Griezmann, le concept est plus fort que le contexte

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Crédits : Paris Match
Crédits : Paris Match

La Decisión est probablement un navet télévisuel, une mise en scène ridicule façon télé-réalité de son vrai-faux transfert au FC Barcelone. Néanmoins, Antoine Griezmann inaugure une nouvelle façon d’agir chez les sportifs qui met en lumière un enseignement : les joueurs marketés n’ont plus besoin de la presse traditionnelle pour communiquer car ils sont devenus leur propre media.

La forme est contestable, le respect à l’égard du reste de l’Equipe de France, des supporters de l’Atlético de Madrid et du FC Barcelone peut légitimement être remis en question mais il faut bien admettre qu’Antoine Griezmann a réussi son coup. En Espagne, en France et plus largement dans les pays de culture footballistique, « La Decisión », ce « documentaire » façon télé-réalité mettant en scène les interrogations de Grizou sur son avenir diffusé sur le canal #0 (premium) de la chaîne Movistar + a fait parler et réagir. On n’ose imaginer avec quelle délectation l’attaquant des Bleus a baladé les journalistes pendant plus de 2 mois et plus particulièrement lors de sa dernière conférence de presse à Istra où se trouve le camp de base de l’EDF. Ces mêmes journalistes qui lui déroulent le tapis rouge depuis plusieurs saisons, le montent en épingle et l’estampillent patron des Bleus. Il y a de quoi l’avoir mauvaise…

Passons sur la réalisation et le contenu scénaristique de « La Decisión ». L’intérêt ne porte pas sur la forme mais sur le fond. Antoine Griezmann montre ce qu’est devenue la communication moderne des stars du sport et plus particulièrement du football : l’hyper-individualisation dans un sport collectif et la recherche d’une maîtrise totale de la diffusion des informations. L’attaquant se place au centre de l’intrigue et ses coéquipiers sont relégués au second plan : combien me donne l’Atlético de Madrid et quels sont les renforts pour que moi je puisse soulever des trophées ? Quelle place pour moi au Barça ? La bonne vieille théorie du rapport coûts-avantages, rien de nouveau sous le soleil… d’autant que selon le journaliste de la Cuatro et Mediaset Pablo Pinto, le Français a joué double jeu jusqu’au bout.

Outre le fait que le spectateur se fait le témoin des interrogations existentielles et des spéculations d’un joueur qui manifestement pense plus à son cas personnel qu’à son club et ses supporters, ce qui est déjà particulièrement fascinant en soi, « La Decisión » montre un aspect crucial de la diffusion de l’information : les joueurs n’ont plus besoin de la presse traditionnelle car ils sont tout simplement leur propre media. Antoine Griezmann, c’est 7.2 millions de followers sur Facebook, 5.16 sur Twitter et, tenez-bien, 17 millions sur Instagram. C’est bien plus que Marca et L’Equipe… qui en plus vont relayer l’information sur leurs comptes et dans leurs colonnes ! Son audience va bien au-delà de la presse traditionnelle, qu’elle soit écrite (print et digitale) et même télévisuelle, et celle-ci subit la volonté du joueur d’une manière inédite. Mieux, Griezmann a pu compter sur l’aide de Movistar +, tout content de récupérer un scoop, et qui a fait monter la sauce de manière formidable tout d’abord en publiant « par erreur » sur son compte Twitter un premier extrait la veille de la diffusion puis en battant le rappel le jeudi. Ensuite Gerard Piqué, producteur du show via sa société Kosmos, et Samuel Umtiti ont encore plus attisé les fantasmes tout au long de l’après-midi. Griezmann n’a eu besoin que de retweeter l’extrait de la chaîne espagnole publié à 14h35 jeudi pour rameuter les troupes. On peut toujours discuter de l’opportunité, à 48 heures d’une entrée en lice en Coupe du Monde, de faire passer son cas personnel avant celui de l’Equipe de France et sur le manque de respect de Grizi pour les institutions colchonera et blaugrana. Mais il faut être clair : c’est une leçon de com’.

Quand il y a un bon coup médiatique en Espagne, Gerard Piqué n’est jamais très loin. Le Blaugrana a très bien compris qu’à la manière de The Players Tribute aux Etats-Unis, c’est aux joueurs de supprimer l’intermédiaire entre eux et les supporters-consommateurs (et vice versa). La proximité avec les followers, cette communication directe entre le fan et l’idole est une façon de se débarrasser de la presse, souvent jugée intrusive et à la recherche du buzz systématique pour vendre. Maîtrisée de A à Z, la publication de posts marketés et calibrés spécialement pour le cœur de cible (celui de Griezmann concerne principalement les 6-24 ans) biberonné aux réseaux sociaux, à télé-réalité cheap (populaire en France et encore plus en Espagne) et aux jeux vidéos en ligne (la célébration Fortnite, ce n’est pas uniquement pour le fun, il faut se renouveler après la célébration « Drake ») a un impact immédiat. Le pouvoir d’achat (« la taxe sur l’argent de poche » pour reprendre Akhenaton dans « J’ai pas de face »), la puissance médiatique appartiennent à cette génération et pas à celle qui considère que « La Decisión » est un bad buzz auto-géré par l’entreprise familiale Griezmann.

L’attaquant des Bleus a essuyé les plâtres mais il restera comme un véritable précurseur en la matière. La presse traditionnelle peut toujours se moquer de la faiblesse de la réalisation, râler sur le timing et se plaindre d’avoir été menée en bateau depuis 2 mois : elle a un TGV de retard et le pire, c’est qu’elle a contribué voire enfanté cette façon d’agir qu’elle décrie. Qui vit par l’épée périt par l’épée. Victoire royale pour Griezmann.

François Miguel Boudet

 

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