Loin du catenaccio : Helenio Herrera en Espagne, l’autre visage du mythe – Partie 1 : L’Atlético

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crédits : Lavidorojiblancos
crédits : Lavidorojiblancos

Helenio Herrera n’est pas celui que vous croyez. Il n’est pas que le metteur en scène d’un football résolument défensif devenu, à tort, la carte de visite du football transalpin. Le Franco-Argentin est un entraîneur qui a révolutionné le travail et la reconnaissance des coachs en plus d’être une grande gueule. HH ou El Mago c’est aussi un enfant du monde, polyglotte et globe trotter principalement connu surtout pour son passage à l’Inter. Avant l’Italie, Herrera avait mis avant l’Espagne à ses pieds avec un style diamétralement opposé. Cette première partie est consacrée à son passage à l’Atlético de Madrid où il a remporté deux fois la Liga.

Helenio Herrera est un personnage avant d’être un entraîneur de renom. Fils d’anarchistes andalous qui ont quitté l’Espagne au début XXe siècle, il naît à Buenos Aires en Argentine. C’est la première polémique autour du personnage : lui affirme être est né en 1916 alors que les sources officielles disent 1910.

“La pire chose est d’échouer avec les idées des autres”

Ses parents avaient quitté l’Espagne pour fuir la misère mais la pauvreté est restée dans leurs valises. Le clan Herrera plie alors une nouvelle fois bagage pour s’envoler au Maroc alors sous protectorat français en quête encore une fois d’une vie meilleure. C’est là que HH se fait remarquer et commence sa carrière dans le football. À l’époque, il n’y a pas vraiment de statut professionnel et les joueurs ont souvent un petit boulot à côté. Après une saison au RC Casablanca, le défenseur rallie la capitale française et continue d’écumer les clubs. Herrera est un acharné et adore s’entraîner, un amour qu’il fera partager à ses poulains une fois assis sur un banc de touche. Sa carrière ne décolle pas à cause d’un manque de talent et surtout de problèmes physiques. Après avoir été entraîneur-joueur à Puteaux il rejoint le Stade Français alors en plein star system.

“Le président du Stade Français était une personne très riche et ambitieuse. Dès que j’ai pris mes fonctions, je lui ai parlé de l’homme aux cheveux noirs que j’avais vu au travail dans le camp d’Ain-Seba et je lui ai demandé d’être envoyé pour le chercher. Il m’a fait confiance et a consenti. L’emploi de Larbi Ben Barek était l’un des scandales sportifs français les plus sensationnels. Il a semblé absurde à tout le monde qu’un million de francs ait été payé pour un homme brun complètement inconnu. J’étais la personne principale responsable et ma position était plutôt délicate. Mais en faisant mon jugement sur un joueur, je n’ai jamais eu tort. Quelques matchs ont suffi pour transformer Ben Barek de “Maure du Stade Français” en “Perle noire” et en faire l’un des plus grands joueurs de tous les temps”

Il ne remporte aucun trophée mais fait parler de lui pour la première fois, notamment grâce à Larbi Ben Barek, (re)découvert dans un camp au Maghreb pendant la Seconde Guerre Mondiale (il porte alors les couleurs de l’US Marocaine et travaille comme pompiste). En revanche, Herrera arrange un peu l’histoire car Ben Barek n’était pas un inconnu : il avait disputé la Coupe du Monde 1938 et avait déjà porté le maillot de l’Olympique de Marseille. Mais il fallait un certain cran pour investir autant sur un joueur que le public français n’avait pas vu depuis 7 ans. Après 3 ans de folies financières, le patron du Stade Français décide de tout solder pour récupérer ses mises. Ben Barek et Herrera partent comme beaucoup d’autres. Ils mettent le cap vers l’Espagne. La Perle noire signe à l’Atlético de Madrid, HH chez le promu Valladolid.

Vrai-faux sélectionneur de l’équipe de France

Helenio Herrera ne croule pas sous les sollicitations et il se dit que gonfler son CV serait une bonne idée. Alors simple préparateur physique de la sélection française, il assure à qui veut l’entendre qu’il était sélectionneur de l’Equipe de France. Plus c’est gros plus ça passe. Avec son bagout et son assurance, il convainc le président de Valladolid de lui offrir un contrat. Il retrouve son pays d’origine pour la première fois et c’est le commencement d’une belle histoire. Avec les Pucelanos, il réussit à se maintenir, non sans mal. Il perd notamment tous ses matchs à l’extérieur mais son équipe reste intraitable à domicile. C’est bien simple, le seul club a avoir gagné en Castille et Léon c’est l’Atletico, le futur club d’El Mago.

Chez les matelassiers, il vit sa première période faste en tant que coach. Son intégration est facile, lui qui parle 4 langues depuis le plus jeune âge. Il retrouve un club plutôt ambitieux et qui veut peser sur l’Espagne. En 3 saisons, il remporte 2 championnats consécutifs et Herrera apporte plus que des titres à l’Atlético. Pour beaucoup, la légende de HH ne s’est écrite qu’en Italie, sur le banc de la grande Inter. C’est faux : elle a commencé à Madrid.

“J’ai simplement mis en œuvre des choses qui ont ensuite été copiées par chaque club : travail acharné, perfectionnisme, entraînements physiques, régimes alimentaires et trois jours de concentration avant chaque match.”

En Espagne, il a jeté les bases de sa future Inter. Herrera a parfaitement compris les codes du football espagnol. Au pays de García Lorca, la défense n’est pas une priorité, les foules aiment le mouvement et veulent voir des buts. HH va leur en offrir des kilos. Célèbre pour sa Delantera de Cristal, l’Atleti d’El Mago tourne à près de 3 buts par match, emmené par Ben Barek (lui aussi transfuge du Stade Français en compagnie du gardien Marcel Domingo) et accompagné de Juncosa, Escudero, Pérez Payá et Carlsson. Cette armada offensive était connue pour se blesser régulièrement. La raison ? Sûrement les méthodes de leur coach.

“C’était un phénomène. Il nous imposait des entraînements quotidiens de trois heures. Mais le dimanche, on dévorait tout le monde”, Alfonso Aparicio, ancien défenseur de l’Atleti.

Pour Herrera, rien ne doit être laissé au hasard. Il contrôle tout, que ce soit sur et en dehors du terrain. Il est le premier entraîneur star et sûrement un pionnier dans le travail au quotidien sur la vie de son groupe. En plus d’exiger un entraînement quasi militaire à ses trompes, il encadre leur alimentation et leur consommation d’alcool. Il met en place un code de conduite et inflige des amendes. Personne n’est au dessus de lui. Il est la star, la première sur un banc.

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Trente ans avant tout le monde, il organise ce que va devenir le football professionnel. Il prépare mentalement ses trompes, met en place des mises au vert. Tactiquement, il a révolutionné le foot mais il a surtout développé les bases du football professionnel au quotidien. Il connaît tout de ses joueurs, a des fiches sur chaque petite chose. Il est ce qu’on peut appeler maintenant un “control freak“. HH est par exemple le premier à envoyer des scouts pour superviser ses adversaires. Il tisse ainsi un réseau d’informateurs assez incroyable partout en Europe. El Mago était vraiment (très) en avance sur son temps.

Il n’exploitait pas les joueurs, ce n’est pas vrai, mais il exigeait un niveau de préparation très élevé et un style de vie en adéquation avec le sport” Ramón Cobo

Le mental est une des clés de la performance selon Helenio Herrera. Il fait son maximum pour décharger de toute pression ses joueurs en se mettant lui en première ligne. Souvent, il fait des déclarations chocs avant les matchs tendus pour qu’on les laisse tranquille. Par exemple, à l’Atleti, c’est lui qui entrait en premier sur la pelouse lors des matchs à l’extérieur. Ainsi, il récoltait tous les sifflets et ses joueurs n’étaient pas directement sous les feux de la vindicte. Les résultats sont probants : l’Atlético remporte la Liga en 1950 et 1951.

“Helenio a apporté son tableau noir et on a commencé à donner de l’importance au rôle de l’entraîneur. En plus, c’était un fin psychologue” Adrián Escudero

Crédits : Mundo deportivo

Le Cholismo avant le Cholo ?

Entre l’Atleti de Herrera et l’Atleti de Simeone il y a quelques ressemblances frappantes, notamment en ce qui concerne l’approche mentale des matchs. Pour les deux coachs, le football est une bataille et les joueurs doivent être préparés mentalement et physiquement à tout affronter. Comme le Cholismo, l’Atleti de HH est aussi forte à 11 contre 11 qu’à 10 contre 11. Rien n’est laissé au hasard : comme HH, le Cholo analyse méticuleusement ses adversaires pour trouver la moindre petite faille à exploiter. Il faut se donner corps et âme pour réussir, tout doit être fait à fond. Les deux ont également une emprise très fort sur leurs joueurs.

Dans le style de jeu, on trouve aussi des ressemblances. Tout d’abord dans la recherche de verticalité constante, Herrera et Simeone veulent que leurs équipes soient dangereuses dès la récupération du ballon. HH déteste viscéralement les équipes qui défendent en monopolisant le ballon. Pour lui le rythme doit être soutenu et les matchs rapides. Il est par exemple l’entraîneur de l’Atleti lors du match nul le plus prolifique de l’histoire de la Liga, un 6-6 mythique entre les deux frères Atlético et Athletic. Sur beaucoup de points, les deux Argentins se ressemblent mais l’assise défensive des Colchoneros de Herrera était beaucoup plus friable. C’est par la suite, au Barça et surtout à l’Inter, qu’il trouvera le bon équilibre. L’Inter… encore un club important dans la vie du Cholo. La filiation est indiscutable et l’héritier est à la hauteur du maître.

Benjamin Bruchet

@BenjaminB_13

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