Reportage | L’Atlético Club de Socios, premier club populaire d’Espagne : une plongée dans l’autre football

0

Un club de foot dirigé intégralement par ses socios, c’est le projet de l’Atlético Club de Socios. Pionnier en la matière, le club est né en 2007, en réaction à la politique de délaissement des socios menée par l’Atlético de Madrid. Présentation d’un fervent représentant de l’autre football, où seule la passion compte. 

« Quelle envie de venir voir du foot« , ironise le portier du Stade Municipal d’El Soto, à Mostolés, emmitouflé dans sa veste. Dimanche après-midi, au Sud Ouest de Madrid, il n’y a pas foule dans l’enceinte sportive au bout de l’avenue Iker Casillas, originaire du coin. La peinture est écaillée de partout, de la poussière de béton jonche les travées, de vieux poteaux électriques rouillés jouxtent le terrain. Si ces derniers tombaient, personne ne s’en étonnerait. Fait d’abandon et délabrement, le décor et sa grisaille siéraient parfaitement à un décor du jeu Call Of Duty. Le terrain n’a pas meilleure mine, avec son herbe jaune, vert, kaki, sèche et ses lignes refaites à la va-vite cinq minutes avant le début du coup d’envoi. Quand on lève les yeux, on aperçoit les panneaux publicitaires de la Fondation Iker Casillas, mais c’est à se demander comment le gardien peut être associé à un stade si délabré. Et puis on en vient à la conclusion que sans ce soutien, ce serait pire. Le centre sportif adjacent, en très bon état, n’aurait peut-être jamais vu le jour.

Contre le football moderne

Les installations ont beau être décrépies, ce qu’il se passe sur le terrain rebondissant est très sérieux. Ici, on est aux portes du football professionnel. Certes, la Preferente, cinquième division du football espagnol n’a pas ce statut. Il faut remonter trois ligues plus haut pour que le football devienne « professionnel » à proprement parler. Pourtant, cela n’empêche pas certains joueurs des divisions inférieures de vivre de cette activité, même modestement. Cis entre l’autoroute et des champs de chasse, en marge de la ville de Mostolés, le stade d’El Soto n’attire pas les foules. « Les télévisions ont bouffé le football amateur. Les matches le dimanche à midi… Si le Real joue le dimanche à midi, tu vas aller la voir l’équipe de ton quartier ? » peste Joaquín, notre interlocuteur. « Plus personne ne vient voir les matches. Pour ces matches-là de Preferente, il y a une centaine de personnes. Il y en a dix ans, il y en avait 500 » poursuit-il.

Le football moderne, celui des sociétés sportives anonymes et de la mondialisation, Joaquín n’aime pas ça. Mais au lieu de se plaindre sempiternellement, il y a douze ans de cela, il a participé à la fondation du premier club de football populaire d’Espagne : l’Atlético Club de Socios.

Un socio, un vote, telle est la manière dont fonctionne l’Atlético Club de Socios (ACS), ou « le Socios », comme l’appellent ses supporters. En 2007, l’Atlético de Madrid est dans le dur financièrement. Pour les plus pessimistes, la dette de 500 millions d’euros pourrait mener à la disparition du club. Représentant à peine une dizaine de pourcents du capital du club, les socios contemplent l’abîme, impuissants. Sur le forum internet de l’association Señales de Humo (ndlr. signaux de fumée en français, les plus aguerris reconnaîtront la double référence), une association contraire à la gestion des dirigeants, émerge une idée : fonder un nouveau club. Plus tôt dans la décennie, le FC United of Manchester a montré la voix. Selon Paco, premier président de l’histoire d’ACS, le cas de l’Atlético est comparable à celui de Manchester United : « un richard qui s’accapare tous les pouvoirs du club, sans payer« .

Taille humaine, relations humaines

Face au présidentialisme en vigueur à l’Atlético, la forme de ce nouveau club populaire émerge par consensus : « un club avec des valeurs, des principes démocratiques, dans lequel les socios puissions voter, décider du destin du club » expose Joaquín, qui en deviendra un jour le président. « Aujourd’hui, les socios de l’Atlético ne sont pas des socios. Ce sont des clients. Tout ce qu’ils veulent, c’est que le club leur paie l’abonnement, et c’est tout » dédaigne Nacho, directeur sportif de l’Atlético Club de Socios. L’Atlético est devenu une machine financière, avec des actionnaires venus des quatre coins du monde. Minoritaires, les socios ne peuvent faire entendre leur voix. Tout le contraire de ce qu’a développé l’ACS, où les quelques 150 socios peuvent soumettre n’importe quel sujet au vote, et poser aux dirigeants démocratiquement élus n’importe quelle question relative à la vie du club.

Pour ceux qui vont voir jouer l’ACS, c’est l’occasion de passer un moment entre amis à supporter son club  ; le groupe de supporters restaure le lien social érodé par des après-midi solitaires à regarder le foot à la télé. Et quel groupe ! Muni d’un haut-parleur grésillant, d’un mégaphone et d’un tambour, le Frente Neverón garanti la meilleure ambiance que l’on puisse voir dans un match de cinquième division à travers le pays. Avant le début de la rencontre, le haut-parleur braille du rock espagnol appelant à la résistance. Une ribambelle de drapeaux sont accrochés en haut des gradins, histoire de marquer son territoire, si la musique ne suffisait pas. Puis, le tambour se met en action, et la vingtaine de membres composant le Frente Neverón appuie son équipe, reprenant des classiques tels que Freed From Desire, ou Mi Gran Noche. Les joueurs débarquent sur le terrain avec le même son d’AC/DC qu’au Wanda Metropolitano, et jouent avec le même 4-4-2 que la troupe de Simeone. Quelle que soit la division, on peut vivre le football de la même manière.

La musique des supporters perturbe la conversation avec Paco et Joaquín. Après plusieurs tentatives infructueuses demandant de baisser le volume, ce dernier capitule. « Allez-vous faire foutre » lance-t-il faussement énervé à l’adresse de ses congénères.

Pas de concessions

En plus d’offrir du bonheur à ses socios, le jeune club connaît de belles années sportivement. « Nous étions de simples fans qui nous sommes mis à diriger un club sans n’avoir aucune connaissance. Au final, on ne s’en est pas trop mal sorti. Trois promotions en dix ans, c’est pas mal. On n’est jamais descendu, même si cette année les choses sont difficiles » prévient Joaquín, dont l’équipe est dernière du classement. « Madrid est un endroit compliqué. C’est une fédération avec beaucoup de clubs » complète Paco.

Contrairement à d’autres équipes, l’ACS ne bénéficie pas d’un soutien institutionnel, en ceci qu’il ne représente pas une commune en particulier. Ses concurrents, eux, peuvent parfois compter sur des sommes significatives de la part des exécutifs, en plus de bénéficier de facilités d’accès aux terrains, là où l’ACS peine à trouver des heures d’entraînement, en plus de devoir payer un loyer contraignant. Sans compter les concessions que les autres clubs sont prêts à faire en matière de sponsoring ou de naming. « À ce niveau, les gens qui mettent l’argent exigent des choses que nous n’accepterions jamais. Une nouvelle que j’ai vue hier : l’équipe de toujours de mon quartier, le RCD Carabanchel, s’appelle désormais Real Axpo Carabanchel, du nom d’une entreprise de luminaires. Ça nous ne l’accepterions jamais« . En Espagne, nombreux sont les petits clubs à avoir toléré de tels changements de nom.

Autre fléau, les agences de joueurs. « Beaucoup d’équipes se font infiltrer par des agences de joueurs. Ici, les joueurs sont à nous. Personne ne vient nous dire « tiens, je te passe un joueur, et demain je le reprends. Évidemment, les agences veulent faire monter l’équipe en Tercera pour faire de l’argent » explique Joaquín. La liste des possibilités de se vendre est encore s’élargit : « on nous a déjà fait des offres pour le club. Le Rayo Majadahonda nous a offert 60’000 balles pour acheter notre place en championnat. On disparaissait quoi…« . « Nous avons des principes et des valeurs que l’argent ne changera pas. Ça, c’est au-dessus de tout » tranche Nacho, le directeur sportif.

El dinero, la pasta, la plata

Finalement, l’argent ne sévit pas uniquement dans le football moderne tant décrié par les tenants du Socios. Partout, il est le nerf de la guerre, spécialement à l’heure de signer des joueurs. El Socios ne peut pas offrir de salaire à ses joueurs, à la différence des autres équipes de la division. « Le mieux qu’on peut leur offrir, c’est ce groupe d’animation. Regarde l’ambiance à laquelle ils font face. Avec le peu de moyens que l’on a, les joueurs sont confortables ici. Les joueurs passés par ici viennent nous voir même après avoir quitté le club. Le traitement qu’on leur donne est exceptionnel » valorise Nacho, l’homme qui multiplie les coups de téléphone durant les mercatos, pour entendre toujours la même question à l’autre bout du fil : « combien vous payez?« .

Avant la crise, lorsque les salaires étaient plus élevés, l’ACS ne serait pas arrivé à ce niveau. Durant la belle époque de la division, les entrepreneurs injectaient volontiers de l’argent dans le football, faisant gonfler les salaires au-delà des 200-300 euros mensuels en vigueur ces temps-ci. « À Mostolés, on raconte qu’il y a un joueur payé 700 euros par mois » abonde Paco. Le président de cette équipe ? Son nom vous dit peut-être quelque chose : Javi Poves, le joueur « anti-système », qui avait arrêté sa carrière au haut niveau, dénonçant le capitalisme du football.

Sans subventions et sans gros sponsors – « sur ce coup les dirigeants nous sommes complètement ratés cette année » concède Joaquín-, El Socios a peut-être atteint son plafond de verre sportif. « Le club est sportivement bien au-dessus de sa structure sociale et institutionnelle » résume Joaquín, qui prend soin de pointer le bénévolat de tous les membres du club. Pendant ce temps-là, l’Atlético est devenu un grand d’Europe, entrant dans une période de succès inespérée. En conséquence, quelques socios ont peut-être l’ACS, toutefois, ses fondateurs ont été confortés dans leur idée de fonder une entité démocratique. « Au final l’Atlético est une entreprise, qui se crée avec des capitaux qui viennent d’ici et là. De fait, beaucoup d’entre nous n’avons pas arrêté de suivre l’Atlético, mais tu suis plus ton club à toi, parce qu’il fait partie de toi« , révèle Paco en parlant de son Socios.

Le bonheur ne paie pas de mine.

Joaquín abonde immédiatement en son sens : « Qu’une personne d’Israël ou de Chine vienne être propriétaire de mon club, ça n’a pas de sens. Mon grand-père était dans les années 40 au Metropolitano, ma famille est socios depuis 70 ans, et ce n’est plus ce que c’était. Ce n’est plus à nous. Ca, par contre [en pointant l’ACS sur le terrain], c’est à nous« . Une certaine nostalgie se fait ressentir, avant que Joaquín ne se ressaisisse. « Mais je continuerai à être toute ma vie pour l’Atlético, et je rage à en mourir à cause hold-up d’hier [ndlr. la victoire 3-1 du Real dans le derby] ».

Les clubs de socios ont un futur

D’un côté, le football ne s’est jamais autant adapté aux désirs des consommateurs. D’un autre, le besoin de se sentir impliqué dans son club de cœur ne cesse d’augmenter. Pour les fondateurs d’ACS, les clubs de socios ont un avenir : »Avec la nouvelle loi du sport sortie cette semaine, qui ne t’oblige plus à être une société anonyme sportive quand tu arrives dans le sport professionnel, je crois que ce modèle aura un futur. Je me sens très fier, parce que le premier club de football populaire en Espagne, ça a été nous« .

Ce jour-là, El Socios perd une nouvelle fois, sans avoir démérité. La saison est décidément difficile. Toutefois, en comparaison avec le bonheur de se sentir impliqué dans la vie de son club, les résultats sportifs ne sont pas si importants. Se reléguer à pardonner les actionnaires de s’approprier une entité, uniquement en raison des bons résultats de celle-ci, ça arrive du côté du Wanda Metropolitano, mais jamais du côté d’El Bercial, stade sans histoires de l’Atlético Club de Socios.

Elias Baillif (Elias_B09)

Commentaires