Argentine : Banega, Éver et contre tous

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Crédits : Sky Sport
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Il n’était pas titulaire face à la Croatie et à l’Islande. Contre le Nigéria, c’est lui qui a tout changé. Éver Banega c’est un peu ça : un talent monstre mais trop de sauts de chaîne pour en faire un immense crack. Retour sur une carrière en montagnes russes.

On joue la 14e minute de cet affrontement de vida o muerte entre le Nigéria et l’Argentine. Le vainqueur gagne le droit de disputer le tableau final, le perdant celui de rentrer à la maison. Jorge Sampaoli a effectué des changements majeurs pour donner un second souffle à l’Albiceleste. Sampaoli ou les joueurs, la rumeur d’une destitution en interne est apparue dans les médias argentins. L’ex coach de Séville aurait perdu la main au profit des cadres du vestiaire. Fuera cette défense à 3 bancale et qui a pris la marée contre la Croatie de Luka Modric et Iván Rakitic. L’Argentine évolue désormais en 4-4-2. Plus classique certes mais nettement plus stable. C’est la fin du premier quart d’heure et c’est un des nouveaux titulaires qui fait basculer le destin. Éver Banega reçoit le ballon au niveau du rond central. À 30 mètres de là, Lionel Messi a vu un espace et s’y engouffre. Le milieu créatif du Séville FC voit l’appel et amorce une passe digne d’un quarterback. L’ouverture est limpide. Messi contrôle le ballon de la cuisse gauche, enchaîne avec un contrôle divin et exécute la sentence d’une frappe létale du pied droit. GO-LA-ZO. Banega-Messi : le duo est porté aux nues. De ce binôme jaillit la puissance offensive. Banega est porté en héros dans la presse. Capable du meilleur mais aussi du pire, la carrière du natif de Rosario a eu des contours tortueux, entre coups de génie et coups de folie.

Des débuts en fanfare mais une dégringolade rapide

La carrière d’Éver Banega n’a rien de linéaire. De ses débuts à Boca Juniors en tant que successeur de Fernando Gago à indésirable à Valencia en passant par une renaissance à Séville et une saison loupée à l’Inter, rien n’a été simple pour lui. Toujours sur un fil, Banega a besoin d’une prise en charge particulière pour être concentré au maximum sur le football sinon il se perd et n’est plus bon à rien ballon au pied.

Banega a beau être supporter de Newell’s Old Boys, comme Leo Messi, il effectue ses débuts professionnel en 2006 à Boca Juniors, 6 ans après son arrivée dans le club de Buenos Aires. Chez les Xeneizes, le milieu de 19 ans est en avance sur tout le monde, sauf physiquement. Il a aussi une fâcheuse tendance à grossir, tendance qui peut s’expliquer par son enfance chaotique. Banega a connu la grande pauvreté. Il le dit lui-même : à certains moments, sa famille était proche de manger de la boue pour éviter de se manger entre eux. Pour jouer au foot, il partage une paire de crampons avec ses 3 frères.

Pour ses débuts chez les Bosteros, Banega va tout connaître ou presque en à peine un an. Il est lancé dans le grand bain en remplacement de Gago, l’archétype du 5 argentin, un poste essentiel au pays de Diego Maradona. Rapidement il laisse entrevoir le type de joueur qu’il est : un caractériel. C’est simple en l’espace de 2 semaines, il connaît l’ovation de la Bombonera et les joies de l’expulsion. Banega est un meneur d’hommes, capable de gestes géniaux mais aussi de déraper en plein match. Sans savoir ni pourquoi ni comment, il peut perdre le fil et disparaître complètement. Banega est quelque part entre le 5 et le 10. Il joue comme s’il était dans la rue avec ses amis. Il n’est pas à la recherche de la justesse, des 100% de passes réussies. Banega est un créatif qui prend des risques, avec l’ambition de faire basculer les matches par une inspiration sortie de nulle part et de faire lever la foule Cette année-là, Boca remporte la Libertadores. Mais déjà, l’Argentine et le continent sud-américain paraissent trop petits pour lui.

Une crise d’adolescence à Valencia

Éver Banega est un grand espoir du foot argentin. En plus de la Libertadores, il remporte le Mondial U20 et finit deuxième de la Sudamericana U20. Le Real Madrid a une option prioritaire sur lui. Or, en janvier 2008, vu que les Vikingos n’ont pas activé cette option, il rejoint le Valencia CF. Son jeu, son style, son caractère font monter la sauce. Mestalla s’attend à le voir mettre tout le monde d’accord très tôt. Les attentes autour du crack sont très importantes et certainement démesurées, d’autant que les Argentins ont su réussir chez les Blanquinegros : Mario Kempes, Claudio López, Kily González, Pablo Aimar. Son arrivée est pourtant entachée de plusieurs polémiques. Tout d’abord, il s’est fait choper en train de se faire plaisir devant une webcam sur MSN. Ensuite, il a saccagé un étage d’un hôtel avec les U20 argentins. Un avant-goût de ce que Banega va aussi montrer à l’Espagne.

La pépite tarde à confirmer. A court de rythme, coupé de son Argentine, il fane. C’est une probable raison de sa carrière en-deçà des attentes suscitées : Banega est un homme avec une hygiène de vie douteuse, loin de l’ascétisme que requiert le football de très haut niveau. C’est un fêtard qui pense souvent plus à la pinte qu’il va descendre le soir qu’à l’entraînement. Il arrive régulièrement ivre à la Ciutat Deportiva et se fait même attraper par la police avec un fort taux d’alcoolémie. Entre deux soirées, il réussit de bons bouts de matches et remporte même la Copa del Rey (sans jouer la finale contre Getafe) avec Valencia mais son CV est terni. Malgré le départ de Ronald Koeman et l’arrivée d’un certain Unai Emery, Banega est poussé vers la sortie, à peine 6 mois après son arrivée dans la capitale du Turia. C’est l’Atlético de Madrid qui le récupère en prêt. Un Apache chez les Indios, l’idée fait sens… mais il va toucher le fond, littéralement.

Emery comme deuxième père

Banega étant plus connu dans les boîtes de nuit madrilènes que pour son apport sur les terrains, l’Atletico ne lève pas l’option d’achat et l’Argentin retourne à Valencia. Emery l’accueille et sous la houlette du technicien basque que sa vie de footballeur évolue dans le bon sens. Banega affiche sa volonté de repartir de zéro. Il se case, ce qui le stabilise. Cependant, le VCF veut le vendre. Les finances du club sont dans le rouge et l’Argentin a toujours une bonne valeur marchande. Alors qu’il est proche de rejoindre Everton, une histoire de permis de travail fait tout capoter et il reste finalement à Valence. Un tournant. Emery fait tout ce qu’il faut pour tenter de le préserver. Il voit en Banega une bonne personne qui ne demande que de l’attention pour recommencer à s’épanouir.

“J’aime Banega parce que c’est un enfant qui aime le football. De plus, il se donne du mal et quand vous arrivez à le comprendre, il vous donne son football ” Unai Emery légèrement amoureux.

Sur les bords du Turia, la situation évolue. Emery le prend sous son aile comme un père. Surtout, il lui fait confiance et lui donne des minutes, même quand il n’est pas bon. Il force Banega à manger 3 fois par semaine au centre de formation, lui colle un cuisinier à la maison et le flique lors de ses sorties. Cet encadrement presque militaire est la planche de salut de l’Argentin. C’était la chose qui lui manquait, lui qui c’était perdu dans deux grandes villes connues pour leur vie nocturne. Il se reconcentre sur son football et refait entrevoir sa magie. Banega enchaîne les matchs, Bien souvent, il ne se passe rien ou pas grand-chose… sauf que, quelques fois, il sort un geste décisif. Ce rythme retrouvé lui permet de se faire convoquer avec l’Albiceleste de Diego Maradona. Mestalla découvre Banega 18 mois après son arrivée.

Banega est désormais bien plus concentré sur le football et il bénéfice de la totale confiance de son entraîneur. Mais son physique le lâche. Il enchaîne les petites blessures, ce qui l’empêche d’être en confiance. Il continue d’être un titulaire régulier mais ses séjours à l’infirmerie le pénalise. Il devient un football banal. Le fil sur lequel il se tient en équilibre depuis le début de sa carrière semble à deux doigts de rompre. En 2012, c’est le point d’orgue (sic) de son passage à Valencia. L’histoire est connue : alors qu’il fait le plein d’essence, il oublie de tirer le frein à main et sa victoire lui écrase la jambe. Après plus de 6 mois d’arrêt, l’international ne ressemble plus au joueur qu’il laissait parfois transparaître, comme si la flamme qui l’animait était éteinte. Il fait tout de même son retour avec le club che et récupère même le 10 de Mata parti en Angleterre. Mais la magie du tanguero n’opère plus. Il doit partir de Valencia, cette fois-ci définitivement.

Une nouvelle escale en Argentine avant de retrouver Emery

Cette baisse de forme lui permet néanmoins de réaliser un rêve de gosse : porter le maillot des Newell’s Old Boy. Le temps d’une saison, Éver Banega renaît de ses cendres, sur ses terres, là où tout a commencé. A la fin de l’année 2014, le club de Rosario fait tout pour transformer le prêt de l’Argentin en transfert sec mais les fonds manquent. Les deux parties doivent se quitter et Banega retourner en Espagne. Le tandem Monchi-Emery le recrute au Sevilla FC. En définitive, il y a 2 hommes très importants dans la carrière de Banega : Jorge Griffa, découvreur de talents en Argentine et son premier entraîneur, ainsi qu’Emery, le coach qui a le mieux compris le joueur et l’homme, certainement car ils savent tous les deux profiter de la vie hors des terrains…

Crédits : MD

La tâche de Banega est aussi ardue que complexe. A Boca, il devait être le successeur de Fernando Gago, à Valencia, celui de Rubén Baraja ; à Seville il doit faire oublier Iván Rakitic. Sans atteindre le niveau du Croate, l’Argentin réussit à Nervión. Mais comme souvent, le problème avec Banega, c’est son utilisation. Quel système pour un 5 qui joue 6 mais qui ne va pas au charbon ? Le faire jouer un cran plus haut ? Le protéger au maximum ? Lui épargner une partie du travail défensif ? Doté d’une vision du jeu au dessus de la moyenne, d’une qualité de passe incroyable et surtout d’une technique excellente, Banega a tout pour jouer en 8 ou en 10 mais il n’est pas vraiment à l’aise quand il est dans le trafic, dans cet entrejeu surpeuplé. Il a besoin d’être un peu en retrait de la zone de pression, suppléé par des joueurs plus besogneux, pour être totalement épanoui. Cela fait tout de même beaucoup de conditions requises.

“Quand je l’ai vu, il était très jeune. Il était techniquement bon, mais ce qui m’a vraiment surpris, c’était sa mentalité extraordinaire.” Jorge Griffa, premier entraîneur de Banega.

Dans le milieu à 3 de Seville, il est comme dans un poisson dans l’eau. Emery a totalement compris ce qu’avait besoin Ever pour réussir. Il est la pointe haute ce triangle, sauf que ses déplacements sont plutôt vers l’arrière. Il décroche pour être face au jeu et loin de la zone de pression. Cela permet d’ouvrir les espaces à un Vicente Iborra qui adore coller des coups de casques dans la surface. Iborra prenant l’espace, Banega plus bas reste soutenu par Gregorz Krychowiak, le fidèle lieutenant polonais. Dans cette configuration et avec un Gameiro qui s’amuse dans la profondeur, Seville est irrésistible, surtout en Ligue Europa. Banega est d’ailleurs élu joueur du match lors de la finale 2016 contre Dniepr. Son dernier match avec Séville cette saison-là est un résumé parfait de sa carrière et sa vie : face au Barça en finale de Copa del Rey, Banega est incandescent balle au pied. Il met Marc-Andre Ter Stegen plusieurs fois à contribution… avant de se faire exclure en fin de match. Les Palanganas s’inclinent en prolongation.

L’Argentin semble enfin à sa place, dans un bon club (peut-être pas aussi célèbre que ce que laissait présager ses débuts à Boca cependant), les supporters de Sánchez-Pizjuán l’apprécient… mais il plie bagage, direction l’Inter. A 28 ans, on se dit que c’est le bon moment d’autant qu’il devient un incontournable de la sélection. Le choix du club nerazzurro n’était peut-être pas le plus indiqué. Loin de son cocon, Banega ne sent pas bien. Statistiquement, sa saison paraît bonne dans l’ensemble. Or, dans les faits,c’est plutôt l’inverse. L’Argentin ne réussit pas à trouver sa place, il finit même derrière Geoffrey Kondogbia dans la hiérarchie. Un an après son arrivée et après avoir parlé d’un retour à Séville à Iborra, il est de retour à Nervión. Le problème de Banega, c’est qu’on a toujours du mal à le fixer à un poste. Il pourrait jouer partout mais à quel endroit est-il le meilleur ? Comment délimiter son rôle et qui peut l’accompagner ?

“Les personnes qui aiment le football, aiment Banega” Sergio Canales, So Foot.

Pour son comeback à Seville, Banega se fait discret en début de saison. Toto Berizzo ne parvient pas à trouver son équipe et multiplie le turn over. Dans ses conditions, difficile pour l’Argentin d’être performant. Vincenzo Montella amorcer un changement plutôt intéressant pour lui début 2018. Alors que Steven N’Zonzi avait toujours refusé de jouer en double pivot, ce qui a fait diminuer le rendement de Banega, Montella lui met l’Argentin dans les pattes. En fait, le profil des deux joueurs est complémentaire. Sans être un gars qui va au mastic, N’Zonzi sait se placer pour récupérer les ballons, ce qui permet à Banega d’être à une distance du jeu qui lui permet d’être performant. Cette saison, on se rappelle du match retour face à Manchester United en 1/8 de finale de Ligue des Champions. Ce soir-là, dans l’écrin d’Old Trafford, le duo a réussi sa meilleure performance. Pour autant, la saison des Nervionenses est calamiteuse et la qualification pour les barrages de Ligue Europa est un petit miracle vu le marasme sur et en dehors du terrain.

Le jour ou jamais

Le lien d’Éver Banega avec l’Albiceleste est distendu. Il n’a pas été retenu pour les Coupes du Monde 2010 et 2014 alors qu’il a régulièrement pris part aux qualifications. Homme de base des deux dernières Copa América perdues en finale, il fait partie des tireurs qui ont manqué leur tir au but en finale face au Pérou. Cette année encore, il ne partait pas dans une position de titulaire. Pourtant son style semble être celui qui manque au XI argentin. On l’a vu face au Nigéria durant cette première demi-heure excellente. En tous cas, le milieu à 3 aperçu contre les Super Eagles ressemble à celui qui a permis de voir la meilleure version de Banega avec un Javier Mascherano en lieutenant qui fait le ménage autour de lui et un Enzo Pérez qui est très mobile pour équilibrer l’équipe.

Cependant, Banega reste un joueur qui laisse un goût d’inachevé, comme s’il pouvait faire tellement plus mais qu’il n’en a pas envie. Quand il est trop cadré, il perd de son influence et devient un joueur lambda. La difficulté avec lui, c’est qu’il faut trouver le bon équilibre, comme lui essaye de trouver un équilibre dans sa vie pour ne pas sombrer du mauvais côté. Face à l’Equipe de France, personne, pas même lui, ne sait quel Banega on va voir : celui qui trouve des ouvertures incroyables et aère le jeu de son équipe ou celui qui prend un rouge après avoir raté l’essentiel de son match ? Banega existe dans le chaos. Lorsque rien ne va, il est capable de sortir l’éclair de génie qu’il faut quand personne ne s’y attend. Pour ce 1/8 de finale contre les Bleus, tout le monde attend cette inspiration qui va changer le cours de l’histoire. S’il veut assumer son statut de leader technique de l’Albiceleste avec Leo Messi, c’est le jour ou jamais. Espérons pour lui que, cette fois encore, il oublie d’utiliser le frein à main.

Benjamin Bruchet 

@BenjaminB_13

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