Real Madrid : René Petit, le Di Stéfano français entre la Casa Blanca et la Real Unión Irún

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C’était il y a plus d’un siècle. Une éternité. Le football n’en était qu’à ses balbutiements et le Madrid FC n’était pas encore Real. René Petit était l’un des tout premiers joueurs complets, capable de faire lever les foules espagnoles. Passé par la Casa Blanca, le Basque d’adoption a ensuite fait le choix du coeur en rejoignant la Real Unión Irún où il a joué avec El Parajito, le grand-père d’Unai Emery. Portrait d’une des premières légende du club merengue devenue ensuite ingénieur en génie civil.

Avant Cristiano Ronaldo, il y a eu Zinedine Zidane. Avant lui, il y a eu El Buitre Emilio Butragueño. Et avant lui encore Alfredo Di Stéfano. Et avant lui ? Et si c’était René Petit ? L’avant-centre n’est pas le plus connu des footballeurs tricolore passé par le Real Madrid. D’ailleurs, quand il a rejoint la Casa Blanca en 1914 en compagnie de son frère Jean, le club n’est pas encore Real, appellation apposée au Madrid FC en 1920. Pourtant, ce natif de Dax d’une mère espagnole et d’un père responsable de trafic ferroviaire français est le premier joueur à avoir impressionné journalistes et spectateurs. René Petit a grandi au Pays basque, principalement à Irún la frontalière, là où son père était posté. Cette région est le berceau du football espagnol. C’est là qu’a émergé le balompié, ramené par les marins anglais dans la soute de leurs bateaux qui ont accroché leurs amarres dans les ports de Biscaye et de Guipúzcoa. La fratrie Petit fait donc partie de la première génération à être née avec le football comme loisir à part entière.

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Le football espagnol s’est structuré au cours des 3 premières décennies du XXe siècle avec, en point d’orgue, la création de la Liga en 1929. Bien qu’ils aient plusieurs dates de naissance, le Barça voit le jour en 1899 et le Madrid FC en 1902. L’Athletic, l’une des premières entités d’envergure, naît en 1898. Logiquement, la première compétition nationale est créée : la 1re Copa de Su Majestad El Rey est disputée en 1902. La frénésie du ballon rond envahit fort l’Espagne et René Petit tâte le cuir dans la cour de son collège situé à Madrid. Car pour leur scolarité, les petits Juan et René ont été envoyée dans la prestigieuse école Del Pilar, l’une des meilleures de la péninsule. René caresse le rêve de devenir ingénier en génie civil.

Titulaire à Madrid… à 15 ans

Mais avant de construire ponts, chaussées et barrages, c’est une autre qualité de René Petit qui attire le regard : sa frappe de balle. De plus, sa puissance physique incroyable donne l’impression que le ballon est aimanté à sa chaussure. En 1914, alors qu’il n’a pas encore 15 ans, il signe au Madrid FC, professionnel depuis 1910 et déjà auréolé de 4 victoires en Copa, l’équivalent du titre de champion d’Espagne. Or, depuis 6 ans, c’est la disette. Le football du début du XXe siècle était bien plus fou à l’époque que maintenant. Des écrits parlent d’un accord pour que le Français joue avec le Madrid FC mais qu’il continue de s’entraîner avec la Real Unión Irún fondé en 1915.

Le Real Madrid en 1917. Crédits : Pinterest

Une chose est en revanche bien certaine : René Petit dispute deux éditions de la Copa avec la tunique blanche. Il n’est encore qu’un adolescent. Sa première participation se solde par une défaite en finale sans appel (4-0) ; son frère Jean est d’ailleurs titulaire. Madrid prend sa revanche en 1917. Cette année-là, le club de la capitale renoue avec le succès contre les Basques de l’Arenas de Getxo. En revanche, Jean ne participe pas à ce succès : pas de traitement de faveur, il a été mobilisé pour la Grande Guerre et envoyé au front comme des millions d’autres jeunes hommes.

Lors de cette finale, René Petit écrit l’une des plus belles pages de sa carrière, à tout juste 17 ans. Alors que Madrid est mené 1-0, il récupère le ballon au milieu du terrain, dribble tous ses adversaires avant de tromper le gardien basque. Ce golazo enflamme la foule et le Madrid FC retrouve les sommets. René Petit entre dans l’histoire du football espagnol par la grande porte. Il devient l’une des premières idoles du club, 35 ans avant Alfredo Di Stéfano. Mais alors que son chemin est tout tracé, il quitte Madrid et revient à Irún.  Avec le maillot de la Real Unión, il remporte une 2nde Copa consécutive contre… Madrid évidemment. Mais une nouvelle fois, la vie de René Petit n’est pas linéaire. A 18 ans sonnés, comme son frère aîné, il est appelé sous les drapeaux pour combattre lors d’un conflit mondial qui s’éternise depuis près de 4 ans.

Détour par la France

Pour un temps, la carrière de René Petit est mise entre parenthèses. Cependant, il a plus de chance que son frère Jean, revenu blessé du front et contraint d’arrêter le football : les combats sont finis et il ne prend pas part au conflit. Dans le même temps, ses exploits ont franchi les Pyrénées et les gazettes parlent de lui comme du footballeur moderne par excellence, celui qui a changé la manière d’appréhender le balompié.

Lui le buteur qui préférait évoluer « inter » au milieu de terrain avait un style atypique. Il aimait les dribbles et les passes à ras de terre alors que le football de l’époque était plutôt un gigantesque bazar avec des chandelles vers l’avant pour porter le danger le plus loin possible. Cette réputation lui vaut une proposition du Stade Bordelais en 1918. René Petit éblouit encore tout le monde et reçoit une convocation pour les JO d’Anvers en 1920. L’équipe de France atteint les demi-finales et c’est à cette occasion qu’il joue ses deux seuls matchs internationales.

La meilleure Real Unión de l’histoire

Nous sommes en 1920 et René Petit clôt son histoire avec la France. Il revient chez lui, à Irún, là où tout a commencé. Dans cette ville qui partage une gare avec la France et où son père avait son emploi, il devient une idole d’un des plus grands clubs espagnols, l’un des 10 fondateurs de la Liga. Entre 1920 et 1930, la Real Unión remporte 2 fois la Copa (1924 et 1927) en trois finales disputées. Dans cette équipe figure un gardien surnommé El Parajito, le petit oiseau. Ce n’est autre que le grand-père d’Unai Emery. Les txuri-bletz vivent le meilleur moment de leur histoire et René Petit reste pour beaucoup le joueur le plus talentueux à avoir porté ce maillot.

En plus de ces titres nationaux, la Real Unión remporte de nombreux titre de champion de Guipúzcoa, confirmant son statut de grand d’Espagne. Mieux : en 1925, Boca Juniors fait une tournée en Europe et seulement 2 clubs sont capables de battre les Argentins : l’Athletic et la Real Unión. Enfin, la finale de 1927 disputée contre Arenas Club de Getxo est le tout premier à être retransmis à la radio en Espagne. Cette Copa est le dernier titre majeur de la Real Unión. René Petit vieillit et voit son club de cœur dépérir et sombrer. En 1932, les txuri-beltz sont relégués et le Français prend sa retraite sportive. Irún était-elle une ville suffisamment grande pour assumer la présence d’un club professionnel ? La Real Unión a-t-elle été l’une des premières victimes de cette évolution du football ? A l’image d’Arenas de Getxo, le club a perdu son lustre et se débat en Segunda B dans son historique Estadio Gal qui a connu de nombreuses modifications depuis cette époque dorée. Il a fallu attendre 2015 et la victoire en Copa Federación contre le CD Castellón pour qu’Irún retrouve enfin le parfum des succès.

La Real Unión Irún en 1925. Crédits : Royal Irun

Les crampons au clou, René Petit ne quitte pas la région pour autant. Fidèle à son rêve d’enfant élève au colegio del Pilar, il devient ingénieur en génie civil et s’occupe de grands projets. Il travaille notamment sur le barrage du lac de Yesa, le travail de toute une vie qui vaut à l’ancien du Madrid FC d’avoir une rue à son nom dans la ville aragonaise. Avec la guerre civile, ses activités sont interrompues et il rejoint la France toute proche quelques mois. Pour l’ensemble de son oeuvre, René Petit a reçu la croix de l’ordre du mérite. Décédé en 1989 à 90 ans à Hondarribia, ville portuaire qui fait face à Hendaye de l’autre côté de la Bidassoa, René Petit n’a pas été prophète en son pays. Après avoir pris sa retraite, il meurt en 1989. Idole du football espagnol et ingénieur émérite : Petit par le nom mais grand par le talent et l’intelligence.

Benjamin Bruchet
@BenjaminB_13

 

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