Barça : Valverde, à la recherche de la synthèse

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Le Barça peine à retrouver la beauté esthétique de ses meilleures années. Ernesto Valverde n’a de cesse de recourir à des innovations, tentant de trouver des solutions qui marchent… parfois. 

Le professeur, que l’imaginaire collectif décrirait comme grisonnant, austère, voire désenchanté époussette ses manches, faisant valser la fine poussière de craie, accompagnatrice de toute sa carrière. Il s’économise une relecture, parfaitement sûr de ce qu’il vient d’apposer au tableau. D’une part, les répétitions années après années de ses cours lui ont conféré une confiance totale en sa monstration. D’autre part, son raisonnement ne saurait être faux. Tout le contraire, l’exposé relève de la vérité-même. « A = non-A ne saurait être vrai » a-t-il écrit, devant son auditoire circonspect. Mais c’est une formule toute logique! Plus précisément, il s’agit du principe de non-contradiction formulé par Aristote, devant être respecté pour tous les énoncés prétendant à la vérité. « Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose ». C’est inattaquable, circulez, il n’y a rien à contester.

S’il faut se garder de la contradiction, il se peut qu’il faille l’affronter pour la résoudre. Le fameux modèle hégélien thèse, antithèse, synthèse est bien utile à la résorption. Ernesto Valverde, un autre professeur grisonnant, ne le sait que trop bien. Thèse : il faut appliquer à nouveau le style du Barça. Antithèse : il n’a pas les joueurs pour, ce qui formulé logiquement mais grossièrement pourrait donner « Xavi = Rakitic ne saurait être vrai ». Synthèse : pas encore trouvée, mais il y travaille. Rakitic, alors, au centre de la contradiction ?

« Rakitic n’a pas ce profil d’organisateur en attaque »

Un Croate qui se tient trop à carreau ?

Tandis que l’appareil offensif barcelonais, celui des Dembélé, Coutinho, Malcom, Munir voire Luis Suárez semble taillé pour le déséquilibre, son homologue du milieu vit par le contrôle. Busquets, Arthur, Rakitic sont perdus dès que la maîtrise collective est fuyante. Ce sont des joueurs « pausés », comme on le dit en Espagne, bien plus à même de s’instaurer dans la structure de jeu positionnelle du Barça. Sauf que pour Rakitic, les pré-requis nécessaires pour jouer en tant relayeur (interior) dans une telle structure ne sont pas vraiment remplis. Le Croate propose peu de jeu entre les lignes, n’a pas grande capacité à se retourner étant dos au jeu, participe peu de part son propre chef à la création de situations dangereuses. De fait, il est beaucoup plus à l’aise quand il s’agit d’être à la hauteur de Busquets, avec le jeu de face, là où prendre des risques est facultatif.

Albert Morén, grand suiveur et analyste du Barça sur son site internet eumd.es, détaille la figure du joueur: « Rakitic n’a pas ce profil d’organisateur en attaque. Il ne l’a jamais été, ni à Séville, ni à Schalke 04, ni au Barça. Par le passé, ce sont d’autres joueurs qui se sont chargés de ce rôle : parfois Iniesta, parfois Busquets. Peut-être que les plus significatifs car n’étant pas proprement des milieux, ont été Messi qui redescendait au milieu et Dani Alves. Ce latéral, qui pour des questions d’âge ne pouvait plus contrôler toute l’aile comme il l’avait fait autrefois, étant à la fois latéral et ailier, mais qui pouvait en revanche aller dans des zones plus intérieures, grâce à sa créativité et sa lecture du jeu ». 

Les fans du Barça sont alors tous saisis de la même interrogation furieuse: pourquoi aligner sans cesse Rakitic, tant celui-ci se distance de la fonction d’interior que le jeu lui demanderait d’assumer ? La réponse a un caractère collectif. Rakitic a beau ne pas être flamboyant, il permet de maintenir la structure de l’équipe. Avec le jeu face à lui, il a augmenté sa participation, contribuant à stabiliser l’équipe en phase de possession. Sous Rakitic, l’ordre prévaut. Restrictive à l’heure de créer avec ballon, cette interprétation de son rôle est néanmoins fondamentale sans lui.

Albert Morén détaille : »Rakitic a été une pièce important pour habiller le milieu de terrain, au niveau de la ligne derrière Messi. Rakitic est près de Busquets. Il lui permet d’avoir un appui et même de réussir à être influent plus haut sur le terrain en attaque. Il y a des fois où ce n’est pas Busquets qui a été le dernier joueur au milieu, mais Rakitic« . Rapprocher Rakitic de Busquets fait perdre à l’équipe du jeu intérieur et tue le jeu entre les lignes. À la fois, rapprocher Rakitic de Busquets permet d’avoir une sécurité défensive accrue et libère le n°5 catalan. Entre ces deux approches, Valverde a tranché. Ce qu’il perd d’un côté, il le gagne de l’autre. Faute de disposer du joueur idéal pour le poste que serait Verratti, il maintient Rakitic. Reste à savoir pourquoi Vidal est placardisé, sans raison compréhensible vu de l’extérieur. Le Chilien pourrait lui aussi faire le travail du Croate ;un ouvrage peu séduisant, très utile. Busquets avait besoin d’une telle manœuvre.

Busquets, le retour à la vie

Le natif de Sabadell a beau ne pas être pas dans la forme de sa vie, ses difficultés sont de l’ordre de l’individuel plutôt que de l’ordre collectif, comme cela était le cas à la fin de l’ère Luis Enrique. À mesure que le contrôle des siens se délitait, les espaces à couvrir devenaient de plus en plus grands pour Busquets, qui perdait pied. Pour profiter du meilleur Busquets, il y a deux solutions : lui permettre de défendre en avançant, et si ce n’est pas possible, affubler un coéquipier à ses côtés. « Plus il y a de joueurs proches de Busquets, mieux c’est. Tant en attaque comme en défense. En attaque car c’est un joueur d’association, d’appui. Quelle que soit l’équipe où joue Busquets, à mesure que le milieu de se vide, c’est problématique pour lui. En défense la même chose. Il n’excelle pas particulièrement quand il doit défendre dans son propre camp et gérer de grandes distances. Physiquement, ce n’est pas un Casemiro. Sa grande contribution défensive c’est surtout d’aller presser, de réduire les espaces, et ça, ça a beaucoup à voir avec l’occupation des zones. Quand il dit couvrir une petite parcelle du terrain, c’est un joueur différent » valorise Albert Morén, qui par la suite convoque une célèbre démonstration de Cruyff. « Si je dois défendre ce restaurant, je suis le pire, car les adversaires peuvent passer partout. Mais si je dois défendre cette table, je suis le meilleur de tous. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal ? C’est une question de distances, sans plus » décryptait le sage néerlandais.

Les transitions défensives ne sont toujours pas le fort de Busi, au moins, il a Rakitic pour l’aider désormais. D’un autre côté, le contrôle du jeu s’améliore, facilitant le pressing, la faute à un nouveau venu en provenance du Brésil.

crédits : mundodeportivo.com

Il n’a pas fallu qu’un giro

Entre émerveiller le public du championnat brésilien et émerveiller le Camp Nou, il y a un gouffre. Sauf pour Arthur, pour qui il n’y eut qu’un pas. Dès la pré-saison, les supportes culés ont été conquis par l’ex joueur de Gremio, mélange entre Xavi et Iniesta. Du premier, il a la capacité à contrôler le rythme d’un match et le fameux giro, mouvement caractéristique des joueurs formés à la Masia. Du second, il a le jeu entre les lignes, moins développé toutefois que Don Andrés (même que Riqui Puig). En plus d’avoir les pieds idéaux pour le jeu de position, l’esprit n’est pas en reste : « Dans le football, quoi qu’on en dise, la tête est beaucoup plus importantes que les jambes. Tu dois penser très vite, et maintenant en Europe, exécuter très vite aussi. Tu peux être très fort, rapide, agressif, mais si la tête ne pense pas, cela ne te sert à rien. C’est pour ça que mon physique n’a jamais été un problème. Jamais » racontait récemment le légataire du numéro 8 à El Periódico.

Arthur relance, fixe les milieux adverse, les attire, oriente, gère le rythme, ne la perd la balle que rarement. L’institution de la rue Aristides Maillos a dû se voir reflétée dans le jeu d’un gamin débarqué du bout du monde pour récupérer la conscience de qui elle était. C’est souvent dans les yeux de l’autre que l’on se mire le mieux.

« Mon physique n’a jamais été un problème »

À partir de l’exercice du talent d’Arthur, devenu presque indispensable dans les plans valverdiens, une nouvelle dynamique pour l’équipe s’est installée. Le Barça dispose même de la structure la plus aboutie depuis l’arrivée de l’entraîneur basque sur son banc. « Si Arthur dispose de qualités plus nécessaires à l’équipe que Rakitic, pourquoi le Croate n’est-il pas suppléé par Coutinho par exemple ? » pourrait-on s’insurger. Là encore, il faut tenter de chercher la réponse du côté du collectif.

crédits : Barça Blaugranes

Les titularisations d’Arthur ont contraint Philippe Coutinho à migrer sur l’aile gauche, sa zone de prédilection à Liverpool. Seulement, ce dernier était censé être le remplaçant d’Iniesta au poste d‘interior, pas un faux ailier. Arthur est peut-être un maître de la gestion, il n’apporte pas encore assez de danger pour autant. Alors qu’à l’inverse, mentionner Coutinho c’est déjà frisonner en s’imaginant la proximité avec le but. Là encore, la contradiction refait son apparition. Elle porte sur la différence entre ce que requiert le poste d’interior et les caractéristiques de Coutinho. Et Albert Morén d’expliquer : »Iniesta a une capacité pour organiser le jeu, pour rassembler ses coéquipiers, pour marquer les directions de l’attaque et le rythme, ce que Coutinho n’a pas encore. Sûrement que Coutinho en interior, c’est un joueur qui pense comme un attaquant. Je ne sais pas si le Barça prétendra le transformer. Probablement que oui, en partie, pour qu’il acquière des concepts qu’avait Iniesta. Mais j’imagine qu’il faudra répartir la dose d’organisation apportée par Iniesta entre Coutino, Busquets, Rakitic ou un autre. Au final, ce sera une question davantage collective« .

Il faut aussi mentionner la propension de Coutinho à disparaître des matches inopinément. Il vit d’apparition sommaires plutôt que de continuité, d’éclairs périodiques plutôt que de lumière constante. Ce qui ne va pas sans poser problème au Barça, son style de jeu nécessitant une participation constante de ses exécutants quand c’est des milieux dont il est question. Ainsi, ses minutes passées dans la salle des machines se font rares. Un milieu Busquets-Arthur-Coutinho n’est donc pas d’actualité.

À Valverde de réussir à impliquer le Brésilien dans la durée sans pour autant lui enlever ses fulgurances décisives. Car par les jours qui courent, sa présence sur le pré demande des concessions, la plus flagrante étant le maintien en poste de Rakitic. Le second dommage collatéral est celui de devoir garder les ailiers sur le banc. Compenser la présence d’un agitateur un peu dispersé comme Coutinho, d’accord. Devoir s’ajuster en même temps aux dissipations d’un Dembélé ou un Malcom, cette fois, c’est trop. En tous cas pour ce qui est des grands matches.

Canaliser le désordre

Valverde a laissé un élément limpide dans son approche face à l’Inter : Messi ou pas Messi, la structure, elle, se maintiendrait. Victime de cette volonté de permanence, Dembélé resterait sous couvert. Dans le jeu de position, les ailiers sont recherchés une fois qu’une supériorité est créée. Ils peuvent ensuite jouer le un contre un dans les meilleures conditions. Dans la phase préparatoire, c’est le ballon qui va vers eux et non l’inverse. Dembélé, lui, n’a pas une interprétation de sa fonction nourrie par la patience. Le Français préfère prendre les choses en main pour tenter sa chance, coûte que coûte. L’équipe joue un match, lui en joue un autre.

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Son impétuosité a tout de même l’avantage de rapporter une bonne dose de buts au Barça. Dembélé dans les parages, c’est la possibilité de marquer à tout moment. En revanche, ses pertes de balle dans la phase préparatoire des actions, dans des zones non-désirables qui plus est, viennent dynamiter tout le travail de l’équipe, l’exposant à des contres dont elle se passerait bien. Cette dernière dispose cependant d’une relative capacité  à corriger les erreurs du Français, que ce soit par l’entremise des latéraux courant vers leur but ou d’un milieu de terrain bien positionné. Entre Dembélé et Coutinho, Valverde a décidé à la trancheuse.

Les questions sans réponses

En incorporant Arthur dans ses plans, Valverde a permis à son équipe de faire un pas vers l’avant. Pourtant, le chemin à parcourir est encore grand. Car si l’équilibre et la structure semblent acquis, le Barça n’est pas encore plaisant à l’œil, faute de production offensive convaincante. Les supporters du Barça, la solidité, ils la tolèrent un moment. Vient ensuite le moment de revendiquer les buts et le beau jeu.

« Luis Suárez a été le seul à ne pas être couvert »

On accuse Valverde de tout miser sur le talent individuel en attaque. Mais comment miser sur le talent collectif alors que Deméblé ou Coutinho sont des joueurs particulièrement individualistes ? Et comment composer avec un Sergi Roberto inoffensif et un Semedo limité en attaque positionnelle ? Les contradictions entre l’exigé et « l’exigeable » reviennent frapper à la porte d’El Txingurri. Aux martèlements mécontents des supporters, s’ajoutent ceux de Luis Suárez. Plus que mécontent, l’Uruguayen est désespéré. « On dit que le football est une couverture : si tu te couvres les pieds, tu te découvres la tête, et vice-versa. Luis Suárez a été le seul à ne pas être couvert. Tous ont eu un contexte agréable et le travail de Valverde n’a pas réussi à aider aussi Suárez. Sûrement que c’était incompatible avec le fait d’aider Alba, Messi, Iniesta. Suárez a eu droit au scénario le plus ingrat« , relève Albert Morén à propios de la saison passée.

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En plus, l’Uruguayen doit composer avec un poids toujours plus pesant, celui des années. « Cela me paraît un défi important pour Valverde à court terme, parce que Luis Suárez est un joueur individuellement important, qui nécessite un travail d’aide de son entraîneur. Pour tracer un parallèle inexact mais utile, sûrement que Suárez a besoin d’un travail similaire à celui que le Real a fait pour Cristiano Ronaldo. Suárez a sûrement besoin d’un travail qui se concentre sur ses vertus et qui dissimule ses carences dues à l’âge et à son physique » avance Albert Morén.

Sauf que le Barça joue pour Messi, et pas pour l’attaquant charrua. Une solution pourrait être néanmoins de profiter des larges pans de terrain sur lesquels se meut Coutinho, pour connecter avec Suárez. C’est là une différence avec Iniesta, un joueur plus limité quant à l’occupation des espaces. Rapprocher Coutinho de la surface, c’est le rapprocher de son attaquant de pointe, limitant les mouvements de son dernier pour son bien. Mais pour cela, il faudrait installer Coutinho au poste d’interior, ce dont l’équipe pâtirait. Résultat, Suárez se retrouve donc encore plus dénudé, Arthur se situant encore plus loin de lui qu’Iniesta ne l’était. Valverde doit commencer à jurer en basque, maudissant cette nouvelle contradiction jusqu’à l’éternité. Mettre en place un jeu de position abouti avec cet effectif-là, c’est beaucoup d’ajustements, de compensations, pour qu’au final un « mais » subsiste toujours.

Cherche encore

Valverde travaille sans relâche, ajuste ses pions, crée des scénarios profitables à certains joueurs. Malheureusement, il existe un certain point où le tableau a ses limites. Il ne suffit plus à magnifier un collectif. Le Guardiola de la première année à City en constitue un exemple. Réussir à tirer le meilleur de ses joueurs, ce doit être le propre d’un entraîneur. Le míster du Camp Nou y est parvenu. À présent, s’il entend résoudre la contradiction, il va devoir s’atteler à une deuxième étape : faire progresser ses joueurs. Faire de Coutinho un interior viable, convertir Dembélé au jeu de position, extraire la créativité enfouie au sein de ses latéraux, si tant est qu’elle existe. Pour arriver à la synthèse, le professeur va suer. Il le doit, il n’a pas d’autres choix.

Elias Baillif

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