PLAIGNANT DES RÉPONSES EN CATALAN DE L’ENTRAINEUR DU BARÇA LORS D’UN DÉPLACEMENT EN UKRAINE.

A lire : Guardiola, Oleguer, Piqué : Quand les étendards du Barça s’engagent sur le futur politique de la Catalogne

Cependant, le départ de Jordi Pujol est un moment charnière de l’histoire politique catalane, et donc espagnole. Longtemps, la Catalogne et le pouvoir central ont travaillé main dans la main avec la volonté de construire un État souverain tout en acceptant les spécificités régionales du pays. Le Pays basque, la Galice et l’Andalousie vont en profiter, en étant partie prenante comme les Catalans ou simplement en s’engouffrant dans les brèches. Sauf qu’en 2010, Madrid n’a plus besoin des parlementaires catalans pour disposer d’une majorité absolue au parlement. La région perd de son influence et le texte mené par Maragell qui devait accroître encore l’autonomie de la Catalogne est vidé de sa substance par un ensemble de juges conservateurs, quatre ans après son vote. Cette décision marquera un tournant dans l’évolution et la vision politicienne de la catalanité, qui passera d’un objectif de faire accepter sa qualité de nation à une volonté de faire sécession avec un Madrid qui martyriserait la Catalogne depuis plus de cent ans.

Pour tenter de reprendre de l’importance du côté de Madrid, les dirigeants de centre-droit dans la lignée de Jordi Pujol vont embrasser la cause indépendantiste après l’avoir longtemps laissée de côté. Ce calcul politique au départ va très vite se retourner contre eux;  la machine infernale qui aboutira par la suite au référendum de 2017, à la déclaration d’indépendance de la Catalogne et une paralysie de la vie politique de la région est lancée. Dans le même temps, la position du Barça a considérablement évolué.

Pep Guardiola and Joan Laporta during the Golf tournament of the Johan Cruyff Foundation on 5th June 2017
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Sandro Rosell, successeur de Laporta parti créer un parti indépendantiste, tentera d’aplanir la position du Barça. La volonté de celui qui fera un détour par la case prison mais qui sera continuée par Bartomeu est de faire revenir le club à une position d’accompagnant et non de partie prenante. Un FC Barcelone très politisé ce n’est pas très bon pour les affaires. Cependant, pour garder les socios indépendantistes sous le coude, il n’hésite pas à mettre les couleurs de la Senyera sur le maillot extérieur du club en 2013. En 2015, l’élection de Bartomeu valide la nouvelle direction prise par le club. Les Culés resteront au côté du peuple catalan mais doivent aussi devenir une multinationale globale.

Cette catalanité sera quelque peu vidée de sa substance pour devenir avant tout un objet marketing qui permettra au club d’asseoir son identité de club différent, malgré une intégration parfaite dans le football mondialisé. On s’aperçoit aisément que les symboles de la catalanité vont au-delà de l’aspect politique et inversement : un simple maillot de football revêt bien plus d’importance qu’on ne peut lui octroyer au premier abord. Mais l’essentiel est de déterminer la ligne directrice. Le sport au service de la politique ou la politique au service du sport et parfois du business ? La réponse à cette question n’a pas toujours été évidente au fil du temps en Catalogne. 

Le Barça ne prend plus vraiment position de manière directe mais soutient la tenue du reférendum pour l’indépendance de 2017, comme il l’indique à travers un communiqué. Moins politisé, le Barça est encore et toujours un symbole courtisé par les partisans de l’indépendance, qui connaissent le poids du club dans le cœur de beaucoup de Catalans. Le Camp Nou reste, malgré un nombre de touristes toujours plus importants, un endroit où les revendications d’une partie du peuple catalan trouvent un écho. Sur les quinze dernières années, un chant est devenu une habitude dans l’antre du Barça. A la 17e minutes et 14e seconde, un cri demandant l’indépendance de la Catalogne surgit d’une partie des tribunes. Ce chiffre renvoie à la date symbolique de la défaite de la Catalogne face à la couronne d’Aragon, début du martyre catalan pour beaucoup. Nouvelle preuve de la dimension politique du stade barcelonais qui permet une mondialisation du « problème catalan ». 

Dans le même temps, Omnium Cultural et l’ANC, deux organismes catalans financés directement par la Generalitat avec comme but la promotion de l’indépendance ont pris l’habitude d’organiser des actions symboliques au Camp Nou. La présence d’Esteladas, ces drapeaux indépendantistes, est devenue la norme au Camp Nou, en remplacement de la Senyera, le drapeau officiel de la région. Dans le même temps, toute bannière espagnole a été chassée de l’enceinte. Les sanctions de l’UEFA ne font pas reculer les supporters qui exhibent partout ce drapeau inspiré de celui de Cuba. La logique est de faire de la question catalane un problème à résonance internationale. Les opérations coup de poing sont nombreuses et donnent de l’épaisseur à la volonté d’indépendance portée par ces organisations. Le ton semble donné et la volonté indépendantiste s’affirmer de plus en plus. 

Josep Maria Bartomeu Floreta at Barcelona´s Senate on May 23rd, 2019.
Photo : Marca / Icon Sport

En 2017, Carles Puigdemont est à la tête de la Generalitat. Ancien journaliste et maire de Girona, Puidgemont est un fervent indépendantiste depuis sa plus tendre enfance. Lui et son gouvernement mettent sur pied le référendum qui doit permettre à la Catalogne de statuer sur son avenir. Sur le papier, cette consultation ne peut pas être tenue comme officielle : il n’y pas d’isoloir et le décompte des votants est flou. Alors que Madrid pouvait entrer en confrontation directe avec Puidgemont afin d’expliquer pourquoi ce reférendum ne pouvait être reconnu, le chef du gouvernement Mariano Rajoy préfère se cacher derrière l’arsenal juridique espagnol et finit par envoyer la police nationale pour faire fermer quelques bureaux de vote et saisir les urnes. Le référendum n’est pas un plébiscite mais dans la guerre des images, les dirigeants catalans semblent avoir pris l’avantage. Les mots de répression politique puis de prisonniers politiques sont lâchés.

Ce 1er octobre, jour de référendum et de répression, le Barça affronte Las Palmas. Alors que des scènes violentes émaillent la journée, la tenue du match est incertaine. Le Barça veut le reporter, la Liga veut qu’il se joue coûte que coûte. Après quelques menaces sur un possible retrait de points, Bartomeu craque et accepte que le match se joue mais sans supporters. L’image est terrible. Alors que dehors des scènes de violences policières surgissent de partout, le Barça joue dans un Camp Nou vide. Le Barça ne veut plus être le porte voix de son peuple et semble se détourner de celui-ci.

Les Culés auraient pu simplement ouvrir les grilles et si les supporters voulaient envahir symboliquement le terrain durant quelques instants, il fallait l’accepter et être digne de la riche histoire du club. En prenant cette décision, le Barça et Bartomeu se sont fourvoyés. La preuve, quelques démissions subviendront à la suite de ce choix. Par la suite, le FC Barcelone participera à la grève générale mais il est trop tard, le club a raté son rendez vous avec l’histoire et conforté son image de club qui se coupe de sa base historique pour embrasser un football mondialisé.

Un Clásico toujours plus politique 

L’incertitude économique et institutionnelle qui entoure l’indépendance de la Catalogne, ne permet pas au Barça de soutenir et donc probablement de faire basculer une question qui partage totalement la société catalane d’un côté ou de l’autre. Actuellement, toute la Catalogne n’est pas pro indépendance, et toute l’Espagne n’est pas contre l’autonomie de cette région et des autres régions en général. En bon capitaine d’industrie à la tête d’un club qui engrange des millions (bientôt des milliards) chaque année, Bartomeu ne peut pas mettre en péril cette construction pour une question idéologique qui semble déconnectée du réel. Actuellement, le Barça a tout à gagner en restant dans l’Espagne pour profiter de l’UEFA et de la puissance de la Liga. Tebas l’a dit, il sera intransigeant et ne fera aucun cadeau au club en cas de cessation même si bien sûr, il est difficile de voir la Liga se priver d’un des deux clubs qui lui permet d’être ce qu’elle est actuellement. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Le Barça est-il plus un outil politique qu’un club sportif ?

Il y a quelques semaines, de lourdes sentences ont été infligées aux différents responsables politiques catalans ayant fait office de leaders du référendum et de la déclaration d’indépendance de la Catalogne. Ces peines de prison ont fait de la région et de Barcelone une zone de tensions importantes. Ce jugement a aussi fait sortir le Barça de sa petite réserve, en déclarant notamment que « La prison n’est pas la solution« . Revirement indépendantiste ? Pas totalement, mais Bartomeu et le club prennent une position plus marquée que de simplement demander l’organisation d’un référendum, comme en 2017.

De nombreuses manifestations pacifiques et spontanées se sont créées après le rendu de cette décisions avant que des militants déterminés à en découdre ne génèrent des dégâts considérables. La question catalane semble bloquée, personne ne bouge vraiment de chaque côté, Barcelone campe sur ses positions : l’indépendance ou rien et à Madrid, cette période électorale n’est pas favorable pas aux compromis. La rivalité entre le Barça et le Real n’est pas uniquement sportive : pour bon nombre d’Espagnols, les deux équipes incarnant deux forces politiques souvent antagonistes. La décision de report du Clásico alors que des matchs se sont tenus dans des climats bien plus tendus (notamment le Barça-Betis après les attentats de Las Ramblas ou le Barça-Las Palmas en plein référendum) montre bien que c’est surtout un acte politique qui pénalise avant tout les fans.

La date du 18 décembre semble convenir à tout le monde mais La Liga peste et tente encore de l’avancer d’une dizaine de jours, pour pouvoir soigner une diffusion en Asie. Dans ce chahut, c’est surtout le gouvernement espagnol qui se frotte les mains. Ce Clásico aurait dû permettre une démonstration de force des indépendantistes dans un match retransmis partout dans le monde mais la nouvelle date se situe désormais après les élections législatives prévues le 10 novembre. Même quand le Barça tente de se tenir le plus loin possible de la politique locale, son statut le ramène toujours au centre du jeu, volontairement ou non.

Benjamin Bruchet, Melvil Chirouze et Elias Baillif 

 

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