Pourquoi la Segunda B est la ligue la plus dure d’Europe

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La Segunda B est une jungle où l’on passe en permanence d’un extrême à l’autre. Illustration de pourquoi la division de bronze du foot espagnol peut légitimement prétendre au statut de ligue la plus dure d’Europe, avec le suivi du club de Navalcarnero.

Quelle est la ligue de football la plus dure d’Europe ? Quand cette discussion est abordée, c’est souvent le Championship qui finit par remporter la palme. On dépeint ce championnat comme une lutte sans merci entre écuries du même acabit. « Tout le monde peut battre tout le monde » entend-on. Si une telle maxime est véridique, c’est en partie grâce à l’argent disponible dans les caisses de tout ce beau monde. Le niveau de la concurrence entre acteurs découle toujours de leur niveau de ressources. Le Championship est le championnat le plus serré qui existe, on peut lui accorder ça. Il n’en est pas pour autant le championnat le plus âpre. La vraie dureté se situe loin des stades pleins, des équipes assemblées à coût de millions (l’effectif de Brentford a coûté 16 millions de livres à construire et n’est que le 16ème plus coûteux du championnat), des salaires moyens à plus d’un million par année et des pelouses parfaites. La vraie dureté, elle se situe en Segunda B.

Beaucoup de route

La saison a débuté il y a seulement quelques semaines et le CDA Navalcarnero, club du Sud-Ouest de Madrid joue son deuxième match de championnat en ce début du mois de septembre. Ce samedi, le déplacement sera long. L’un des plus pénibles de la saison. Douze heures aller-retour à être entassé dans un bus, afin de se rendre à Vigo, en Galice. Le rival du jour n’est pas le Celta Vigo B, également présent dans le groupe 1 de Segunda B, mais le Rapido de Bouzas, autre club de la ville. Cela signifie que dans six mois, il faudra revenir quasiment au même endroit afin d’y affronter cette fois le Celta Vigo B. Le match aura lieu un dimanche matin à onze heures. Le départ de la maison se fera le samedi et le retour dimanche en fin d’après-midi. Quelques heures plus tard, certains des joueurs seront au travail ou sur les bancs en train d’étudier (bon nombre suivent des études universitaires, avancées d’ailleurs), eux qui ont à peine débuté leur carrière mais pensent déjà à l’après. À peine le temps de passer quelques heures chez soi que le week-end sera consumé. D’ici là, il aura fallu revenir trois fois en Galice pour y affronter d’autres équipes.

L’équipe du SAD Navalcarnero.

Les 600 kilomètres à parcourir le Nord-Ouest du pays ont beau être fastidieux, il y a pire comme voyage à effectuer cette saison. Celui vers Las Palmas suppose des heures de vol et de route. Même les joueurs de première division se plaignent de la longueur du périple. Heureusement, la Fédération espagnole paie une partie de l’expédition, sans quoi les petits clubs devraient atteindre la capitale des Canaries en ferry. En revanche, il arrive que certains joueurs restent le pied à terre, la Fédération couvrant les frais de 21 personnes maximum.

Brûlures synthétiques

Pour en revenir au match contre le Rapido de Bouzas, le point positif pour Navalcarnero est que le dépaysement relatif à la distance sera atténué par celui concernant le terrain : un synthétique, continuellement piétiné par les innombrables équipe du club. Les travaux de rénovation ont pris du retard, si bien que les acteurs se brûleront les genoux et s’abîmeront les articulations sur ce terrain vieux de 10 ans. Le meilleur moyen d’éviter les coûts nécessaires à l’entretien d’un gazon naturel est d’investir dans un synthétique de dernière génération. Le meilleur moyen d’éviter les coûts nécessaires à l’achat d’un synthétique de dernière génération est de ne pas investir du tout. La municipalité de Vigo a préféré dépenser ses millions pour rénover le stade de Balaídos que le terrain du Rapido de Bouzas. Définir les priorités n’a pas dû être trop difficile.

Le match contre le Rapido s’avérera être un jour spécial pour Navalcarnero : il remportera sa plus large victoire de la saison, 3:0, et sera sixième au classement, son meilleur pointage de l’exercice. Quand on atteint son acmé dès la deuxième journée du championnat, la suite ne peut être que dégringolade et désespoir.

Les gros morceaux

Il faut dire que le calendrier automnal n’a pas été tendre avec Navalcarnero. Il a enchaîné les matches contre les grosses équipes. En premier Pontevedra, équipe historique du pays. Dans ses rangs milite Mikel Arruabarena, ancien joueur de Liga, qui n’a évidemment pas manqué de marquer contre Navalcarnero. Des ex joueurs de première et deuxième division, la Segunda B en compte un bon nombre. Après Pontevedra, les rouge et blanc ont successivement reçu les équipes B de Las Palmas, de l’Atlético et du Real. Autant d’adversaires talentueux. Dans chacun des quatre groupes de la division, on retrouve des équipes B de grosses écuries. On les appelle les filiales. À la différence de certaines autres équipes (comme Navalcarnero par exemple), leurs joueurs peuvent se consacrer exclusivement au football. L’affrontement entre semi-professionnels et professionnels explique en bonne partie les grandes différences de niveau entre équipes d’une même division. Il est rare que les filiales figurent dans la seconde moitié du classement.

Vinicus dans ses oeuvres en Segunda B. /Crédits : www.tellerreport.com

Les autres équipes à truster les premières places sont les équipes historiques ou à gros budget, l’un étant parfois synonyme de l’autre. Après avoir joué contre les filiales, Navalcarnero affronte Unionistas et la Cultural Leonesa. Le premier club est l’un des plus à la mode en Espagne. Créé sur les cendres de l’UD Salamanca, il compte plus de 2600 socios. Personne ne doute que dans peu de temps, le club le plus démocratique du royaume montera en Segunda. La Cultural Leonesa retrouvera elle aussi l’antichambre de l’élite sous peu. Aux mains du Qatar, le club de la ville de León est une machine en puissance.

Au sortir de ces cinq matches, Navalcarnero compte cinq défaites. En un mois, il aura tout vu de la Segunda B : les déplacements interminables, les terrains synthétiques dans des stades minuscules, les pelouses parfaites et les milliers de spectateurs (à Castellón, Huelva, Santander les affluences se comptent en dizaines de milliers) des futurs retraités de grand niveau, des futurs joueurs de grand niveau. Reste à affronter un élément caractéristique du championnat, qui se manifestera bientôt… L’instabilité et la précarité.

À la mi-octobre, Navalcarnero est antépénultième. L’entraîneur, Ivan Ruiz, fait les frais de six défaites consécutives. La difficulté du calendrier ne sera pas considéré comme une circonstance suffisamment atténuante par les dirigeants. Des entraîneurs remerciés, il en y a partout. Sauf qu’en Segunda B, les entraîneurs ne repartent pas avec des indemnités conséquentes sous le bras. Leur salaire moyen n’est en aucun cas à la hauteur du temps dédié à leurs équipes. Ni à leurs compétences d’ailleurs. Avant d’entraîner Navalcarnero, Ivan Ruiz dirigeait les U19 de Getafe. Autant dire que le technicien est suffisamment diplômé. Son prédécesseur l’était aussi. Julian Calero, est devenu le coach assistant de Fernando Hierro lors de la Coupe du Monde ! Les connaissances pointues des entraîneurs ne sont pas des garanties de continuité pour autant : à la mi-saison, plus d’un quart des équipes de la ligue avaient changé d’entraîneur.

Si les entraîneurs ne mènent pas la grande vie, qu’en est-il des joueurs ? Là aussi, leur salaire dépend surtout de la fortune des clubs. Il faut garder à l’esprit que la Segunda B est composée de 80 clubs, ce qui va de pair avec une grande disparité. Certains paient très bien : les joueurs des filiales ont déjà de beaux contrats et de belles voitures, tout comme ceux des clubs aux mains de propriétaires étrangers, tels que Marbella, Atlético Baleares, Cultural Leonesa, … D’autres ne peuvent qu’offrir de bas salaires et des collocations comme lieu de résidence. Aussi, il est parfois demandé à certains joueurs de donner un coup de main dans les équipes de jeunes. Cela fait partie des obligations de leur contrat. Joaquín Cerdá, buteur de Navalcarnero déclarait au média Pobla FM qu’on pouvait vivre en jouant en Segunda B, mais difficilement à Navalcarnero : « Il faudrait manger un jour oui un jour non« .

Des conditions pénibles pour les joueurs

Grâce à l’action de l’AFE, le syndicat des footballeurs, les conditions de travail se sont améliorées. Les retards de salaire ont diminué, tout comme le nombre de cas où le joueur doit assumer les coûts du traitement relatifs à une blessure. En revanche, les cas de précarité et de chômage existent encore. Les faillites de club aussi. Il y a encore des combats à mener sur plusieurs fronts. L’un d’eux peut sembler banal, mais il consiste à attribuer un numéro de maillot fixe à chaque joueur. Les attributions changent à chaque match, les titulaires ont l’obligation de porter les numéros un à onze. Pourquoi les footballeurs de Segunda B ne pourraient-ils pas se sentir autant footballeurs que les autres ?

Navalcarnero a connu trois entraîneurs cette saison, dont un de 22 ans, entraîneur le plus jeune de l’histoire du football espagnol et déjà multi-diplômé. Aucun n’a pu le sauver de la relégation. L’ascenseur, le club de Madrid l’a déjà fait plusieurs fois. Il est difficile de s’installer dans cette division avec des moyens si réduits. Il est tout autant ardu de monter aussi. C’est même un exploit. Seules quatre équipes sur les 80 le peuvent. Les quatre équipes descendues de Segunda la saison passée  (dont le Barça B) ne se sont même pas qualifié pour les play-off de promotion.

Pour toutes ces raisons, la Segunda B est le championnat le plus dur d’Europe.

Elias Baillif (Elias_B09)

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