Mondial 2019 : Estefanía Banini, plus qu’une Messi au féminin

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Arrivée à Levante en cours de saison, Estefanía Banini a inscrit quelques buts importants pour les Granotas. Capitaine de l’Albiceleste, la numéro 10  veut aller au-delà du raccourci facile de Messi de la sélection féminine. Dans un pays où le football féminin n’est pas encore majeur, elle est une pionnière qui doit susciter des vocations. Et ballon au pied, elle en a le talent et la capacité. 

Porter le numéro 10 de l’Argentine, peu importe la catégorie d’âge et le sexe, c’est un poids supplémentaire qui peut se transformer en fardeau. Il faut avoir les épaules bien solides et la technique qui va avec. Estefanía Banini n’échappe donc ni à la règle ni au cliché qui l’étiquette en « Messi au féminin ». Son parcours est pourtant bien plus sinueux. Depuis toute petite, Banini joue avec des garçons et ce n’est que quand elle a pu s’exiler qu’elle a enfin pu évoluer avec des filles au niveau professionnel. Comme la Pulga, elle a dû quitter l’Argentine pour accomplir son destin.

Un monument chilien avant les premiers soucis aux USA 

Après une bonne Copa America 2010 avec l’Albiceleste, Banini se fait remarquer par Colo Colo, monument d’Amérique du Sud. En 2011, elle rallie le Chili. El Cacique lui offre un salaire modeste, entre 500 et 600 dollars US. Des montants modestes mais qui lui permettent de ne pas devoir travailler à côté. Banini le sait, elle ne pourra pas s’assurer une retraite paisible avec le football. Cependant, elle peut vivre au quotidien de sa passion.

Avec les Albitas, elle a garni son armoire à trophées avec l’Apertura (2011, 2012, 2013, 2014, 2015), la Clausura (2011, 2012, 2013, 2014) et la Copa Libertadores en 2012. Après avoir été la première étrangère à être nommée meilleure joueuse du pays, elle plie de nouveau bagage en 2015 et rejoint les Etats-Unis. Là-bas, tout est décuplé quand on évoque le football féminin. Les salaires sont bien plus importants dans ce pays pionnier dans sa reconnaissance et sa structuration. Chez les Washington Spirit, tout démarre bien. Titulaire lors des 4 premiers matchs, elle régale de son talent et fait parler sa technique au-dessus de la moyenne pour performer.

Crédits : ANFP

Son coach américain Mark Parson ne tarit pas d’éloge sur sa meneuse de jeu : « Estefanía est un talent exceptionnel et je ne pense pas qu’il est une joueuse comme elle dans cette ligue. Elle va insuffler une dynamique différente à l’équipe et nous fournir une vraie qualité dans le dernier tiers du terrain ». Son ascension est brutalement stoppée : elle se blesse gravement au genou et sa progression au sein de la franchise en pâtit.

L’Espagne pour s’épanouir et rayonner avec la sélection

En 2016, elle découvre pour la première fois l’Espagne et la Liga en signant au Valencia CF. Elle y reste une saison puis retourne brièvement au Spirit avant de revenir à Valencia mais cette fois chez le rival Levante. Banini arrive en octobre mais elle fait ses preuves chez les Granotas qui bâtissent un projet d’envergure pour retrouver les sommets d’une Liga en pleine professionnalisation.

La donne est différente avec la sélection. Le football féminin argentin est en net recul. Finaliste de la Copa América en 1995, 1998 et 2003 avant d’être sacrée en 2006, l’Albiceleste est une place forte du football sur le continent. Elle participe au Mondial de 2003 et 2007. Or, l’éclosion d’une de ses meilleures joueuses coïncide aussi avec la descente aux enfers de la sélection féminine. En 2010 et en 2014, l’Argentine termine 4e en Copa América et surtout ne participe à aucune Coupe du Monde. Au pays, on remet en cause l’utilité de l’Albiceleste et on milite même pour sa dissolution en 2017 alors qu’elle est tombée au 127e rang du classement Fifa. Mais en 2018, un petit miracle s’opère : l’Argentine termine 3e de la Copa América disputée au Chili puis se qualifie pour le Mondial en sortant le Panamá en barrages grâce à un superbe match retour remporté 4-0 en novembre.

Contre le Japon, l’Argentine a donc marqué son retour en Coupe du monde après 12 ans d’absence. On n’en donnait pas cher pourtant. Mais emmenées par une Banini étincelante, les ciel et blanc ont tenu le nul au coup de sifflet final. Brassard vissé et 10 floqué dans le dos, la native de Mendoza a rayonné dans le coeur du jeu. Face à une référence mondiale, elle a fait étalage de sa classe et a donné des frissons à un public curieux de voir une footballeuse capable de faire lever les foules. Sa formation au Cementista, le club masculin de futsal de sa ville où elle a débarqué haute comme trois pommes à 6 ans lui a permis d’acquérir une technique très au dessus de la moyenne.

Une joueuse consciente de son statut et de son rôle

L’instant est historique : ce point est le premier glané par l’Argentine dans un Mondial. Le jeu des filles de Carlos Borrello n’est pas flamboyant. Pour faire simple, le bloc est très compact et le ballon est vite donné à Banini quand il est récupéré. La numéro 10 doit tout faire toute seul ensuite pour générer du danger. Une situation qui rappelle un peu le style de l’Argentine version homme avec Leo Messi non ? C’est un parallèle qui se tient et un surnom qui colle à la peau d’Estafanía. Pourtant, la meneuse de jeu n’est pas vraiment flattées de cette comparaison. Quand on lui demande son avis sur la question, sa réponse est cinglante

« Je pense qu’il est temps qu’on soit reconnue par nos noms, n’est-ce pas ? »

Pour ce deuxième match du groupe D, Banini aura fort à faire face à l’Angleterre de Phil Neville. Capitaine d’une sélection où de nombreuses joueuses sont encore au pays, Banini va encore devoir faire parler sa magie pour réussir un grand coup. La meneuse de jeu sait qu’elle représente beaucoup et qu’un bon parcours en France pourrait faire progresser sensiblement le football féminin argentin. Consciente de son statut de privilégiée, Banini veut porter haut les couleurs de son pays et honorer cet illustre maillot. Et pourquoi pas, avoir sa place dans la lignée des 10 légendaires de l’Albiceleste, tous genres confondus.

Benjamin Bruchet et François Miguel Boudet
@BenjaminB_13 / @fmboudet

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