Interview XXL – Vero Boquete : « On a toujours l’impression que l’on doit démontrer notre valeur »

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Création : Jules Liefooghe

Verónica Boquete n’a que 32 ans mais une vie digne d’un roman. Référence numéro 1 du football féminin espagnol, elle a vécu les balbutiements de la Liga en Espagne puis aux Etats-Unis, en France, en Russie, en Allemagne, en Suède et en Chine, soulevé la Ligue des Champions, créé une marque de vêtements, incité EA Sports à inclure des équipes féminines dans FIFA, contribué à Common Goals avec Juan Mata, écrit dans les colonnes d’El País, eu droit à sa biographie et même inauguré un stade à son nom. Pendant une heure, la Galicienne est revenue sur son parcours incroyable, de ses premiers pas avec son père et ses frères à Salt Lake City où elle joue actuellement, sans éclipser les raisons de son absence à la Coupe du Monde avec la Roja et les évolutions de la condition de la femme en Espagne. Interview Masterclass, ponctuée de « fantastique ». 

Création : Jules Liefooghe

Avant de débuter l’interview (l’entretien a eu lieu le 10 mai dernier, ndlr), vous avez partagé votre dernier papier publié dans El País intitulé « Souriez s’il vous plaît ! » et qui évoquait le body language de Mauricio Pochettino et Jürgen Klopp qui sont deux entraîneurs très positifs. C’était frappant de voir la différence à Anfield avec Ernesto Valverde toujours très renfermé. Quand on est sur le terrain, c’est important de voir ce genre de comportement ?

Au cours de ma carrière, j’ai eu la chance d’avoir des entraîneurs qui souriaient et qui transmettaient beaucoup de tranquillité à l’équipe. Quand on disputait des matches importants, il y avait déjà suffisamment de tensions internes et externes. Si, en plus, ton entraîneur montre lui aussi qu’il est tendu, ça ne t’aide jamais. Voir des entraîneurs sourire dans de tels moments, ça m’a plu.

Votre premier coach était souriant ? Précisons qu’il s’agit de votre propre père.

Mon père est le grand coupable du fait que je sois footballeuse aujourd’hui (rires). Comme il était entraîneur, il y avait toujours des ballons à la maison, avec mes frères nous allions toujours aux matches au stade avec lui. Je voulais les imiter et ce sont eux qui m’ont initié et transmis cette passion.

Votre famille vous a encouragé à jouer au football ?

J’ai eu de la chance, elle m’a toujours motivé. Ça a pu en surprendre certains mais, dans mon entourage proche, on m’a toujours soutenu. J’ai connu des situations où des gens ne l’acceptaient pas, des coéquipières qui ont finalement dû abandonner le football par manque de soutien de leur famille et de leurs amis. La société espagnole, comme d’autres au demeurant, reste marquée par le machisme. Mais à l’heure actuelle, on voit que cela évolue. Les mentalités changent et il y a de nouvelles opportunités pour les filles qui veulent jouer au football.

« la société change, les mentalités aussi. C’est dû à toutes ces femmes qui se sont battues pour obtenir tout ce que nous avons aujourd’hui »

Cette saison 2018-2019 a constitué un tournant en Espagne. Il n’y a jamais eu autant de matches diffusés à la télévision, il y a eu le match record au Wanda Metropolitano mais aussi d’autres parties disputées dans de grands stades (Ciutat de València, Anoeta, San Mamés, Mestalla, El Sadar). On a la sensation que quelque chose se passe dans le football féminin espagnol.

Pour la première fois, toutes les parties se sont mises d’accord pour aller dans la même direction : la Fédération, LaLiga, les clubs, les institutions, les medias. C’est un grand boom pour le football féminin qui génère beaucoup d’intérêt. Il faut en profiter pour attirer plus de monde, améliorer les conditions et professionnaliser encore davantage le championnat.

Le président de la Fédération, Luis Rubiales, a surpris beaucoup de monde : il a essayé de court-circuiter la Liga Iberdrola en proposant la création d’un nouveau championnat d’Espagne. La démarche n’est pas vraiment compréhensible.

C’est effectivement surprenant parce que, pour une fois, tout le monde était d’accord et la prochaine saison était claire. Du jour au lendemain, la Fédération est arrivée avec ce changement. Le mode de montées et descentes devrait rester le même et j’espère qu’on arrivera bientôt à un accord pour avoir une Liga forte et compétitive. C’est toujours une lutte de pouvoirs entre la Fédération et LaLiga et c’est le football féminin qui en paye le prix car il génère toujours plus d’intérêts, notamment au niveau économique. C’est pour cela que les deux institutions veulent prendre en charge l’organisation de la compétition. Ce que nous ne voulons pas, c’est que notre sport et les joueuses en payent les conséquences.

Le football féminin espagnol est en plein paradoxe. L’homme qui veut développer la Liga Iberdrola n’est autre que Javier Tebas. Quand on connaît ses opinions politiques, clairement marquées à l’extrême droite, c’est très étonnant de le voir soutenir aussi ardemment la pratique et la diffusion. Est-ce que finalement la chance du football féminin espagnol est d’avoir quelqu’un comme lui qui voit tout ça comme un produit commercial comme un autre ?

S’il y a bien une institution qui a appuyé le football féminin espagnol ces dernières années, c’est bien LaLiga, comme organisation et comme institution. Clairement, on a avancé. Le football féminin est devenu un produit qui intéresse. Il faut en profiter et ne surtout pas finir dans les luttes de pouvoir qui seraient préjudiciables.

Le football féminin espagnol vit sa meilleure période actuellement ?

Sans aucun doute ! Nous avons toujours eu beaucoup de qualités et de talents dans les catégories inférieures mais nous n’avons pas toujours pu poursuivre cette évolution au niveau supérieur. D’autres pays nous passaient au-dessus. Mais c’est en train de changer. Les conditions des joueuses dans les clubs sont meilleures. Les équipes sont plus professionnelles, elles s’entraînent plus, elles s’entraînent mieux. Du coup, la progression des joueuses, des premiers pas au haut niveau, ne s’arrêtent pas, bien au contraire. Une chose est certaine : le futur sera encore meilleur.

Avant la finale du Mondial U20, la sélectionneure Toña Is évoquait les premières heures du football féminin espagnol, la 3e place à l’Euro 1997 dans des conditions amateurs. Finalement, entre cette médaille de bronze et Claudia Pina MVP du Mondial U17 en 2018, il n’y a pas tellement d’années qui les séparent. En 20 ans, tout a changé.

Tout a changé car la société change, les mentalités aussi. C’est dû à toutes ces femmes qui se sont battues pour obtenir tout ce que nous avons aujourd’hui. Il faut les en remercier et nous devons continuer. L’objectif est de poursuivre dans cette voie pour consolider le football féminin pour qu’il ne soit plus un sport mineur et devienne majeur pour toutes les Espagnoles.

Vous avez commencé en 1re division à Saragosse puis vous avez évolué à l’Espanyol entre 2010 et 2011. Depuis votre départ des Pericas, vous n’avez plus joué en Espagne. Vous avez joué aux Etats-Unis, en Russie, en Suède, en Allemagne, en France. C’est une vie d’exil perpétuel.

Je suis partie d’Espagne car mon ambition sportive me disait que je ne pouvais pas rester. Je voulais jouer avec et contre les meilleures dans les meilleurs championnats, devenir l’une des meilleures joueuses du monde, être plus professionnelle. J’ai remporté beaucoup de titres car cette ambition m’a fait avancer.

Vous parlez de vos rêves et de vos objectifs mais paradoxalement votre bannière sur Twitter, c’est une photo après une défaite (ci-dessus).

Effectivement c’est une défaite mais c’est aussi un point d’inflexion pour le football féminin espagnol. C’était lors du Mondial 2015 au Canada et pour nous, joueuses, cela a été le début d’un changement, d’une lutte pour améliorer nos conditions. Cette photo a une très grande signification pour moi car c’était à la fois un moment très difficile mais aussi le point de départ de quelque chose de nouveau.

« Avec Tyresö, On a disputé la finale de la Ligue des Champions en mai et la semaine d’après, le club n’existait déjà plus ! »

Votre trajectoire en club témoigne de la précarité des joueuses, y compris chez les meilleures. Vous n’êtes jamais restée plus de 2 ans, hormis au début à Saragosse. Que manque-t-il pour corriger cela ?

Il y a eu un manque de stabilité car les structures et les institutions n’étaient pas assez solides. C’est en train d’évoluer. Les joueuses peuvent désormais se poser dans un club plusieurs saisons, voire rester toute leur carrière dans le même club si elles le souhaitent. Il n’y a pas si longtemps, un club pouvait faire partie des meilleurs, lutter pour des titres et la saison d’après, par manque de sponsors et de soutien financier, la situation s’inversait totalement. C’est pour cela que j’ai dû partir de nombreuses fois. J’aurais bien aimé faire toute ma carrière ou presque dans le même club mais, en même temps, je serais passée à côté de nombreuses expériences que j’ai eues en jouant dans des différents pays et différents continents. Cela m’a enrichi au niveau personnel et en aussi en tant que joueuse car j’ai découvert de nouveaux styles de jeu, de nouvelles méthodes d’entraînement.

Vous avez porté les couleurs du club suédois de Tyresö qui était l’un des meilleurs clubs européens mais qui a disparu du jour au lendemain.

On a disputé la finale de la Ligue des Champions en mai et la semaine d’après, le club n’existait déjà plus ! Tout ton futur change et c’est totalement indépendant de la volonté des joueuses. Les clubs sont désormais plus stables, la situation et les conditions des joueuses. Nous sommes beaucoup plus tranquilles qu’avant.

Création : Jé Pintio

En Espagne, beaucoup de grands clubs ont des sections féminines, mis à part le Real Madrid. Récemment, le Celta de Vigo a annoncé qu’il aurait une équipe en Segunda, le Deportivo de La Coruña vient de monter. Ça doit faire plaisir à la Galicienne que vous êtes !

Un derby en Liga serait fantastique mais surtout ce serait normal. C’est un grand classique du football masculin alors pourquoi pas nous ? Ce serait une très bonne chose pour le football féminin espagnol mais aussi pour ma région car cela faciliterait encore plus le développement de la pratique en Galice ainsi que sa croissance.

La question qui tue : est-ce que Vero Boquete est la Iago Aspas ou Iago Aspas est le Vero Boquete ?

(Rires) Nous comparer avec Iago est très difficile car il a réalisé la majeure partie de sa carrière au Celta et cela revêt une importance majeure à Vigo. Dans mon cas, c’est plus global car je n’ai pas pu profiter de ma carrière dans ma ville. Mais que ce soit au Celta, au Depor et à Compostelle, je suis acceptée partout. Etre au niveau de l’amour des gens pour Iago Aspas et également en termes de répercussion, c’est fantastique !

Il n’empêche qu’à Moaña, personne ne dit « je vais au stade Iago Aspas » alors qu’à Compostelle, on peut désormais dire « je vais au Vero Boquete » !

C’est vrai ! Le stade de ma ville natale porte mon nom et c’est la plus grande récompense, le plus beau titre, la plus belle forme d’amour que j’ai pu recevoir dans ma carrière. C’est une chose qui va rester et ça me remplit de joie. Ça me démontre que je fais une belle carrière, que j’ai pris le bon chemin et que les gens le mettent en valeur. En plus, cela arrive alors que je n’ai pas pris ma retraite. C’est unique. C’est la première fois qu’un stade avec une telle histoire porte le nom d’une femme, c’est une chose fantastique au niveau social.

En l’espace d’un an et demi, vous avez quitté le PSG, joué en Chine avant de repartir aux Etats-Unis. Comment fait-on pour s’intégrer à des pays et à des villes aussi différentes ?

Ce n’est pas simple, même si on pourrait croire que, comme je l’ai souvent fait, c’est facile de s’adapter. Mais à force de le répéter, le processus est plus rapide. Changer de lieu et de culture, t’immerger dans quelque chose de tout à fait nouveau, cela me plaît car j’aime sortir de ma zone de confort car c’est comme cela que je grandis. Je devais quitter de Paris, il y a eu cette opportunité d’aller en Chine. J’avais un contrat qui me permettait de partir pour une nouvelle aventure. A présent, je suis à Salt Lake City, je suis déjà intégrée car je parle la langue et je connais le championnat. Je comprends que pour certaines personnes ce n’est pas simple de s’adapter.

A LIRE : Vero Boquete, la Chine comme nouveau terrain de jeu


Quand il est parti en Chine, Paul Gascoigne avait failli s’étouffer avec ce qu’il croyait être un os de poulet. Il s’est révélé par la suite qu’il avait acheté une brochette de chauve-souris !

(Rires) C’est quelque chose qui peut arriver là-bas ! En Chine, il y a tellement de choses à manger ! Quand je suis dans un nouvel endroit, j’aime goûter les spécialités, découvrir les habitudes et les coutumes pour mieux connaître la culture locale. Je pose beaucoup de questions. La Chine a vraiment été une très belle expérience. J’ai testé beaucoup de choses mais sans jamais perdre de vue qu’il faut prendre soin de soi car on vient pour être bonne sur le terrain. Je ne change pas ma façon de me préparer et de récupérer.

Le football espagnol est très à la mode en Chine, beaucoup d’entraîneurs sont contactés, y compris ceux de petits clubs dans des catégories de jeunes, via les réseaux sociaux. Le Beijing BG Phoenix FC vous avait recruté pour apporter une touche ibérique à son jeu ?

Au départ, j’avais signé pour 2 ans. La première saison, je devais aider l’équipe à grandir et progresser. Mais dans les équipes chinoises, tout peut aller très vite. Finalement, le club ne voulait plus lutter pour les titres donc j’ai demandé à partir car ce ne m’intéressait plus. Cela dit, c’était une très belle expérience parce que la vie est vraiment différente de ce à quoi nous sommes habitués en Europe. On ne sait jamais, peut-être que je reviendrai y jouer ou y entraîner.

Création : Jules Liefooghe

 

A présent, vous jouez à Salt Lake City, aux Utah Royals FC. On a l’impression qu’entre termes d’infrastructures, tout est multiplié par 10.

Nous avons vraiment beaucoup de chance car nous jouons dans un stade fantastique. La norme aux Etats-Unis, ce sont de grandes villes avec beaucoup d’habitants et beaucoup de trafic. Ici, la ville est entourée de montagnes, il y a la nature partout. C’est très joli et très tranquille.

Pour le moment, au niveau du championnat, tout se passe très bien.

Oui, nous sommes leaders (le club est à présent 3e au classement, ndlr), nous allons continuer d’engranger des points pour finir dans les 4 premiers, accéder aux playoffs et jouer le titre en octobre. C’est exactement pour ça que je suis venue ici.

Vous êtes connue aux Etats-Unis puisque vous avez déjà été MVP de la saison.

C’était surprenant d’être couronnée meilleure joueuse du championnat car c’était ma toute première saison dans la ligue. A l’époque, on ne me connaissait pas beaucoup au niveau international car, à l’époque, l’Espagne n’avait jamais disputé un Mondial. Avec Philadelphie, nous nous étions hissées en finale avant de perdre aux tirs au but. Au niveau personnel, cela avait été une très bonne saison. Je suis revenue aux Etats-Unis pour cette finale perdue, pour ce titre qui m’a échappé. Je veux réessayer. Les expectatives ont changé car je suis connue désormais. Le club m’a recruté car il sait ce qu’il veut avec moi et il y a cette pression de montrer ce que l’on vaut.

En quoi les clubs américains sont différents dans leur gestion ?

C’est culturel, tout ce qu’ils font, c’est « a lo grande ». Pour eux, tout est un show. Un match est un spectacle, ils font tout pour que le public se divertisse et passe une bonne journée. Pour notre premier match à domicile cette saison, nous avons eu droit à un feu d’artifices. Avant le coup d’envoi, il y a des activités tout autour du stade. Ils veulent que ce soit familial, que les gens viennent au stade et s’amusent. Ils font de la promotion pour attirer toujours plus de monde et nous les joueuses devons aller sur le terrain pour faire le meilleur possible et qu’ils soient contents.

Création : Jules Liefooghe

La France organise la Coupe du Monde et on s’aperçoit qu’il y a des problèmes sémantiques sur l’appellation : doit-on dire football féminin, football pratiqué par des femmes etc. Il y a aussi la notion que les joueuses devraient être des activistes et des modèles pour les jeunes filles. Est-ce que ça ne vous fatigue pas de devoir revendiquer dans un sens comme dans l’autre ?

Malheureusement c’est ainsi et nous devons le faire car pendant très longtemps nous avons été sous-estimées et le football féminin n’a pas été respecté. Notre sport a pâti d’une manque de promotion qui nous a mis en position inférieure et d’inégalité. Il a toujours fallu se battre et demander des choses. C’est pour cette raison que nous sommes si actives. On a toujours l’impression que l’on doit démontrer notre valeur. J’espère que dans un futur proche, tout cela ne sera plus nécessaire et que le football féminin atteigne le niveau de reconnaissance qu’il mérite.

En matière de revendication, vous savez de quoi vous parlez : il y a carrément un cas de jurisprudence Verónica Boquete !

Quand j’ai commencé à jouer au foot, vers 5-6 ans, il y avait une norme fédérative qui interdisait aux filles de jouer avec des garçons. Dès le début, tu comprends que tu vas rencontrer beaucoup de barrières tout au long de ta vie et de ta carrière. J’ai immédiatement appris à lutter, à me battre plus qu’un garçon, à revendiquer et à être rebelle pour changer les choses qu’on nous imposait.

Même avec des légendes du football féminin, il y a des problèmes. Natalia Pablos a eu toutes les peines du monde à se défaire de son contrat avec le Rayo Vallecano pour mettre un terme à sa carrière il y a 2 ans.

Il est évident que ça ne se serait jamais passé dans le football masculin. Il y aurait eu beaucoup de respect. On parle d’une légende du Rayo et du football espagnol tout entier. Heureusement, cela évolue, grâce à toutes ces joueuses qui se sont battues et se battent encore pour que nous obtenions ce que nous méritons.

Récemment, on a aussi parlé des clauses tacites anti-grossesse.

Je ne l’ai jamais vécu là où je suis passée mais on sait que c’est monnaie courante dans de nombreux sports. Je pense que la Ley del Deporte en Espagne doit être rénovée car elle est trop ancienne. Elle doit être en adéquation à la situation du sport actuel et à la condition des femmes aujourd’hui. Il faut que toutes ces règles évoluent.

Le Mondial 2019 se disputera sans vous. Jorge Vilda ne s’est jamais expliqué sur le pourquoi de votre absence en Sélection depuis près de 4 ans. C’est d’autant plus choquant que vous étiez la capitaine de la Roja au Canada et que vous aviez inscrit le but de la qualification à l’Euro 2013 alors que vous étiez blessée et sous infiltration.

Après la Coupe du Monde, il y a eu cette grande fronde pour obtenir le changement que nous souhaitions, concernant le sélectionneur (Ignacio Quereda, en poste depuis 1998, a été viré sous pression des joueuses qui n’en pouvait plus de son management, ndlr) et la situation du football féminin en Espagne de manière plus globale. On était toutes ravies de l’arrivée d’un nouvel entraîneur. Peu importe son identité, nous voulions l’accueillir à bras ouverts. Au début tout allait bien mais très vite, il a arrêté d’appeler les joueuses d’expérience avant l’Euro 2017. Surtout, il n’y a pas mis les formes. Nous devons accepter les décisions des entraîneurs mais après 14 ans avec la Selección, en étant la capitaine et la joueuse la plus représentative d’Espagne, ne pas être convoquée sans savoir pourquoi, car les critères ne sont évidemment pas sportives vu que j’étais titulaire au PSG, et qu’on venait de disputer la finale de la Ligue des Champions, j’aurais aimé finir autrement et que les choses soient différentes. Mais dans la mesure où je ne peux pas le contrôler, je suis tranquille par rapport à tout ce que j’ai accompli avec la Roja et pour mon sport.

Quoi qu’il en soit, c’était le moment d’écarter Quereda.

Cela faisait 27 ans qu’il était le sélectionneur et il y a eu un moment où le niveau des joueuses a dépassé les compétences du staff et des dirigeants. Nous sommes allées au Canada sans préparation correcte, sans la vision nécessaire et il s’est avéré impossible de se confronter aux meilleures sélections du monde. Il fallait changer les choses et cela passait par un changement de direction. A l’époque, le football féminin en Espagne, c’était uniquement Ignacio Quereda. Quatre plus tard, on voit l’évolution dans les catégories inférieures, dans les clubs, du championnat.

Vu de l’extérieur, comment voyez-vous la Roja pour le Mondial ? Lors du dernier Euro, il lui a manqué de créativité offensive et on a l’impression que c’est toujours le cas.

A l’Euro, il a clairement manqué de joueuses à vocation offensive. Deux ans se sont écoulés, c’est une autre compétition. Je crois que la Roja a les moyens de marquer plus de buts et de se créer davantage d’opportunités. Nous avons des joueuses qui peuvent marquer à n’importe quel moment. Après, il faut trouver les solutions pour s’approcher de la cage adverse et d’avoir plus de monde dans la surface. L’Espagne arrive au Mondial dans son meilleur moment car jamais elle a eu autant de joueuses à ce niveau. Si la préparation suit, elle peut faire un grand Mondial.

La buteuse attitrée de l’équipe est Jenni Hermoso que vous avez côtoyé au PSG. Vous la décririez comment ?

Jenni est une joueuse très technique qui en plus est gauchère, ce qui complique toujours la tâche des défenseures. C’est peut-être bien la meilleure joueuse de la Roja à l’heure actuelle. On attend toujours beaucoup, d’autant qu’elle a réalisé une très grande saison à l’Atlético de Madrid après une expérience mitigée au PSG où elle ne se plaisait pas. Elle est revenue en Espagne et elle a très bien fait.

« Le PSG n’est pas si loin. Dans quelques années, il n’est pas impossible que Paris parvienne à dépasser Lyon »

A propos du PSG, on a l’impression qu’il manque toujours un petit quelque chose pour espérer détrôner Lyon sur la durée.

Il manque un peu de stabilité au PSG, peut-être aussi d’un projet plus large. Ces dernières années, le club a beaucoup appuyé l’équipe féminine, a augmenté le budget pour signer plus de joueuses et ça te donne toujours un niveau plus élevé. Paris a disputé deux finales de Ligue des Champions, la 1re en 2015 quand je l’ai gagnée avec Francfort, la 2e je l’ai perdue avec le PSG contre Lyon. Lutter avec les Lyonnaises et les dépasser, c’est très difficile car elles sont une équipe fantastique avec quelques unes des meilleures joueuses du monde et des années de tradition, d’histoire et de stabilité dans le football féminin. C’est le cas non seulement pour le PSG mais aussi pour n’importe quelle équipe européenne. Le PSG n’est pas si loin. Dans quelques années, il n’est pas impossible que Paris parvienne à dépasser Lyon. Cette saison, le titre s’est joué à la dernière journée, en 2018 le PSG a gagné la Coupe. Le PSG n’est pas si loin, mais c’est juste que l’OL est la meilleure équipe du monde.

En France, l’essor du football féminin en club a commencé à Montpellier avant que Lyon ne prenne le relais en bâtissant une équipe incroyable. C’est un exemple à suivre.

Quand on a le soutien inconditionnel d’un président et de tout un club, quand on crée une telle culture, le niveau s’en ressent nécessairement. Les joueuses veulent toutes y aller, d’autant que l’équipe gagne toujours des titres. Petit à petit, nous verrons de plus en plus de clubs se structurer avec des budgets en hausse et de meilleures joueuses. Dans quelques années, la compétition sera plus ouverte.

Vous pensez revenir jouer en Espagne dans un futur proche ? Vous avez joué à l’Espanyol mais le rival blaugrana vient de disputer sa 1re finale de Ligue des Champions, l’Atlético de Madrid est triple champion en titre et aura bientôt un centre dédié uniquement au football féminin, Levante investit beaucoup également. Vous vous verriez dans une de ces équipes ?

J’ai toujours dit que je serais enchantée de revenir dans mon pays. Revenir une dizaine d’années après mon départ à l’étranger au sein d’une équipe qui dispose des mêmes conditions que ce que j’ai pu trouver ailleurs serait fantastique pour moi. Il me reste peu d’années pour le faire. Mais on verra bien si l’année prochaine ou dans 2 ans. A l’heure actuelle, je suis focalisée sur ma saison avec Utah et la conquête du titre. Je ne sais pas dans quelle équipe ce sera mais, clairement, mon intention est de revenir en Espagne et d’y finir ma carrière.

Ce n’est pas le chemin que veut prendre Florentino Pérez mais pourquoi pas au Real Madrid ?

J’espère que le Real Madrid ouvrira une section féminine car ce serait très bon pour la Liga Iberdrola et pour le football féminin en général, que ce soit en Espagne et au niveau international. Le Real Madrid est un très grand club, sa renommée est internationale et il aiderait notre sport à se développer.

En club, depuis votre passage à l’Espanyol, vous portez toujours le numéro 21. Il y a une raison particulière ?

C’est un numéro très spécial pour moi car je le porte en mémoire de Dani Jarque. Il était à l’Espanyol quand j’y suis arrivée. J’avais 21 ans et j’avais choisi le 21 par rapport à ça, avec l’idée de changer la saison suivante. Malheureusement, Dani nous a quitté cette année-là et depuis, quand le numéro est disponible, je le porte toujours.

Création : Jules Liefooghe

Depuis votre passage à l’Espanyol, vous êtes une Perica revendiquée mais tous vos modèles sont liés au Barça.

Au Barça et à la Selección ! Ronald Koeman est un joueur qui retenait mon attention car c’était un des meilleurs défenseurs centraux et quand j’ai commencé à jouer, c’était mon poste. Alors mon père m’a toujours dit de regarder comment jouent les centraux. Ensuite j’ai beaucoup observé Xavi Hernández et Andrés Iniesta. Alors oui, ce sont des joueurs du Barça mais ce sont avant tout des joueurs fantastiques, parmi les meilleurs qui ont vu le jour en Espagne.

Résumons : vous avez 32 ans, votre marque de vêtements, un cas de jurisprudence à votre nom, un stade à votre nom, vous avez initié une pétition pour qu’il y ait des équipes féminines à FIFA et qui a abouti, vous avez gagné la Ligue des Champions, vous êtes LA référence du football féminin en Espagne. C’est à la fois impressionnant et très intimidant.

Il ne me manque qu’un enfant pour boucler la boucle (rires). C’est vrai que quand je fais le bilan, ça me donne le sourire parce que j’ai une vie fantastique, j’ai beaucoup reçu et je peux continuer de profiter de ma carrière et d’expériences personnelles fantastique. J’espère bien que cela continuera ! Je vois le futur avec optimisme.

Le manque de stabilité reste un problème.

C’est sûr que c’est difficile de devoir bouger fréquemment, de ne pas savoir combien de temps tu vas vraiment rester dans une équipe. Peut-être que c’est plus simple dans le football masculin parce qu’avec l’argent qu’ils gagnent, ils peuvent voyager avec leurs familles. Ça ne se passe pas comme ça dans le football féminin. Tu es très souvent seule et il faut savoir s’habituer à cette vie. A l’heure actuelle, ma priorité est ma vie professionnelle, le football. Il y aura du temps pour le reste ensuite.

Vous êtes Galicienne et dans l’imaginaire commun, on peut penser que c’est un peuple de pêcheurs, souvent contraint de partir à l’aventure. Est-ce que vous vous ressentez de cela ?

En Galice, nous sommes familiers avec l’idée de devoir émigrer. C’est une région où il n’y a jamais eu beaucoup de travail. Mes grands-parents ont par exemple dû partir pour trouver une vie meilleure. J’imagine que nous avons ce sentiment dans le sang. Mais en même temps, nous avons la morriña, la nostalgie de notre terre. Nous pouvons vivre ailleurs, elle nous manquera toujours beaucoup. J’adore rentrer chez moi, être à la maison avec ma famille et mes amis de toujours. C’est là où je me sens le mieux. Le plus important dans le voyage c’est le chemin et aussi le retour chez soi.

Avez-vous eu le temps d’étudier au cours de votre carrière ? Le football féminin ne permet pas d’assurer financièrement après la retraite. 

Je suis allé à l’université quand je jouais à Saragosse. J’ai fait des études pour devenir professeur mais je crois que je n’exercerai jamais parce que je veux devenir entraîneur. Néanmoins, les deux sont liés, il s’agit d’éducation.

Justement lors de votre passage au Bayern, vous avez pu assister aux entraînements dirigés par Pep Guardiola. Quand on connaît votre façon de jouer, souvent en une touche, cela doit être très inspirant quand on veut plus tard partager sa passion.

Quand je mettrai un terme à ma carrière, mon intention est de devenir entraîneur. Je m’y prépare déjà et je sais que toutes mes expériences de joueuse me serviront puisque j’ai connu des pays, des styles, des méthodologies, des façons d’agir différents. Je continue de me former, je regarde beaucoup de matches, j’assiste à beaucoup d’entraînements. C’est ma grande passion et j’espère pouvoir entraîner au plus haut niveau.

Il y a finalement peu d’entraîneurs femmes, y compris dans le football féminin. En Liga Iberdrola, il y a seulement María Pry (ex-Betis et nouvelle coach de Levante) et Irene Ferreras (ex-Rayo Vallecano et nouvelle coach de Valencia). 

C’est en train de changer en bien. Avant, c’était beaucoup plus dur de devenir entraîneur car beaucoup de femmes ne se préparaient pas à l’être dans la mesure où il n’y avait pas de possibilités. Cela évolue. Il y a de plus de plus de coaches, de préparatrices physiques, de kinés. Il y a de plus en plus de femmes dans le milieu du sport, y compris parmi les dirigeants. On tend vers l’égalité des chances dans le sens où un club ne choisit pas un homme ou une femme mais simplement le meilleur candidat, peu importe son sexe.

On peut s’en apercevoir aussi au niveau des clubs puisque les joueuses de 20 ans débutent de plus en plus souvent dans des équipes de filles alors que les joueuses de 30 ans commençaient la plupart du temps avec des garçons. 

Ce sont des choses qui étaient impensables il y a encore quelques années. Je pense que le football féminin a atteint un niveau tel qu’il ne pourra pas être freiné. Il s’améliore toujours plus. Les petites filles auront un futur meilleur que le nôtre.

Pour finir, vous faites partie du projet Common Goal initié par Juan Mata, vous êtes même la 1re joueuse à y avoir contribué. Pour quelles raisons avez-vous été convaincue ?

J’ai toujours cru que le football pouvait changer des vies, au niveau social ou niveau personnel. Quand j’ai pris connaissance de ce projet, j’ai voulu y contribuer car c’est exactement ce que je cherchais, c’est-à-dire collaborer avec des associations qui aident des gens. Le football m’a tout donné, il m’a donné énormément et c’est une manière de le rendre. C’est un mouvement initié et dirigé par des footballeurs et footballeuses impliqués dans la vie sociale. A nous tous et toutes, nous pensons améliorer les choses.

Propos recueillis et traduits par François Miguel Boudet (@fmboudet)
Créations : Jules Liefooghe (@JLief2oghe) et Jé Pintio (@JePintio)

 

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