Les méthodes du maître à penser du Barça et Juanma Lillo pour comprendre les performances du Qatar

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Felix Sanchez Bas, entraineur du Qatar

Toujours regardé avec un regard qui oscille entre la curiosité et le dégout, le Qatar est encore en vie dans sa quête d’apprentissage à la Copa America 2019. Au Brésil, les hommes de Felix Sanchez Bas vont affronter l’Argentine dans l’ultime match du groupe avec la possibilité de se qualifier pour les quarts de finale. Dans le jeu, les Maroons impressionnent malgré un réservoir de sélectionnables très réduit. Pour comprendre ce haut niveau de performance des Qataris, il faut plonger dans ce qui a conduit le Barça à réciter un football magnifique sous Cruyff puis Guardiola. Explications.

Le Qatar joue un football chantant et est au niveau dans cette Copa America. Au Brésil, on leur prédisait un certain enfer, le niveau étant prétendument plus haut qu’en Asie. Sauf qu’après deux journées, les hommes de Felix Sanchez Bas sont 3e, ont remonté un 3-0 face au Paraguay lors du premier match et ont perdu sur le fil face à la Colombie. Des résultats qui laissent les Maroons en vie, avant le dernier match face à l’Argentine. Il y’a un an, cela semblait totalement loufoque, mais le Qatar va bien défier l’Argentine de Leo Messi pour une place en quart. Mais comment les hommes de l’ancien de la Masia peuvent tenir un tel niveau ? Entre les méthodes de Paco Seirul-Lo le maître à penser du Barça et du Juanma Lillo, plongé dans les rouages de la sélection qatarie.

23 joueurs selectionnables, pas beaucoup plus

Le Qatar n’a jamais vraiment pesé sur la scène footballistique locale ou mondiale. Pourtant depuis l’arrivée de Felix Sanchez Bas en provenance du Barça en 2006 au pays, et avec le soutien du gouvernement par le biais d’Aspire, les Maroons progressent sensiblement. Cependant, même si le maillage et la science de la post-formation importée de l’étranger a permis à l’académie de à l’académie devenir une référence, le nombre de Qatari capable de rejoindre la sélection n’a pas sensiblement augmenté. Dans un pays qui survit surtout par le biais des travailleurs immigrés, la fédération a dû réfléchir à un autre moyen pour truster le haut de l’affiche.

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C’est là qu’intervient le savoir importé par Felix Sanchez Bas du Barça. Au lieu de chercher à faire grossir en nombre le contingent capable d’être sélectionné, la fédération et Aspire se sont mis à réfléchir pour rendre le groupe de 23 (voir un peu plus) plus complet et capable de se comporter comme un club sur le terrain et en dehors. Derrière les post-formations dispensées à l’étranger pour un bon nombre de joueurs présents au Brésil mais aussi un retour au pays pour enchainer les performances et surtout se connaitre au quotidien, arrive un volet méthodologique. Sans que ça soit pleinement revendiquer, quand on voit les Maroons évolués, plusieurs choses sautent aux yeux et qui résultent d’un noyau qui vie ensemble depuis maintenant près de 7 ans en sélection.

Jeu de position, périodisation tactique et surtout Paco Seirul-Lo l’homme du Barça de Cruyff et de Guardiola. 

Pour palier le manque de ressource, le Qatar s’est mis à rendre ses poulains plus intelligents et surtout plus malléables. Comme on fait progresser un club en calquant une méthodologie identique des plus petits aux pros, les Maroons ont suivi ce modèle « Masia« . À Aspire, l’académie où la majorité des joueurs qui font les bonnes performances de la sélection ont été formés, c’est un jeu léché qui est dispensé dans un cadre proche des meilleurs clubs européens. Felix Sanchez Bas et l’armada de formateurs espagnols arrivés sur la péninsule au milieu des années 2000 ont importé un savoir faire déterminant pour la suite.

Une des personnes les plus influentes en Espagne dans les années 2000 n’est autre que Juanma Lillo. Le professeur qui n’a jamais vraiment réussi des choses immenses avec ses clubs est un homme écouté et suivi. Guardiola et Sampaoli notamment sont très proche de cet espagnol qui philosophe le football comme personne. Au Barça, il a été un homme de l’ombre et un mentor pour l’actuel entraîneur de City. Dans cette période, il a côtoyé Felix Sanchez Bas alors formateurs chez les très jeunes des culés mais aussi Paco Seirul-Lo l’homme qui a mis sur pied la méthode qui a permis la mis en place de la dream team de Cruyff, base de toute la révolution au Barça. Dans cette période très fertile à l’innovation, le Barça a rayonné sur le football européen avant d’inspiré bon nombre de coachs sur la planète.

Juanma Lillo avec Sampaoli à Seville.
Crédits : Diario AS

Quel rapport avec le Qatar ? C’est plutôt simple, Juanma Lillo dans une interview fleuve à Blizzard traduite par Lagrinta, on retrouve des préceptes intéressants et présents chez les Maroons actuellement. Tout d’abord sur savoir si il faut essayer de rendre un joueur le plus complet possible ou simplement le faire travailler son point fort pour le rendre monotache, Lillo a un avis très tranché. « Si vous isolez des variables et maximisez une chose, vous minimisez l’autre. Si vous vous concentrez sur la rapidité d’un joueur, inconsciemment, vous atténuez sa capacité à faire autre chose, des choses également nécessaires. Ce n’est pas une bonne idée : l’être humain est construit avec un réseau de qualités complémentaires et ce sans système pyramidal. »

Rendre le joueur Qatari le plus complet pour qu’il puisse être à l’aise partout 

Cette volonté de faire progresser les Maroons dans leur globalité permet de rendre à un premier problème. Au lieu d’avoir deux ou trois arrières gauches, deux ou trois buteurs et ainsi de suite, Felix Sanchez Bas a un petit groupe capable de jouer partout ou presque sur le terrain. L’exemple de Tarek Salman passé par le Cultural Leonesa et prochain Qatari à exploser après Afif et Ali Almoez est intéressant. Milieu central de son état, le joueur d’Al Sadd est actuellement titulaire en défense centrale en sélection mais aussi en club. Une évolution qui est la même pour son coéquipier en sélection Boualem Khoukhi qui est plus vieux mais qui a un parcours similaire.

Ce reclassement a été nécessaire pour former un des meilleures paires d’Asie mais surtout pour palier les possibles blessures. Actuellement, seulement deux joueurs ont des rôles bien définies côté Qatar. Tout d’abord Akram Afif, il est l’agitateur, celui qui casse des lignes par sa vélocité et son aisance technique. Devant Almoez est le buteur et ne participe quand très rarement au jeu de son équipe. Derrière ce duo, tout les joueurs sont interchangeable à loisir. Une polyvalence qui permet de mettre en place un jeu de position très intéressant. Les centraux peuvent par exemple monter très haut pour apporter du surnombre et casser une ligne par le passe, un milieu va compenser ce déplacement et l’équilibre de l’équipe ne sera pas mis à mal. C’est qui impressionne quand on regarde les Maroons, c’est vraiment l’intelligence de tous les joueurs présents sur le terrain qui agissent vraiment comme une équipe de club.

Felix Sanchez Bas, Xavi ou encore Alcorcon, mais où en est le Qatar?

Une particularité qui renvoie à Paco Seirul-Lo. Son anecdote en 2000 sur les joueurs rapides en dit beaucoup. « La vitesse de réaction en vigueur dans les sports individuels n’est d’aucune utilité pour les sports collectifs. Si je te dis que le joueur le plus rapide du FC Barcelone n’est autre que Guardiola [joueur à l’époque peu réputé pour sa vitesse de course], tu le crois ou tu le crois pas? Moi, j’organise une séance de «vitesse» par semaine, et le joueur le plus véloce tenant compte des contraintes spécifiques que j’y apporte n’est autre que Pep. Attention! Sur cinq ou vingt mètres, Sergi est beaucoup plus rapide que lui; mais, si dans cet espace, j’élabore une situation qui demande un «calcul» dans la prise de décision, comme celui qui consisterait à évaluer le positionnement de plusieurs coéquipiers avant de réorienter sa course, le premier, c’est Guardiola ». 

Une réflexion globale qui amène aux succès 

Cette volonté de vouloir rendre la sélection du Qatar forte par son intelligence plus que par son physique se retrouve aussi dans le jeu prôné par Felix Sanchez Bas. L’ancien du Barça est un adepte du jeu de position. Une concept où de nombreux courants se croisent et se contredisent. Juanma Lillo toujours dans Blizzard en explique sa conception. « Je crois au jeu de position parce que ça renforce les relations entre les joueurs. Par exemple à fixer les positions des joueurs adverses, à créer une supériorité numérique sur des espaces clés du terrain en éliminant certaines zones, en facilitant certaines actions et en vous permettant de trouver des solutions et des alternatives. J’aime que les joueurs reçoivent le ballon sur leur pied le plus éloigné afin d’ouvrir le jeu et trouver les lignes de passes« .

Le jeu de position n’est pas comme certain le pensent un jeu très directif où les circuits de passes sont écris à l’avance par l’entraîneur. Dans une autre réponse, Lillo l’explique bien : « Bien sûr, le jeu de position sur lequel je travaille vous permet d’essayer de provoquer certaines situations. Mais il est plus important d’avoir l’intelligence, la culture, savoir comment interpréter ce qui se passe, s’adapter, comprendre et être capable de chercher la solution pour mettre votre équipe dans les meilleures dispositions. » On le voit bien, ce qui est recherché est la capacité des joueurs à sentir les coups et surtout à comprendre ce qui se passe sur le terrain plutôt qu’à réciter quelque chose. Une vision qui rappel les écoliers, certains tentent de comprendre ce qu’ils doivent apprendre quand d’autre ne font qu’apprendre par coeur les leçons. Le premier aura une meilleure capacité à retranscrire son savoir quand le deuxième pourra plus rapidement être mis en échec par une question.

Un modèle de pensé qui est partagé par Paco Seirul-Lo. Ce dernier met vraiment en avant la réflexion des footballeurs qui est une variable plus qu’importante dans le football. Dans cette théorie, le joueur doit être en capacité de produire sa propre interprétation de l’action. Ici c’est la confiance en soi qui est valorisé. Pour Marca, il a mis des mots sur vision. « J’ai entraîné dans d’autres sports et le football est le sport qui prime le plus l’habilité du joueur : son intelligence, sa prise de décision, sa sensibilité et compréhension des espaces et des temps de jeu… Pourquoi ? Dans le foot, ce que tu utilises pour te déplacer, tu l’utilises pour jouer, et tu dois être concentré sur toi-même et sur l’équipe. C’est pour cela que les talents de ce sport sont personnels, des personnes très particulières »

Mais cela donne quoi à l’entraînement ou sur le terrain ? 

Partons du terrain. Le Qatar de Felix Sanchez Bas existe essentiellement avec le ballon que ça soit pour défendre et attaquer. Pour cela, l’équipe est dite « liquide » et les joueurs interchangeables. Pour faire simple, les joueurs circulent d’un poste à un autre pour faire évoluer le schéma de jeu mais aussi pour occuper certaines fonctions qui vont faire du bien à l’équipe. Un désordre qui n’en est pas vraiment un si on suit simplement le ballon. C’est pour cela qu’actuellement le jeu de position est souvent appelé jeu positionnel vu que les équipes sont capable de produire plusieurs schéma au sein d’un même match. On est loin de ce que produit Guardiola par exemple qui est perçu comme un dogmatique. Agustin Peraita Serra dans son livre (Quiero que ni equipo juegue con el FC Barcelona de Guardiola – 2015) utilise une formule très interessante pour qualifier le jeu de position. « L’espace est notre boussole et le ballon est notre oxygène »

Pour mettre en place un tel jeu sur le terrain, c’est tout une préparation qu’il faut adapter. À l’entrainement par exemple, le ballon est au centre de tout. Que ça soit l’entraînement physique où des exercices visant à travailler l’aspect tactique, le ballon doit toujours être présent. Dans des ateliers plus au moins flous, on cherche à insérer dans le disque dur des joueurs des éléments qui peuvent subvenir en match. Dans des séquences demandant une grosse implication on cherche à mettre les joueurs devant des difficultés et les pousser à les résoudre très rapidement. Pour faire simple, on cherche à faire des footballeurs des sachants capables de réfléchir pour ne jamais être débordé ou à contre temps. Dans le football comme dans la vie, le savoir est une force.

Benjamin Bruchet 

@BenjaminB_13

 

 

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