Comment le football espagnol met en péril la société en fomentant l’industrie des paris sportifs

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Depuis quelques années, les acteurs du football espagnol font sans relâche la promotion des paris sportifs. En grands bénéficiaires, clubs et médias ferment les yeux sur les graves problèmes que cette industrie génère dans la société espagnole. 

Lorsqu’il arrive devant un rayon de magasin, le client a tendance à s’arrêter de son propre chef au milieu de celui-ci. Puis, il balaye des yeux l’ensemble de l’étalage, s’attardant plus longuement sur le milieu. Les organisateurs de magasins l’ont bien compris, il convient de mettre les produits que l’on désire vendre en priorité au centre de la distribution, à la hauteur des yeux qui plus est. De même, pour accéder à un rayon, le client est obligé de passer devant son angle. Là, se trouvent donc les produits en promotion. En les voyant, le client rentre dans le rayon de bonne humeur, on lui place la meilleure came sous le nez, il en prend 200 grammes, rien de plus facile.

La Liga terrain parfait des paris sportifs

À la télévision comme à la radio, c’est la même chose. Il faut aller chercher le client là où il est. Pour ensuite le faire circuler dans les dédales de la consommation. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un match de Liga, les diffuseurs axent les publicités en fonction d’un type bien précis de spectateurs. On vend de la bière, des voitures des jeux vidéos et… des paris sportifs. Beaucoup de paris sportifs. Même en sautant systématiquement la pub, impossible de passer à côté.

19 des 20 équipes de Liga étaient sponsorisées par une maison de jeu la saison passée. Quatre équipes affichaient même le sponsor sur leur maillot. En pleine expansion, le marché des paris sportifs permet de rémunérer grassement les clubs. À titre d’exemple, le Real tire 6 millions par année de son partenariat avec une maison de jeu espagnole. Pour celui entre le Barça et une maison Russe, nous parlons de 8 millions sur la même période. Durant la Coupe du Monde, ces entreprises avaient investi 75 millions en publicité.

Si les entreprises de paris sportifs sont prêtes à débourser toujours plus pour accoler leur nom à celui des acteurs principaux du football espagnol, c’est que leurs caisses sont toujours plus remplies. En plus de la visibilité acquise sur les terrains, ces entreprises paient pour occuper autour de 50% du temps de publicité durant les matches. Écouter une rencontre sur une radio espagnole c’est avoir l’assurance de se voir vanter les bénéfices d’au moins cinq maisons de jeu différentes en une demi-heure. Aussi, les locuteurs de radio ont la possibilité de donner en temps réel les cotes les plus intéressantes. Le fan est gentiment aiguillé vers les mises à faire. Ce qui est dérangeant, c’est qu’on avance moins vite en prenant le fan par la main qu’en le poussant dans le dos. Alors, les maisons de jeu ont imaginé une nouvelle stratégie bien plus efficace.

Tirer profit de la paupérisation

La diffusion de la Liga s’étant quasiment privatisée (seul un match par journée est diffusé en clair), il existe désormais 4 alternatives pour voir les matches : payer un abonnement, passer par le streaming, aller dans un bar ou… aller dans un local de paris sportifs. « Quand tu entres dans une maison de paris, tu ne vas pas seulement jouer à la roulette ou parier. On va te mettre le match du Real, le match du Barça, que tu vas pouvoir voir gratuitement. La bière sera à cinquante centimes et on va te proposer un café. On va te donner les conditions parfaites pour être à l’aise et parier tranquillement. » détallait à TeleMadrid Adán, un jeune ludopathe.

En plus d’avoir profité de la privatisation du football pour attirer les fans, les maisons de jeu surfent sur une autre vague : celle de l’abandon des quartiers les plus pauvres par les pouvoirs publics. Faute d’avoir fomenté le développement d’alternatives de loisirs accessibles financièrement, les municipalités ont assisté avec passivité à l’envahissement des quartiers populaires par les maisons de jeu. Rappelons le triptyque décrit par Adán : dans ces lieux on s’y rencontre, on s’y restaure et on s’y amuse. On croirait décrire là une maison de quartier. Mais ne nous y trompons pas, ces antres existent pour qu’on y joue à des jeux d’argent majoritairement liés au sport.

Ville aux nombreux quartiers populaires, Madrid a vu la présence des maisons de paris augmenter entre ses murs de 300% en cinq ans. Certaines sont même situées en face d’écoles. Est-ce vraiment surprenant de dire qu’elles sont peu regardantes sur l’âge des joueurs ?

Dans certaines rues de la capitale, il y a une maison de jeu tous les 100 mètres.

Privatisez le football, ne construisez aucun lieu de réunion pour les jeunes. Vous assisterez alors à l’émergence d’une génération de joueurs problématiques. 12% des adolescents espagnols remplissent au moins un critère d’une pratique de jeu considérée comme problématique. Une partie d’entre eux deviendront ludopathes.

« Personne n’aime les maisons de jeu » Dani Giménez, gardien du Deportivo

Ajoutez à cela un pays dans lequel les jeux d’argent occupent une place plus prépondérante qu’ailleurs. Et dans lequel le taux de chômage double la moyenne de celui l’UE. Ni les prédispositions, ni la situation économique n’aident à endiguer le phénomène – collectif, et c’est à souligner – des joueurs problématiques. Les demandes de traitement effectuées par des joueurs reconnaissant leur ludopathie ont augmenté de 52% en 2018. « Beaucoup de gens comparent le rôle destructeur des maisons de jeu pour le tissu social avec le rôle destructeur qu’a eu la drogue dans les années 80 dans les quartiers populaires » avançait en avril Pablo Iglesias, leader de la gauche radicale espagnole et originaire de Vallecas, un quartier qui subit les affres du jeu.

Internet, un nouvel espace à conquérir

Quand ils ne mettent pas les pieds dans les locaux, les joueurs parient sur internet. Cet espace virtuel est privilégié par les femmes. Elles sont moins présentes dans les maisons de jeu physiques, lieux traditionnels de socialisation masculine. Pour être visibles sur la jungle qu’est internet, les entreprises de paris sportifs ont là encore trouvé le bon filon à exploiter. Comme le journalisme traditionnel est en crise, bon nombre de professionnels de la communication ont migré vers Youtube et autres réseaux sociaux. Si cette nouvelle façon d’envisager la profession permet une autonomie totale, véritable bol d’air frais pour les journalistes, la sécurité financière n’est toutefois pas garantie.

paris sportifs hommes bar
Le public des maisons de jeu s’est rajeuni ces dernières années.

Les maisons de jeu profitent de cette instabilité financière pour conclure des partenariats rémunérés avec les créateurs de contenu. La proximité avec le public et l’expertise des journalistes en font des voix privilégiées pour les maisons de jeu. En cinq ans le nombre d’annonces publicitaires des paris sportifs a augmenté de 2000% sur toutes les plateformes. L’éclosion des nouveaux médias n’est évidemment pas étrangère à cette explosion. Dans le milieu du football « underground » espagnol, les voix s’élèvent contre ces partenariats. Dans la rue, également, les protestations se font entendre, comme à Madrid il y a deux semaines. La gauche radicale a fait de ce combat un thème de campagne. Parvenant peu à peu à l’imposer dans le débat public. Les progrès de la ludopathie sont de moins en moins supportables. Le vent serait-il en train de tourner ?

manifestation
« Elles s’enrichissent, la classe ouvrière se ruine. Maisons de jeu, hors de nos quartiers » Madrid, octobre 2019

Pas vraiment. Quand on entend les mots d’Emilio Butragueño, qui au moment de présenter l’accord entre le Real et une maison de jeu, loue les valeurs de la « nouvelle compagne d’aventure » du club, il n’y a pas de quoi se réjouir. Les maisons de jeu ont colonisé l’entier du football espagnol. Seule une entité nordique fait de la résistance : la Real Sociedad. L’accord conclu avec une maison de jeu a été soumis à un référendum auprès des socios. Ces derniers ont préféré à 86% s’asseoir sur deux millions d’euros plutôt que d’être sponsorisé par une maison de jeu. « Nous sommes conscients de la responsabilité que nous avons de représenter la Guipuzcoa. C’est la raison pour laquelle nous devons amplement soigner les messages que nous envoyons à notre communauté » reconnaissait à 20Minutos le président de la Real, Joakin Apperibay.

Pour sa part, le footballeur du Betis Borja Iglesias qualifiait récemment de « honte » la multiplication des spots publicitaires de paris sportifs à la télévision. Dani Giménez, gardien du Deportivo abondait dans ce sens en juillet. « Personne n’aime les maisons de jeu. Personne n’aime qu’elles soient dans les quartiers ouvriers et profitent de ceux qui ont moins de moyens. Mais au final elles sponsorisent des équipes, des compétitions. Espérons que ce ne soit pas trop tard quand on se rendra compte que ça ne doit pas fonctionner de la sorte« . Ces voix courageuses ne constituent qu’une goutte d’eau dans un océan… En attendant, Casemiro, Lucas Vázquez, Carvajal et Asensio applaudissent à tout rompre dans un spot publicitaire où une femme annonce que la maison de paris pour laquelle elle travaille, « c’est la liberté ».

Elias Baillif (Elias_B09)

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