Toni Duggan : Héritière de Lineker au Barça et baromètre d’une révolution

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Toni Duggan au Barça
Crédits : FC Barcelona

Toni Duggan est une footballeuse de grand talent qui égaye les pelouses de Liga chaque semaine avec le Barça. Membre important de la sélection anglaise qui va affronter les USA en demi-finale du Mondial en France, elle est symbole d’un football européen de plus en plus ambitieux. Après des débuts remarqués à Everton puis la confirmation avec Manchester City, l’attaquante s’impose comme une des toutes meilleures joueuses du circuit. Portait d’une Anglaise haute en couleur, entre apprentissage et golazo.

Tout commence le 25 juillet 1991, dans l’illustre ville de Liverpool au nord de l’Angleterre. Toni Duggan voit le jour dans une famille de boxeurs et grandit un quartier pas vraiment favorisé de la ville. Il en existe des centaines dans cette bourgade connue pour son football et sa musique. Rapidement comme tous les enfants du coin, elle chausse crampons mais aussi gants de boxe. Relativement douée, elle s’inscrit même dans une équipe de garçon pour débuter, une chose commune à l’époque. Rapidement les premières embûches se mettent pourtant sur le chemin de Duggan, qui serre les dents et s’accroche.

En 2018 pour El Pais, la buteuse était revenu sur son enfance ballon au pied au milieu de garçons. « J’étais la seule fille. Ils ne voulaient pas me laisser jouer. Je devais d’abord leur montrer que j’étais bonne, puis ignorer leurs absurdités. Ils m’ont donné des surnoms, mais cela m’a rendu fort. Le football est dans les pieds, mais aussi dans la tête. Et, dès mon plus jeune âge, j’ai montré que je pouvais le faire. Tout a été un défi constant« . Elle ne le sait pas encore, mais Toni Duggan va pourtant très vite devenir un des joyaux du royaume avant de devenir l’héritière de Gary Lineker au Barça. Retour sur une trajectoire qui suit le développement du football féminin européen.

Aimer le football avec Liverpool, porter le maillot d’Everton

Comme des nombreux footballeurs avant elle, Toni Duggan va s’amouracher de ce sport en suivant les exploits des Reds Ses premiers modèles sont donc logiquement issus du club comme elle l’explique toujours à El Pais. « J’étais une fan de Liverpool quand j’étais plus jeune, alors évidemment, Michael Owen et Steven Gerrard étaient de grands modèles pour moi. La manière dont Steven Gerrard a dirigé l’équipe, sa façon de se comporter, sa façon de jouer et de sortir du terrain étaient vraiment importantes pour moi ».

Pourtant c’est bien avec le maillot du rival Everton que Toni débute chez les seniors. Dans un championnat qui ressemble à une usine à gaz avec de nombreuses sous divisions. Toni Duggan joue son premier match en 2007 à même pas 16 ans. À cette période, le football anglais n’est pas à la fête et après une bonne période dans les années 90, il ne fait plus la la une. Les investissements sont faibles et le professionnalisme semble loin pour ces joueuses.

Rapidement pourtant, le talent offensif et l’aisance technique de Toni saute aux yeux. Pour sa première saison elle marque notamment le but qui qualifie son équipe pour la finale de FA Cup. En 2009 elle est nommée joueuse de l’année par la FA. Ses camarades de jeu ou ses coéquipières délaissent le football pour prendre un travail à côté, elle se consacre à 100% à sa passion. Après avoir soulevé une FA Cup en 2010, elle quitte sa ville natale pour rejoindre Manchester City.

Manchester City et le professionnalisme du football anglais

En 2012, un an avant de rejoindre les Skyblues, Toni Duggan fait ses débuts avec les Lionesses. Une consécration pour une des meilleurs footballeuses du pays qui est en plus une des plus puissantes médiatiquement. En 2009 elle est un des fers de lance des U19 anglaises qui sont sacrées championnes d’Europe en Biélorussie. Son arrivée à Manchester City lui permet de rejoindre un club encore neuf dans ce secteur mais qui a des ambitions importantes.

Cette signature coïncide aussi avec la progression du championnat féminin anglais mis sur pied en 2011 et qui regroupe les principaux clubs du pays. Découpé en plusieurs divisions, il est soutenu notamment par la chaîne BT Sport. L’équipe nationale va aussi beaucoup mieux, en 2009 elle a été finaliste de l’Euro en Finlande. L’Angleterre a aussi joué deux quarts de finale de Mondial en 2007 et 2011. En 2013 lors de l’Euro en Suède où Toni est sélectionnée, l’équipe est éliminée dés les poules mais l’attaquante fait tout de même la une des médias.

La raison ? Elle l’explique elle même : « Je ne pouvais pas dormir à cause du match face à la Russie, puis j’ai entendu quelqu’un entrer dans le magasin de glaces devant l’hôtel. Nous connaissions très bien le propriétaire, nous lui avons donné un billet pour le match. et quelques drapeaux, alors j’ai téléphoné à la réception et ils ont attiré la police. C’est fou. Les policiers nous ont parlé à nos fenêtres et sont restés là toute la nuit avec leurs chiens. »

Premières frasques pour la chouchou du royaume

Symbole de la progression constante du football anglais, Toni Duggan va pourtant subir son premier torrent médiatique. En 2014, des clichés de l’attaquante de Manchester City sortent sur les réseaux. Appliquée comme devant les bois, Toni pousse le costume de Sister Act à fond et s’affuble donc d’un black face. La polémique enfle, partenaire de Kick it Out, l’affaire prend de l’ampleur. Après un communiqué et la suppression des photos tout retombe et Duggan continue de faire ce qu’elle excelle : marquer des buts, beaucoup de buts.

L’année 2015 est encore riche en émotions pour la native de Liverpool. Membre important de Manchester City et de la sélection, Toni régale sur le pré. Cependant en avril, nouvel emballement médiatique. La raison ? Un cliché de la footballeuse tout sourire avec Louis Van Gaal juste après la victoire 4-2 d’United dans le derby de Manchester. Nouvelle séries d’excuses pour la footballeuse qui commence à exceller dans l’exercice.

Sportivement, c’est pourtant une des meilleurs saisons de l’attaquante qui va notamment voir un de ses buts être sacré plus belle réalisation de la saison de Manchester City toute équipe confondue. Titulaire lors du mondial au Canada en 2015, Duggan va voir l’Angleterre terminé 3e de la compétition, un résultat historique. Avec City elle joue et perd la finale du championnat. Un résultat qui inaugure un avenir radieux pour le club qui met bien en avant cette section.

2016 est une des meilleures années pour Toni Duggan. Âgée de 25 ans, la buteuse est une star au pays et sur les réseaux sociaux. Après avoir intériorisée qu’elle était un personnage public important, Toni a aussi compris ce que cela signifiait d’être une footballeuse professionnelle. Sur le terrain elle est de plus en plus souvent exilée sur un côté mais reste très intéressante devant la cage. Auteure de 5 buts en championnat, son équipe va finir par soulever la Ligue après avoir acquise une nouvelle coupe nationale. Un titre qui ouvre les portes de la Ligue des Champions à Duggan et aux Skyblues. En 2017, après avoir encore étalé son talent en Angleterre et en Europe, Toni Duggan va  pourtant voir sa carrière prendre une nouvelle tournure.

Le grand saut au Barça 

Le 6 juillet 2017, quelques mois après avoir dépassé les 100 000 suiveurs sur différents réseaux, Toni Duggan est officiellement présentée comme joueuse du FC Barcelona. Ce mouvement est aussi important pour le club qui a pour ambition de devenir une place forte mondiale que pour la joueuse qui a toujours rêvé de porter cette tunique légendaire. Toni n’a pas hésité, l’aura du Barça a été suffisant pour convaincre l’une des meilleures anglaises de reprendre le flambeau laissé par Gary Lineker il y a une trentaine d’années. Sans parler un seul mot d’Espagnol à son arrivée, Duggan va pourtant rapidement mettre tout le monde d’accord.

Ce besoin d’un nouvel environnement était nécessaire pour Toni Duggan comme elle l’a expliqué après son arrivée en Catalogne. « J’aimais jouer en Angleterre. Mais après quelques années, je ne trouvais pas ça assez difficile. Je ne dirais pas que je m’ennuyais, mais cela devenait trop répétitif » Elle poursuit. « Le temps était venu de changer. Je voulais faire évoluer ma carrière et ma vie, apprendre un nouveau style de jeu et faire mes preuves dans un nouvel environnement où je partais de zéro. Je voulais une nouvelle étincelle ». L’attaquante avait déjà pu se montrer à ses nouvelles coéquipières lors de l’Euro 2017 où les deux nations étaient dans la même poule. Les anglaises futures demi-finalistes de l’épreuve avaient battu 2-0 la Roja.

En plus de barrière linguistique, Toni Duggan va aussi devoir surmonter celle footballistique. Même si l’Espagne et la Liga ne sont pas encore des places fortes du football féminin mondial, les préceptes qu’on retrouve chez les garçons sont présents chez les filles. Comme l’anglaise l’explique bien, c’est une nouvelle manière de penser qu’elle doit intégrer. « En Espagne, vous restez toujours dans votre tactique. Vous êtes toujours sollicité pour chaque exercice. En Angleterre, vous pouvez penser au schéma de votre équipe et à la façon dont vous allez appuyer un ou deux jours avant un match, mais ici chaque exercice porte sur la disposition et la pensée tactique. »

L’Espagne pour changer de dimension

Comme son arrivée à City, la signature de Toni Duggan au Barça symbolise le bond en avant réalisé par la Liga. Le Barça managé par le fils d’Andoni Zubizareta voit très grand. Le projet est simple, les Culés doivent avoir le même poids chez les hommes et chez les femmes. Derrière cette volonté de mettre les filles en avant, les Blaugrana y voient aussi une manière de faire rentrer toujours plus d’argent pour financer un club toujours plus gourmand chaque année.

A lire : Pourquoi l’équipe féminine du Barça est la seule section du club à ne pas être déficitaire ?

L’arrivée de Duggan coïncide avec le départ de Jenni Hermoso au PSG mais aussi de la signature de Bussaglia en provenance de l’OL, la meilleure équipe d’Europe et de Natasa Andonova. Les catalanes jouent au Miniestadi et vont profiter d’investissement massif et d’une presse attentionnée pour devenir très rapidement des joueuses qui attirent un public toujours plus important. L’Anglaise connait déjà bien le club pour avoir été hôtesse d’accueil du Barça lors de son passage en Angleterre en 2014. L’arrivée d’une joueuse aussi médiatique est aussi très intéressant pour la Liga et le Barça dans leur quête de grandeur.

Le FC Barcelone et Duggan ont un projet commun : remporter la Ligue des Champions. Compétition dominée par les allemandes et les françaises dont les espagnoles n’ont jamais encore réussi à atteindre la finale. Rapidement, Toni se met au niveau de ce nouveau championnat malgré les nombreuses barrières. Agile techniquement et déjà polyvalente, l’anglaise sait marquer et faire marquer. Pour sa première saison, elle inscrit 11 buts en championnat et 3 en LDC.

Le Barça n’arrive pas à atteindre la finale de C1 lors sa première saison mais celle qu’on surnomme maintenant la Princesse a réussi son pari. Comme elle l’a confié à Kick It Out, ce départ en Espagne lui a permis de progresser. « Techniquement, tactiquement, je regarde le jeu différemment maintenant. Barcelone a cette philosophie et ce style très différents de tous les autres clubs ou dirigeants avec lesquels j’ai travaillé. Cela m’a vraiment ouvert les yeux à cet égard. Je suis sorti de ma zone de confort et on me dit quand vous faites que vous prenez votre jeu à un nouveau niveau, alors j’espère que je peux le montrer cet été. »

Duggan, témoin du développement du football féminin espagnol

La saison 2018-2019 est bien plus complexe pour Toni Duggan. Le Barça s’est encore une fois renforcé. Face à cette concurrence toujours plus féroce, l’anglaise va bafouiller son football et être de moins en moins performante. Au point de perdre sa place de titulaire au profit de la nigériane Asisat Oshoala. Cependant le match face à l’Atletico dans un Wanda incandescent en mars 2019 va symboliser le renouveau de Toni mais aussi la progression du football féminin en Espagne.

Ce match en plus d’être le record d’affluence en Espagne est aussi l’un des premiers avec une telle faveur, similaire à ce qu’on voit chez les hommes habituellement. Au milieu des Pyro et des chants, le Barça va disposer de son rival et Duggan s’offrir le 2e but de son équipe. L’Anglaise est revenue sur ce match si particulier quelques jours après celui-ci. « Il y a une photo de moi en train de célébrer et derrière moi, il y a en fait un homme qui fait un doigt», se souvient-elle. «Je ne fais pas la promotion de cela ni ne dis que c’est une bonne chose, mais cela montre en quelque sorte ce que cela signifie. On pouvait sentir la passion dans le stade ce jour-là. C’était une vraie atmosphère, c’était un match énorme et ce n’était qu’un match de championnat ».

Toni Duggan But Wanda
Crédits : The Telegraph

Ce match symbolise bien la progression très rapide de la Liga. Au Wanda, la majorité des plus de 60 000 qui ont garni les tribunes ont payé leur billet et sont venus soutenir avec ferveur leur équipe. En Espagne, l’ambiance est souvent au rendez et les clubs jouent le jeu, le Betis met par exemple régulièrement à disposition le Villamarin. Comme l’explique Toni Duggan, le traitement médiatique est aussi intéressant en Liga. « En Espagne, il y a beaucoup plus de publicité. Quand nous réussissons, nous sommes à la une du journal – tous les grands journaux, Marca et d’autres – mais aussi lorsque nous perdons, nous sommes critiquées. Ici, c’est la même chose que les hommes ».

Être forte pour rendre hommage et susciter des vocations

En France pour ce mondial 2019, les Lionesses font une superbe impression. Après la 3e place en 2015 les anglaises cette fois coachée par Phil Neville sont une nouvelle fois qualifiées pour les demies avec un jeu très intéressant et une organisation tactique de bon niveau. Ces succès sont importants pour permettre de susciter toujours plus de vocations au pays et pour qu’à terme, ces joueuses deviennent les modèles des prochaines générations. Comme la production de maillots différents des hommes, l’émancipation passe par là.

Ce haut niveau, Toni Duggan veut aussi le respecter pour rendre hommage aux générations précédentes qui ont du se battre pour qu’elles aient de tels droits. « Nous devons également nous souvenir des femmes des générations précédentes. Ce sont de vrais combattants, ce sont eux qui ont tout commencé. Nous devons maintenant faire notre part pour la prochaine génération. Aujourd’hui, nous sommes des professionnels et nous devons montrer que nous appartenons à ce sport, que le football est aussi le nôtre ».

Cependant l’Anglaise tête de file de cette génération aux dents longues et remplies de talents ne se contente pas ce qu’elle a. Comme elle l’a confié au Guardian avant le coup d’envoi de cette Coupe du Monde, il manque encore beaucoup de chose au foot féminin. « Je ne veux pas simplement demander de l’argent. Nous avons besoin de terrains, d’installations« . Toni Duggan continue. « Nous avons joué au Wanda [Metropolitano], ce qui était incroyable, mais la semaine suivante, ils ont créé un point de penalty 10 minutes avant le début des matchs. Pour moi, l’égalité, c’est avoir un terrain de jeu et des douches chaudes dans les vestiaires, avant de parler de l’argent que nous recevons ».

Benjamin Bruchet

@BenjaminB_13

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