Michel Salgado, un ancien repreneur potentiel de l’OM en passant par le système des académies et Tebas : Al Aïn ou comment l’Espagne modèle l’avenir footballistique des Émirats Arabes Unis

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Les Emirats Arabes Unis ne sont pas à proprement parler un géant du football. Pourtant, Al Aïn, son représentant qui ne participe au Mondial des Clubs simplement en tant que meilleure équipe du pays hôte, affronte le Real Madrid en finale. Une aubaine pour les Violets qui raflent tout sur la scène domestique mais qui manquent de reconnaissance à l’étranger. Symbole du football émirati qui regarde vers l’avenir, Al Aïn regroupe en son sein énormément d’entraîneurs espagnols, comme dans tout les Emirats. Retour sur quelques projets marquant portés par des Ibériques à Abu Dhabi ou Dubaï, notamment pour le développement du football dans cette partie du monde. 

Pour l’affiche, pour le lustre, pour les émotions et pour le duel d’entraîneur argentins, une finale Real Madrid-River Plate aurait été une petite douceur fondante comme du turrón blando. Las, le récent vainqueur de la Copa Libertadores est tombé aux tirs aux buts contre Al Aïn, l’invité surprise de ce Mondial des Clubs. Mais ne croyez pas que le club espagnol et son rival émirati soient si éloignés l’un de l’autre. L’Espagne et les Émirats Arabes Unis entretiennent d’excellents rapports. Si, dans la formation émiratie, aucun Espagnol ne figure sur la feuille de match, la péninsule n’est pas très loin.

Durant de longues années, les championnats du Moyen-Orient n’étaient qu’un endroit pour couler un pré-retraite tranquille au son du crissement des dollars. Au milieu des plus anciens, quelques joueurs plus jeunes sont également partis pour remplir leur compte en banque en faisait fi du projet sportif. Cependant,la situation est en train de changer. Les fonds se raréfient et cette région du monde veut peser sur le football mondial. Les Émirats Arabes Unis ne veulent plus être considérés comme un sas pour les joueurs vieillissants faisant leur dernier tour de piste avant d’envisager leur après-carrière. Pour grandir footballistiquement, il faut développer une culture football et surtout former des joueurs capables de porter haut les couleurs des clubs et des sélections. C’est là qu’arrive l’Espagne avec des solutions clés en main.

Le système des académies, royaume des espagnols

Pour former un joueur de football en Europe, le processus est clair et souvent limpide. Les petits bambins tapent le cuir dans la rue, puis rejoignent souvent un petit club amateur avant d’être capté par un club professionnel pour ensuite suivre une formation complète et devenir des joueurs de football aux alentours de 18-20 ans. Néanmoins, dans le reste du monde, la donne est différente et c’est souvent le système d’académie qui est privilégié. Pour faire simple, ce sont des écoles privées de football en lien avec différents clubs pro nationaux et internationaux qui repèrent et forment les futurs talents dans des zones où les clubs professionnels ne peuvent pas assurer une formation de qualité. C’est le cas par exemple de Samuel Chukwueze qui fait sensation actuellement à Villarreal : le Nigérian est passé par plusieurs académies au pays avant de rejoindre le Submarino Amarillo.

Al Aïn développe sa formation en marge de la ville et s’appuie sur des connaissances espagnoles. Depuis très longtemps, LaLiga et les Emirats sont liés par un partenariat. Au départ purement financier, il a progressivement évolué au fil des prolongations pour devenir une plateforme permettant à des entraîneurs espagnols d’avoir un avenir doré dans la péninsule arabique tout en permettant au football local de progresser. Alberto Gonzalez dit « Beto » est le symbole parfait de cette passerelle.

Natif de Valencia, Beto rejoint l’académie che et passe par toutes les catégories de jeunes. Rapidement, on lui propose de profiter de ce partenariat pour bénéficier d’un poste prestigieux aux Emirats, plus précisément à Al Jazira. En 2017, après avoir touché à tout et s’être totalement intégré à la culture locale, il est nommé responsable de l’académie d’Al Aïn. Plusieurs Espagnols l’accompagnent dont un ancien du Barça : Luis Aragón Bayona en charge de l’entraînement des gardiens à l’académie. Dans Diario AS, il explique pourquoi les entraîneurs espagnols ont autant la cote actuellement : « Le football espagnol attire partout où vous allez. Le Barça et l’équipe nationale ont ouvert le marché pour nous. Les gens ont vu quelque chose qu’ils n’avaient pas l’habitude de voir : des petits joueurs talentueux venus montrer que tout le monde pouvait jouer au football. Il est vrai que là où j’ai travaillé, sauf en Slovénie, les joueurs étaient tous petits. L’entraîneur espagnol cherche à améliorer ce qu’il a ». L’entraîneur physique de l’académie est aussi un Espagnol : Llorenç March.

La Spanish Pro Football, porte d’entrée vers les Emirats

Des entités espagnoles se sont glissées entre laLiga et l’organe qui régule le football aux Emirats pour prospérer. La Spanish Pro Football, basée à Valencia, est une académie mondiale et en a profité. Son projet est simple : détecter les meilleurs talents à l’étranger pour ensuite leur permettre d’avoir un contrat pro en Europe. C’est grâce à eux que Beto a pu avoir sa chance aux Emirats. Actuellement, la Spanish Pro Football est en partenariat avec l’académie Regional Sports basée aux EAU mais aussi directement avec Al Aïn. Avec les Violets, le partenariat repose sur des programmes de formations complets que met en place la SPF pour les jeunes Saoudiens.

« Le système de l’académie est très simple. Nous entraînons les joueurs dans l’environnement le plus compétitif, non seulement dans les équipes mais également contre les joueurs espagnols et mondiaux. En attendant, ils vont acquérir des compétences et des connaissances précieuses sur la méthodologie espagnole du jeu » Ruben Estelles, le PDG de l’Académie SPF

Avec la Regional Sports, on est plus sur un échange de réseaux. RS ouvre les portes du football émirati à la SPF tandis que les Espagnols ouvrent des portes du pays à leurs partenaires. En guise d’exemple, l’AD Alcorcón (Segunda) est maintenant lié avec le Regional Sports pour faire signer les meilleurs jeunes de l’académie émiratie dans la banlieue de Madrid. Dans l’autre sens, la SPF a récupéré le programme de formation des jeunes joueuses directement accordé par la fédération émiratie de football par le biais de Regional Sports.

Bien qu’étant la plus connue, la SPF n’est pas la seule académie espagnole à avoir pignon sur rue dans le pays arabe. Au milieu des académies estampillées Barça, Liverpool ou Juventus, celle estampillée LaLiga a fait la une avec bien plus de force. Vous avez bien lu : la ligue professionnelle espagnole, après avoir établi son bureau dans le conglomérat, a depuis un peu plus d’un an créé sa propre académie aux EAU. Cette réalisation n’est que la partie plus visible d’un partenariat qui lie le pays arabe et la ligue espagnole depuis de longues années. Plusieurs conférences de LaLiga sont par exemple organisées à Dubai ou Abu Dhabi, tout comme des tournois de jeunes réunissant des sélections de jeunes de l’état arabe et de clubs espagnols. Les formations dispensées dans les académies de LaLiga sont payantes et permettent de financer le projet de Javier Tebas : faire de la Liga le plus grande championnat du monde. Pour aller encore plus loin, les Emirats s’étaient placés pour récupérer le match de Liga que voulait délocaliser Tebas, vu l’impossibilité de le réaliser aux Etats-Unis. Une nouvelle preuve de la proximité entre les deux entités.

« L’objectif de la Liga Academy est de développer les compétences des jeunes ici aux EAU afin qu’ils puissent jouer au football professionnel à un niveau élevé. La Liga apporte le football de haut niveau grâce à un très grand nombre d’entraîneurs certifiés UEFA, chacun d’eux étant un ex-entraîneur de la Liga et un formateur professionnel, afin de pouvoir reconnaître le talent ». Hussein Mrad, PDG d’Inspiratus, l’agence de soutien locale de la Liga.

Dans la nuée d’académies qui pullulent aux Emirats, à la Dubai Sports City par exemple, c’est encore un Espagnol qui est à la tête de la partie formation. Le DSC est une sorte d’Aspire mais aux EAU. A la tête des écoles de football espagnoles (ou SSS pour Spain Soccer School) on trouve un certain Michel Salgado, légende du Real Madrid et 53 sélections avec la Roja. Arrivé en 2012 avec quelques formateurs venus de la Casa Blanca, l’ancien latéral a été un des pionniers dans la conquête des Emirats. Six ans après, ses équipes nommés en hommage à des footballeurs espagnols (SSS Iniesta ou SSS Carvajal) remporte tous les tournois de jeunes du pays. Salgado, qui vient régulièrement à Dubaï depuis 20 ans, est une sommité au pays. En plus de gérer la prestigieuse académie, il est ambassadeur pour la FIFA et LaLiga pour cette région. Pour compléter le tableau, il est aussi un personnage important de « The Victorious » une émission diffusée sur Dubaï TV qui cherche le footballeur de demain.

Mais alors pourquoi aucun footballeur local ne réussit à percer ?

Les Emirats Arabes Unis ont de l’argent, des structures de très bonne qualité, des formateurs de très haut niveau mais ne réussissent pas à exporter leurs talents. Omar Abdulrahman qui avait ébloui la planète foot lors des JO de 2012 à Londres n’a jamais fait le pas pour se tester à l’Europe. La raison pour beaucoup est simple : l’impossibilité à sortir de sa zone de confort. Au pays, les footballeurs natifs des Emirats ont tout : de l’argent, de la reconnaissance et surtout peu de pression. Un écosystème qui les bride inconsciemment et les empêche de briser le plafond de verre pour acquérir reconnaissance, régularité et performance à l’étranger. Míchel Salgado explique : « ils ont un problème. Ils préfèrent regarder Barcelone, le Real Madrid, Manchester United, l’Espagne et la France, plutôt que de regarder leurs propres équipes et leurs propres joueurs. Nous devons juste changer cette mentalité. Je pense qu’ils doivent ouvrir les yeux et essayer de soutenir un peu plus leur football local et national ».

Sources : Youtube

Beto raconte une expérience pour détailler cette incapacité à faire éclore le footballeur du futur aux Emirats : « cette année, nous avons envoyé neuf ou dix joueurs s’entraîner avec les équipes de Valencia. Ces joueurs, qui étaient parmi les meilleurs que nous ayons eu ici, dont beaucoup internationaux, ont été placés dans différentes équipes des catégories inférieures de Valencia. L’idée était qu’ils réaliseraient leur entraînement en Espagne, qu’ils verraient la difficulté, les sacrifices, les efforts. Après cette expérience, nous avons eu deux cas de joueurs : les plus professionnels qui ont profité de cette opportunité pour progresser et les autres, ceux qui l’ont pris comme quelques semaines de vacances. Beaucoup d’entre eux, lorsqu’ils se sont adaptés, n’ont rien fait de plus que de s’entraîner ».

L’Espagne de la pré-formation à la post-formation ?

Pourtant l’avis de Beto reste positif sur le footballeur emirati : « c’est un très bon joueur, il a des qualités qui n’ont rien à envier au joueur européen, mais il manque de mordant. Mais vous devez aussi comprendre comment il est entouré et qui l’influence. Il doit être capable de sacrifier ses privilèges pour devenir footballeur mais il n’y arrive pas ». Pour sortir le plus tôt possible le joueur de cet entourage nocif, beaucoup sont envoyés très jeunes en Espagne ou ailleurs en Europe pour se comporter comme des professionnels dans des centres de formations réputés.

Par ailleurs, une autre voie semble s’ouvrir pour faire éclore ces joueurs et elle passe encore par l’intermédiaire de l’Espagne. Depuis peu, un fonds d’investissement des Emirats fait parler de lui. Heritage Sports Holdings, porté notamment par Pablo Dana, a l’ambition de devenir le groupe avec le plus de clubs sous sa coupe dans une dizaine d’années. Dana n’est pas inconnu, notamment en France car, il y a quelques années, il s’était manifesté pour reprendre l’OM, faisant même la une de La Provence. Depuis, son groupe s’est développé par le biais des cryptomonnaies et a acheté ses premiers clubs : Gibraltar United et la UD Los Barrios en Tercera, la D4 espagnole.

La personne qui a fait le lien entre les deux clubs et représente le groupe en Espagne n’est autre que Mïchel Salgado. Évidemment. Son académie a même été financée en partie par la holding dirigée par Pablo Dana. Los Barrios est un club assez âgé mais qui n’a jamais réussi à dépasser le D4. Dans une situation financière compliquée, l’équipe a été vraisemblablement choisie par le fonds basé à Dubaï pour sa proximité avec Gibraltar. A terme, l’entité installée dans la banlieue de Cádiz pourrait être une passerelle parfaite pour offrir une carrière à des jeunes passés par l’académie de Salgado aux EAU avec aussi le Gibraltar United qui joue les premiers rôles sur le Rocher même si quelques scandales émergent autour de la gestion de Pablo Dana. L’objectif sportif serait de générer des indemnités de formations et donc remplir les caisses de la holding. On en est encore loin mais les Emirats semblent déterminés à arrêter de dépenser des millions pour des pré-retraités et enfin investir sur le long terme. De quoi permettre de dominer l’Asie avec le toque dans une dizaine d’années ?

Benjamin Bruchet 

@BenjaminB_13

 

 

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