Coupe d’Asie des Nations : Teerasil Dangda, de City à Almeria ou la confrontation entre un crack thaïlandais et la dureté du football européen

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Crédits : Tnp

Ce nom ne vous dit sûrement rien, pourtant Teerasil Dangda est une légende en Thaïlande, son pays natal. Offensif incroyable qui empile les buts en club, il est le fer de lance d’un sélection ambitieuse qui va disputer un huitième de finale de Coupe d’Asie des Nations. À 30 ans, Dangda est connu et reconnu en Asie et s’est lancé deux fois à l’assaut de l’Europe, sans succès. Retour en profondeur sur son passage à Almeria en 2014, entre marketing et sportif.

Teerasil Dangda est un crack, peut être le joueur le plus talentueux de l’histoire moderne de la Thaïlande. Avec les Changsuek (éléphants de guerres en VF), il facture près de 40 buts en moins de 100 sélections. Attaquant plutôt complet qui s’épanouit surtout en étant en soutien d’un buteur de surface, Teerasil dispose d’un physique plutôt fluet mais d’une qualité technique bien au dessus de la moyenne. En 10 ans de carrière, Dangda s’est essayé deux fois à l’Europe. La première fois à City et la deuxième fois à Almería, et ce à chaque fois dans des contextes plus que particuliers où sa signature correspondait à une opportunité marketing plutôt qu’à un choix sportif. Retour surtout sur son expérience à Almería dans un club qui lutte pour le maintien.

City, un avant goût de sa relation avec l’Europe

En 2007, Teerasil Dangda n’a même pas 20 ans mais déjà une sacrée réputation en Thaïlande. Tournant a une moyenne de 0.5 buts par matchs, l’offensif confirme le talent aperçu lors de sa formation et montre qu’il est un grand espoir. C’est là que la surprise arrive, on l’associe à Manchester City et très vite le deal se fait. Avec 2 autres comparses (Kiatprawut Saiwaeo et Suree Sukha) du championnat thaï, il rejoint l’Angleterre et l’équipe entraînée alors par Sven Goran Erikson. La même année, en décembre il remporte la médaille d’or lors du tournoi U23 des Jeux d’Asie du Sud Est. En prime il sera sélectionné pour la première fois avec la sélection senior.

Ce transfert est une surprise sans en être une. Le nouveau propriétaire des sky-blues n’est autre que Thaksin Shinawatra, l’ancien premier ministre de la Thaïlande. Depuis qu’il a été poussé à l’exil par son pays d’origine, il s’est établi à Londres et s’est fait plaisir en s’offrant Manchester City. Connu pour ses frasques et d’avoir une réputation contrastée au pays, Thaksin a tout de même une ambition claire et il sera le premier à établir énormément de partenariat avec des clubs étrangers. La signature de Drangda est un de ses choix, poussé par Worawi Makudi, président de la fédération de football thaïlandaise de l’époque qui rajoute : « Je crois que nos standards de football et le niveau de nos joueurs sont aussi bons que ceux d’autres pays. »

Crédits : Givemesport

Derrière cette arrivée, la volonté d’implanter la marque City en Thaïlande en plus de la création d’une académie du club anglais dans le pays est réelle. Sauf que voilà, les 3 joueurs recrutés n’ont pas le niveau pour évoluer en PL et en plus ne sont pas éligibles à un permis de travail au Royaume Uni. Ils ne peuvent donc pas disputer de minutes en match officiel sur l’île. Dangda est même prêté à Grasshopper, un des clubs partenaires de City pour tenter de gratter des minutes. Évoluant seulement avec la réserve du club Suisse en 2008 il est de retour à City mais le club a changé de main. Mansour bin Zayed Al Nahyan a racheté le club, les 3 thaïlandais voient leur contrat être cassés par la nouvelle direction et Dangda retourne au pays à Rajpracha.

Cependant pour Teerasil, ce n’est pas du temps perdu, en 2011 à la FIFA il revient sur les bienfaits de son passage en Angleterre :  » Le temps que j’ai passé chez City m’a été utile, car j’ai acquis de précieuses expériences » et rajoute « Cela m’a permis de passer du niveau amateur au niveau professionnel. » Il poursuit : « Cela a élargi ma vision et j’ai appris l’importance d’avoir la bonne attitude pour m’améliorer davantage. Plus important encore, cela m’a aidé à me décider à poursuivre ma carrière de footballeur. J’ai également dû m’adapter à la manière européenne en matière de discipline et de mentalité. J’ai appris que je devais avoir confiance en moi en mes techniques et en mes compétences et qu’avec cela, je pourrais briser certaines des valeurs sociales traditionnelles de l’Asie « .

Dangda à Almeria, entre bug informatique et pré saison de folie : des débuts parfaits.

En 2014, Dangda est devenu une star de son championnat dans le tout puissant Muangthong United. Faisant régulièrement tremblé les filets avec son club en plus d’être une des figures de proue de la Thaï League. Cette forme combinée à des prestations abouties avec sa sélection sur le continent refont sortir son nom en Europe. José Galán, l’espagnol globetrotteur qui a côtoyé Dangda est élogieux à son égard. Pour lui c’est un  attaquant « avec beaucoup de qualité, un très bon jeu de tête, une excellente première touche et une bonne frappe au sol ». Et l’espagnol le pense capable de réussir en Europe« Bien sûr, les différences entre le football thaïlandais et européen sont toujours grandes, mais les défenseurs ici ne sont pas nuls, loin de là, et Teerasil a marqué 24 buts avec la même équipe avec laquelle Fowler la saison dernière n’a marqué qu’un but, cela signifie quelque chose. »

Crédits : Atletico Fans

L’année 2012 est une de ses plus abouties, Dangda remporte notamment le soulier d’or de la Coupe Suzuki AFF en plus de nombreuses distinctions individuelles locales. Un accord entre son club et l’Atleti permet à Teerasil de s’entraîner durant 2 semaines à Madrid en 2013. Il a de bonnes sensations mais le rythme européen le met rapidement dans le rouge. Sur le site web des Rojiblancos il déclare : « C’est une excellente occasion d’être aux côtés de joueurs et de stars que vous regardez chaque semaine à la télévision dans mon pays. ». Lors de cette même année 2013 il trouve le chemin des filets lors d’un amical face au Barça lors d’une tournée des catalans en Thaïlande.

« Nous l’avons vu dans certains jeux, il joue bien, techniquement, c’est un gars intéressant et nous verrons s’il peut prouver ce que nous avons vu dans les vidéos » Diego Simeone sur Teerasil Dangda

Cela ne fait pas l’affaire avec l’Atleti mais plusieurs clubs sont sur les rangs pour l’enrôler dont : le Vitoria Setubal et Almeria notamment. Cependant, on joue la mi-saison en Europe. Une situation qui pousse Dangda à refuser les deux offres. L’attaquant veut mettre toute les chances de son côté pour réussir. Pour lui, arriver en Europe après une saison éprouvante au pays et en cours d’exercice sur le vieux continent n’est pas le meilleur moyen de réussir et il a plutôt raison.

Le Vitoria lâche le morceau mais Almeria continue de faire pression. Quelques mois après le premier refus, Dangda accepte cependant de rejoindre l’Espagne en prêt pour le mois de juin de la même année. Dans la presse locale il est revenu sur l’intérêt persistant d’Almeria : «Quand je les (Almeria) ai rejetés la première fois, je n’étais pas sûr qu’ils reviendraient. Mais ils l’ont fait et m’ont proposé un contrat de prêt d’un an. Cette fois, je commencerais la pré-saison. Cela sonnait juste. Le plus important, c’était qu’Almeria me voulait vraiment. Si l’accord ne faisait que faire partie d’un plan de marketing, je ne voudrais pas y aller. »

« Il (Teerasil) est le footballeur thaïlandais numéro un qui a déjà eu l’occasion de s’entraîner avec de grands clubs en Europe. Il est maintenant prêt à faire partie d’une équipe et a les compétences et l’attitude pour réussir dans la compétition espagnole », souligne à EFE Issarapong Ponmung, journaliste spécialisé dans le football international de Siam Keela

Lorsque l’annonce tombe sur le site du club espagnol, des milliers de connexions arrivent de Thaïlande et le site d’Almeria tombe en carafe. Le début d’une folie totale autour des andalous au pays des éléphants. Pourtant, Almeria n’est pas au mieux en championnat et va lutter jusqu’au bout pour son salut en Liga. Entraînés par le très jeune Francisco (actuellement à Huesca) les andalous se sauvent à la dernière journée. De Thaïlande, Dangda suit sa nouvelle équipe à distance.

« le nombre d’abonnés sur Facebook est passé de 12 000 à 382 000, soit 3 000%, on est le club qui a enregistré la plus forte croissance au monde au cours de la dernière année », a déclaré César Hernando, responsable des réseaux sociaux d’Almeria

Les andalous maintenu en Liga, la curiosité Teerasil peut continuer en Andalousie. À sa descente d’avion, un accueil magnifique et énormément de journalistes. Surtout qu’en plus d’avoir un suivi particulier en Espagne, le thaïlandais arrive avec deux journalistes thaïlandais qui vont suivre le quotidien de l’attaquant. Ce pari que fait Almeria n’en est pas vraiment un. Alors que la Liga pousse les clubs à faire des tournés à l’étranger, les andalous ont calés une série de match en Thaïlande.

Crédits : goal

Sur les étals des marchés, des maillots d’Almeria marqué du flocage de Dangda fleurissent aussi. Le club andalou qui assure avoir fait signer l’attaquant seulement sur des critères sportifs y gagne déjà médiatiquement et voit sa popularité explosée en Asie. Le nombre de suiveurs du club subit une augmentation incroyable. Cette hype extrasportive est entretenue par des sorties convaincantes de Teerasil Dangda lors des amicaux

« La chemise d’Almeria avec le numéro et le nom de Teerasil est l’une des plus demandées au cours de ce mois », explique le vendeur d’un magasin situé dans un quartier du centre-ville de la capitale

Les deux journalistes qui travaillent pour Siamsport connaissent bien le joueur. Pour eux :  « C’est le joueur le plus célèbre en Thaïlande, mais aussi le meilleur. Il serait donc correct de le comparer davantage à Cristiano Ronaldo qu’à Beckham », explique James Arwut, l’un d’eux qui rajoute : « Nous envoyons environ cinq articles par semaine ». Le suivi de Teerasil ressemble aux épisodes de Martine. On voit le thaï à la plage, sur les marchés, à la maison ou encore dans des lieux célèbres de la ville. Siamsport, la société qui fait travailler ces deux journalistes, n’est autre que le propriétaire de Muangthong United le club de Dangda. Même au pays, on se sert médiatiquement de l’offensif … Tebas saute aussi sur l’occasion et annonce qu’Almeria sera surtout programmé à 12h ou 16h pour permettre aux asiatiques de suivre les andalous.

« Avec la signature de Teerasil, Almeria a non seulement recruté un bon joueur, mais également un pays entier. Almeria était inconnu de la foule des locaux il y a plusieurs mois et fait désormais partie des clubs de la ligue espagnole les plus fréquentés en Thaïlande «  déclare Pavin Boonprasit, spécialiste du marketing du football asiatique

Barrière de la langue et la dureté du football professionnel : autopsie d’un nouvel échec en Europe.

Malgré que Francisco n’ait été informé qu’au dernier moment de l’arrivée du thaïlandais dans son effectif, il apprécie Dangda et semble disposer à lui faire confiance en match. En balance avec Hemed notamment, l’asiatique joue des gros quarts d’heures en fin de match lors des 3 premiers matchs de Liga. Teerasil est intéressant mais le rythme européen lui pèse et l’empêche d’être performant sur un match entier. La barrière de la langue est un vrai frein pour son intégration dans le groupe et sa compréhension des consignes.

Les premiers compliments sont pourtant de sorties. Le joueur Miguel Ángel García ‘Corona‘ a également tenu à souligner les grandes qualités de l’attaquant thaïlandais. « Il a de bonnes dispositions et beaucoup de qualité, son attitude est très bonne et il s’adapte rapidement au travail. C’est un attaquant très mobile et pour les joueurs du milieu du terrain, comme moi, il facilitera le travail », a déclaré le capitaine de l’équipe. Francisco Rodriguez, son entraîneur à Almeria, rajoute «Nous sommes très heureux d’avoir Teerasil dans notre équipe. » Cependant, le tourbillon médiatique commence à devenir très grand. Teerasil Dangda est notamment revenu sur son arrivée, assez folle. : « À l’aéroport, des supporters m’attendaient, ce qui était totalement inattendu. Ils ont demandé mes autographes, mes photos. C’était surprenant. Les journalistes étaient également présents. Je n’étais même pas célèbre. Je n’avais rien fait, mais des dizaines de fans étaient là pour moi. « 

En plus de devoir diriger une célébrité nouvelle, Teerasil doit apprendre à vivre dans un pays qu’il connaît que très peu. Sans voiture, il se rapproche de Ruben le gardien d’Almeria passé par le Barça. Les deux communiquent en anglais et l’espagnol lui sert de chauffeur. En plus de devoir s’acclimater culturellement, Dangda doit se mettre au niveau sportivement au quotidien. Le thaï est revenu sur ses débuts :  “Je me suis toujours demandé si j’étais assez bon pour La Liga en imaginant ma première touche. Et quand j’ai finalement eu l’occasion, je me suis concentré, j’ai trouvé mon rythme… Je savais que j’étais assez bon pour la Liga « .

En plus de ça, Dangda prend un choc en découvrant le quotidien d’un club pro européen. « Chaque jour avant l’entraînement, nous devions passer un gros bilan de santé. Et il y avait un test de dopage chaque mois. Ils avaient un système qui surveillait vos forces – votre force de saut, etc. Ils avaient tous vos dossiers sur l’ordinateur et ils suivraient si vous vous amélioriez ou pas dans un mois et c’était qu’Almeria. Comment ils fonctionnent à Barcelone et au Real Madrid?  » Il réussit à faire illusion au début, mais rapidement les problèmes vont pourtant devenir immense pour Teerasil Dangda dans la relative tranquillité andalouse.

Lors des deux victoires d’Almeria, Teerasil ne dispute plus de minute mais est présent sur le banc. Il rejoue une vingtaine de minute contre Villarreal lors de la 8e journée mais sort du groupe des 18 ensuite. La pression devient très importante autour de Francisco et Almeria s’enfonce dans les bas-fonds du classement. En Copa il débute son premier match en Espagne. En plus d’être le premier Thaïlandais à avoir joué en Liga et en Copa, il ouvre son compteur but face au Betis. La semaine suivante, il entre à la mi-temps du match face à Eibar en Liga. Après cette nouvelle défaite d’Almeria Francisco est demis de ses fonctions. Juan Ignacio Martinez est nommé et l’avenir de Teerasil s’assombrit.

Il débutera 2 matchs de Copa et jouera quelques minutes lors du retour face au Betis face à Seville en Liga sous les ordres de son nouveau mister mais le ton change à l’entraînement. Toujours plus isolé dans l’effectif, Teerasil est poussé vers la sortie par un entraîneur qui n’a pas le temps de s’occuper du thaï. Surtout qu’à l’entraînement les premiers problèmes arrivent.

«Je me suis senti laissé seul, à la dérive. »

A coté de ça, Teerasil a le mal du pays et la barrière de la langue devient insurmontable. « Au fil des jours, je me suis senti abandonné» avoue le thaïlandais avant de rajouter «J’ai commencé à me sentir mal quand je n’ai pas compris ce que l’entraîneur a dit. Je ne pouvais pas parler et je me sentais abattu. Le pire jour est celui où ils ont organisé un brunch cocktail après l’entraînement du matin. Tout le monde s’est assis dans un groupe et a parlé. Dans tout le club, j’étais le seul à ne pas savoir ce qui se passait. C’était pire que sur le terrain. J’étais assis parmi mes coéquipiers mais je ne comprenais pas de quoi ils parlaient ni pourquoi ils riaient. Le problème de la langue s’est intensifié. »

Sans avenir, alors qu’il avait clamé sa volonté de rester en Espagne et de prouver qu’il avait le niveau pour performer en Europe Dangda se fait une raison et plie bagage pour rentrer au Muangthong United. Malgré cet échec, Teerasil garde un bon souvenir de son passage en Espagne : «Mes six mois en Espagne ont été le meilleur temps de ma carrière de football malgré le manque de succès, de buts et de titres. Est-ce que j’ai des regrets? Absolument pas ».

Ce passage reste cependant une déception très grande pour lui et les suiveurs du football asiatique et espagnol. Par deux fois, on se dit qu’on s’est d’abord servi de Dangda dans un but commercial, sa réussite sportive n’étant pas une priorité. Dangda qui a de nouveau performé par la suite s’est à nouveau essayer à l’étranger tout en restant en Asie la saison dernière avec bien plus de réussite. Au Japon à Hiroshima il a pu avoir sa chance et a montré qu’il avait un niveau très satisfaisant. Personne ne peut dire si Dangda avait le niveau pour Almeria, mais l’attaquant a appris énormément de ce passage et ça lui sert encore actuellement. Avec une sélection qui performe en Asie, qui sera le nouveau thailandais à s’essayer en Liga ? Affaire à suivre

Benjamin Bruchet

@BenjaminB_13

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