Coupe d’Asie des Nations : Jordi Cruyff, enfin accepté par le football et attendu au Barça ?

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Crédits : Marca

L’histoire de Jordi Cruyff avec le football est particulière et semée d’embûches. Bien sûr, naître avec un tel patronyme aide à se faire une place dans le monde du balompié mais porter un tel nom suscite aussi les jalousies et ne permet pas de s’y sentir vraiment à sa place. Le rejeton de la légende Johan a mis longtemps à se faire un nom dans le football et ne plus être le fils de l’éternel numéro 14. Itinéraire de Jordi entraîneur, loin des sentiers battus comme pour montrer qu’il est quelqu’un entre Malte, Israël et la Chine. Et bientôt au Barça ?

L’histoire de Jordi Cruyff et le monde extérieur commence alors qu’il n’est encore qu’un nouveau né. Son père, l’homme qui a changé le football en tant que joueur ET entraîneur n’est alors que la vedette du Barça. L’Espagne est sous le régime du général Franco qui interdit les signes régionalistes. Mais Johan Cruyff se moque bien des conventions et décide d’appeler son fils Jordi en hommage au saint patron de la Catalogne. Rapidement, il est pris en grippe par les autorités locales mais son fils étant Néerlandais et natif d’Amsterdam, Johan a totalement le droit de lui faire porter un nom catalan. Depuis ce jour, Jordi ne fera jamais l’unanimité dans le monde du football, malgré un talent certain.

Une carrière de joueur minée par les blessures

Jordi suit les déménagements de son père. Alors que Johan était à deux doigts de prendre sa retraite, des investissements désastreux le poussent à accepter une offre mirobolante de NASL aux États-Unis. A son retour à Amsterdam, Jordi est logiquement intégré au centre de formation de l’Ajax. Positionné devant, souvent en soutien des attaquants, il montre des qualités intéressantes. Quand son père est nommé entraîneur du Barça, le fils est transféré dans la prestigieuse Masia. Encore une fois, il satisfait ses formateurs jusqu’à arriver au Barça B. En 1994 il est même lancé avec l’équipe fanion par son père.

Crédits : L’Equipe

En deux saisons, Jordi joue une cinquantaine de matchs pour une dizaine de buts avec les Blaugranas sous les ordres d’El Flaco. Mais très vite ses gestes sont suivis de très (trop ?) près et on le dénigre. Jordi n’est pas accepté par de nombreux joueurs qui lui reprochent de n’être là que grâce à son arbre généalogique. Avoir un père célèbre, c’est compliqué, mais être le fils de Cruyff, qui plus est au Barça, c’est encore pire tant Johan est fondamental dans le football moderne. En 1996, quand Cruyff père est démis de ses fonctions Cruyff fils est aussi poussé vers la sortie. Le président Nuñez veut « effacer » toute trace de l’héritage du hollandais au Barça.

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« Je viens de l’académie des jeunes de Barcelone, donc mes yeux ne sont pas complètement ouverts. Quand je suis arrivé à Old Trafford, c’est à ce moment-là que j’ai vu que le football pouvait être joué de manière différente, dans une atmosphère incroyable. Une très bonne expérience. Vous commencez à comprendre qu’il y a beaucoup à apprendre ailleurs, même quand tu viens du Barça. Ce fut une révélation » Jordi Cruyff à ESPN FC

Jordi retrouve un grand club et signe à Manchester United. Choix personnel de Sir Alex Ferguson, il va pouvoir évoluer dans un championnat qui a toujours intéressé son père. L’attaquant va vivre des périodes sombres en Angleterre, miné par un football physique qui l’use. Jordi enchaîne les blessures et l’explosion de Beckham le pousse au départ en 2000. La Liga revient à lui naturellement et après un prêt au Celta il est recruté par Alavés. Avec les Basques, il devient un pilier fondamental du parcours européen qui emmène le club jusqu’en finale de Coupe UEFA face à Liverpool après avoir éliminé l’Inter notamment. On pense la carrière de Jordi enfin relancée et après la relégation d’Alavés, il rejoint le voisin du Barça : l’Espanyol. Cependant, les blessures sont de retour et il n’arrive plus à enchaîner. En 2004, alors qu’il n’a que 30 ans, le natif d’Amsterdam se fait une raison et prend sa retraite avec un physique très abîmé.

L’exil pour exister : de l’Ukraine à la Chine

En 2006, le football se rappelle pourtant à Jordi. La destination est exotique : le Barcelonais d’adoption qui utilise le « nous » pour évoquer le Barça a une proposition du Metalurg Donestk, en Ukraine. Se sentant prêt à rechausser les crampons, il accepte et signe un bail de deux ans. Sur le terrain, on ne peut pas parler d’une réussite mais Jordi reste jusqu’en 2008 avant de rejoindre une nouvelle destination surprenante : Malte.

Sur la petite île méditerranéenne, Jordi est nommé joueur-entraîneur adjoint d’un Míster néerlandais qu’il a affronté en Ukraine : Ton Caanen. Le projet du duo est ambitieux avec le club de La Valetta. Alors semi-pro, ils veulent accompagner le club dans son projet de devenir professionnel. Ton et Jordi bossent sur énormément d’aspects extra-sportifs et l’attaquant qui joue quelques matchs réussit à faire trembler régulièrement les filets. En 2010, après un an de collaboration, Jordi quitte pourtant l’île pour une nouvelle destination particulière.

« A la fin de ma carrière de joueur, je me suis demandé où serait mon avenir. J’apprécie mon travail de directeur sportif. Ici, j’ai un aperçu de toutes les facettes du football. Je peux véritablement construire quelque chose, car nous devons mettre en place des structures. C’est pour moi un gros défi et en même temps, cela me permet d’apprendre beaucoup de choses qui me seront très utiles pour la suite de mon parcours » Jordi Cruyff sur son rôle de Directeur Sportif

Il quitte Malte pour une autre île : Chypre. Cette fois, il a totalement raccroché les crampons et est nommé directeur du football de l’AEK Larnaca qui fait son retour en D1 dans le championnat local. Le projet ressemble à celui qu’il avait commencé à Malte. Jordi doit faire grandir son club en important sa connaissance du football pro européen. Son premier choix à ce poste est la nomination de… Ton Caanen sur le banc des jaunes et verts. Le fils de Johan reste 2 ans à Chypre, le temps de qualifier le club pour la phase de groupe de l’Europa League, une première dans l’histoire du football chypriote. Dans une ville qui devient un repère pour les Russes en cavale et une plaque tournante diverses malversations footballistiques, Jordi est apprécié. Sur le marché des transferts, il fait fonctionner son réseau pour attirer des joueurs de qualités. Pour la première fois, son patronyme lui sert dans le football alors que durant longtemps il a été un fardeau pour lui.

L’envol en Israël : Jordi enfin adoubé par le football ?

En 2012, sa destination surprend encore une fois : Jordi rejoint le championnat israélien et le Maccabi Tel Aviv. Le club ne gagne plus grand chose et le championnat local est surtout un tremplin pour les joueurs et les entraîneurs. Cependant, à son arrivée, Jordi qualifie son nouveau club d' »Ajax d’Israël » et a de très grands projets. Son poste de directeur sportif lui permet d’avoir une vision à long terme dans un club qui a l’habitude de raisonner à court terme. Ses choix sur les bancs sont payants et le club retrouve son lustre d’antan.

Son premier choix n’est autre qu’Óscar García, ancien du Barça et pro-Cruyff père. L’Espagnol est connu pour s’être cassé les dents à l’ASSE mais aussi pour des réussites au Red Bull Salzburg après son passage au Maccabi. En Israël, Óscar fait gagner à son club son premier championnat en 10 ans. Après son départ, c’est Paulo Sousa qui est nommé. Encore une fois, c’est une réussite : le Portugais remporte le championnat avant de s’envoler avec succès pour la Suisse et Bâle avant de s’installer avec succès à la tête de la Fiorentina pendant 2 ans. Jordi a un vrai oeil pour repérer de bons entraîneurs qui font progresser son club. Même si les passages sont courts, lui est là pour apporter continuité et stabilitéb. Il reprend en main les entraînements, apporte notamment des bases de diététique et ferme le centre d’entraînement aux journalistes la plupart du temps. Le Maccabi fonctionne comme un club européen classique et c’est une réussite.

Crédits : ESPN

Cependant, la nomination de Pako Ayestarán (oui oui le même qui s’est planté à Valence) est son premier échec. Très vite remplacé par Slaviska Jovanovic qui ne reste que quelques mois au Maccabi, débauché par Fulham. Le dernier gros coup de Jordi en tant que coach est la nomination de Peter Bosz qui sera nommé ensuite à la tête de l’Ajax puis du BVB Dortmund. Entre 2012 et 2017, Jordi Cruyff aura conduit son Maccabi a remporter 3 championnats, 2 Coupes d’Israël et 2 équivalents de la Coupe de la Ligue. En plus de ça, le Maccabi s’est qualifié pour une phase de groupe de l’Europa League et une de la Ligue des champions. Son passage en tant que DS du club est une réussite mais ne s’arrête pas là

Après une saison 2016-2017 pas au niveau des attentes, Jordi Cruyff se nomme entraîneur général du club. A présent titulaire des diplômes UEFA pour entraîner, il connaît un succès prometteur sur le banc. Après 6 ans dans les bureaux, Jordi remporte la Coupe de la Ligue avec le Maccabi. De plus il classe sa formation 3e lors de la première phase du championnat et ensuite 2e du classement final. Pour flatter encore un peu plus son bilan, Jordi mène le Maccabi jusqu’à la phase de groupe de l’Europe League. Malgré la dernière place, les Israéliens battent tout de même Villarreal. Jordi informe cependant qu’il quittera le club à la fin de la saison. Les hommages affluent pour féliciter le travail immense accompli, non seulement au Maccabi mais aussi au niveau local. Les supporters du club font même un tifo à son effigie.

Son président au Maccabi à des mots élogieux sur son DS devenu entraîneur : « Il a laissé une marque et sera toujours le bienvenu au Maccabi. Depuis que je l’ai rencontré, il est un homme de parole et un mélange de loyauté et d’honnêteté. Nous nous sommes bien amusés et nous avons fait beaucoup de choses ensemble. Nous avons prolongé notre collaboration beaucoup plus longtemps que quiconque ne le pensait ». Le propriétaire canadien, malgré sa nature froide, a ajouté : « Durant toutes ces années, il a montré qu’il était un homme de parole qui sait aussi faire face aux moments difficiles. Il a acquis une reconnaissance et un respect dans le club qu’il a érigé à un très haut niveau ».

La Chine pour confirmer ses bonnes dispositions

Alors qu’il est annoncé un peu partout en Europe et notamment proche d’Everton ou même à la tête de la sélection d’Israël, Jordi prend encore une fois le contre-pied et accepte l’offre du Chongqing Dangdai Lifan en Chinese Super League. Comme il le confesse lui-même, « le contrat est immense ». Pourtant, l’argent n’est pas la seule chose qui a poussé Jordi à rejoindre la Chine. Il veut avancer pas à pas et comme il l’affirme aussi régulièrement : « avec mon nom je n’ai pas le droit à l’erreur ». A peine enfin accepté dans le football comme étant Jordi Cruyff et non « Jordi, le fils de Johan », le natif d’Amsterdam marche sur des oeufs et sait que sa nouvelle crédibilité peut s’effondrer rapidement s’il fait les mauvais choix.

Au sein d’un club dans une spirale négative plus qu’inquiétante, Jordi réussit une nouvelle fois de belles choses. Malgré des débuts compliqués, le Batave ne concède que 4 défaites en 13 matchs de championnat pour 5 nuls et 4 victoires. Ces résultats encourageants sauvent le club de la descente et valident sa prolongation d’un an. Lui ne veut toujours pas précipiter les choses mais une signature dans un club un peu plus huppé en Europe semble une évidence tant les résultats aussi bien sur le banc que dans les bureaux plaident pour lui. Jordi est à la croisée des styles, entre une volonté de bien jouer au ballon en repartant de derrière et une approche plus froide par moments, moins jusqu’au-boutiste que son père.

Son nom traîne toujours avec insistance du côté du Barça, d’autant qu’il a déjà repoussé une avance en 2017. La presse espagnole l’annonce comme potentiel successeur d’Ernesto Valverde à la fin de la saison. Il est aussi dans les petits papiers de Josep María Bartomeu qui, dans son projet de valoriser toujours plus la marque Barça, verrait d’un bon oeil d’avoir un Cruyff dans son équipe, que cela soit dans les bureaux ou sur le terrain. Bien sûr, on en est encore loin mais Jordi qui a tout fait pour s’affranchir de l’héritage de son père pour écrire son histoire semble réticent à un retour au Barça tant il sait comment il serait jeté de nouveau en pâture. A l’heure actuelle, il se contente de distiller quelques avis tranchés sur le football espagnol, de suivre le Barça et de préparer la prochaine saison avec le Changqing. Avant d’annoncer un retour en grande pompe en Europe ?

Benjamin Bruchet 

@BenjaminB_13

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