Qu’est ce que le « periodismo de bufanda ? »

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Furia Liga s’intéresse aujourd’hui à un phénomène qui épargne pour l’instant la France : le periodismo de bufanda, littéralement « journalisme d’écharpe », terme employé pour parler du journalisme (très) partisan pratiqué dans certains médias. Il ne s’agit pas d’émettre un jugement de valeur mais de décrypter ces pratiques qui arriveront probablement en France un jour ou l’autre. 

L’Espagne est un pays pour le moins particulier à étudier d’un point de vue médiatique. La passion pour le ballon rond est telle que forcément, on retrouve un nombre impressionnant de médias, d’émissions et publications dédiées au football. Le paysage médiatique sportif espagnol est très riche, avec les dérives que cette passion peut engendrer… Et ce n’est un secret pour personne : bien que généralistes et couvrant l’actualité de tous les clubs, les principaux quotidiens sportifs espagnols ont tous un parti pris vis à vis d’une équipe. La plupart des journalistes ne cachent d’ailleurs absolument pas leurs couleurs, et de toutes manières, on se doute bien qu’un journaliste travaillant pour Superdeporte a de fortes chances d’être pro-Valence, alors qu’un journaliste couvrant l’actualité madrilène pour la COPE ou la Cadena SER (radios généralistes) est très probablement colchonero. C’est là qu’intervient le periodismo de bufanda. Concrètement, un journalisme qui couvre l’actualité d’un club – club qu’il supporte la plupart du temps – n’est pas forcément un periodista de bufanda. Un journaliste ouvertement pro-Barça qui rapporte l’actualité des Blaugranas « dans les règles » ne peut ainsi pas être considéré comme tel. On parlera de lui comme d’un periodista de bufanda lorsqu’il sortira de « ses fonctions » et profitera de sa plateforme pour se moquer du Real Madrid par exemple, ou lorsqu’il posera le Barça en victime vis à vis de l’arbitrage supposément pro-Madrid. Et vice-versa  pour un journaliste couvrant l’actualité du Real Madrid. Ce qui pose surtout problème dans ce type de journalisme, plus que le parti-pris flagrant, c’est surtout l’appauvrissement et l’abrutissement des débats autour du football et la violence qui en émane, ainsi que cette vision bipolaire Barça-Real qui agace les supporters des autres clubs. Si les deux ogres blaugranas et madrilènes accaparent la majorité de l’actualité ballon, c’est logiquement autour de ces deux clubs que ce phénomène de periodismo de bufanda s’articule.

L’émission El Chiringuito en est le meilleur exemple. D’un côté, les consultants pro-Real Madrid, de l’autre, le « reste », à savoir les pro-Barça et partisans d’autres clubs de temps à autre. Le format est simple, mais efficace. On débat des sujets d’actualité – souvent très axés sur la polémique – avec des doses de mauvaise foi et de troll rarement atteintes. Piqué mérite-t-il de porter le maillot de la Roja ? Qui du Barça ou du Real Madrid est le plus favorisé par les arbitres ? Le Barça doit-il continuer à jouer en Liga en cas d’indépendance catalane ?  Bref, tout ce qui fait débat dans les bars et les cours d’école se retrouve sur un plateau TV, avec de temps à autre une interview d’un ancien joueur ou une info transfert souvent foireuse. Les consultants, enfermés dans leur personnage au point de devenir des caricatures d’eux mêmes, n’hésitent pas à s’écharper, allant parfois jusqu’à l’attaque personnelle, nous offrant des séquences lunaires où certains vont par exemple prendre une règle graduée qu’ils collent à l’écran pour prouver qu’un joueur (de l’équipe rivale, forcément) est hors-jeu, alors que d’autres arrivent sur le plateau fiche wikipedia en main pour prouver que tel joueur n’a pas battu un record. On se gargarise des contre-performances de l’ennemi, on porte le maillot de l’équipe qu’affronte le rival, on rigole des malheurs de l’autre, l’épisode Neymar de cet été étant un bel exemple. Non contents d’être limités à un personnage qu’ils interprètent devant les caméras, ces journalistes sont pratiquement devenus des stars, et comptent des milliers et des milliers de suiveurs sur les réseaux sociaux.

Un intervenant célèbre l’élimination du Barça face à la Juventus la saison dernière


Un autre intervenant se moque de Piqué et du fameux « se queda »

Les alternatives existent

Une vision du métier qui est certes rejetée par une bonne partie de la profession et du public, mais l’audience toujours stable et importante de ces émissions prouve que la demande est là de la part des fans. Il faut dire qu’en Espagne, ce qu’on appelle la telebasura (littérallement, « télépoubelle ») cartonne, avec des émissions de ragots et potins sur les people espagnols sur la plupart des grosses chaînes pendant une bonne partie de l’après-midi. D’ailleurs, on peut se poser la question : les suiveurs des émissions de periodismo de bufanda sont-ils réellement passionnés de foot ou sont-ils attirés par le folklore, les personnages et les rires que peuvent provoquer ces émissions ? Quoi qu’il en soit, les Espagnols ont la chance d’avoir bon nombre d’alternatives, notamment en radio ou sur le web, où de nombreux projets menés par des jeunes las de ce type de journalisme, se sont professionnalisés jusqu’à atteindre une audience conséquente tout en proposant du contenu de qualité. Ecos del Balon en est un bon exemple, avec son slogan « le ballon est le protagonisme » très explicite sur la nature du projet.

<em>"Cholistas, mais juste pour un jour" titrait Sport en vue de la finale de LDC de 2016</em>

Un journalisme plus que partisan vis à vis des équipes, mais pas que. Plus rare certes, le fanatisme peut parfois porter sur la figure d’un joueur ou d’un entraîneur. Le cas Mourinho a créé une véritable division au sein de la profession à Madrid, créant deux clans dans la presse madrilène : les pro-Mourinho et les anti-Mourinho, tous retranchés dans un certain extrémisme, avec les mêmes caractéristiques habituelles qui font le periodismo de bufanda, à savoir une certaine agressivité dans les débats, de la mauvaise foi et bien plus. Dans certains médias, on peut retrouver du contenu dit classique de qualité, tout en ayant affaire à un article de periodismo de bufanda à la page suivante, notamment dans des éditos. Les Unes sont souvent sujettes à ce partisanisme poussé, surtout en Catalogne pour le coup, où on n’hésite pas à parler d’arbitrage ou à supporter l’équipe rivale du Real Madrid. On peut aussi voir ce periodismo de bufanda comme une façon d’attirer le supporter et de générer des ventes ou des clics. En quelque sorte, le periodismo de bufanda peut ainsi être une stratégie à la limite du populisme : on écrit ou dit ce que le supporter moyen veut entendre.

D’autres ont tendance à rallier un certain courant d’idées. Si des médias généralistes sont dits de gauche ou de droite, des médias sportifs sont eux accusés, via des arguments parfois justifiés, parfois flou, d’être d’une certaine accointance avec la direction des clubs. A Madrid, on estime ainsi que Marca est pro-Florentino Pérez, à l’inverse d’AS qui sert de « résistance ». Du côté de Barcelone, c’est Mundo Deportivo qui ferait office de média pro-Bartomeu – avec une accointance encore plus marquée – alors que Sport est plus dans la contestation. Des pratiques moins flagrantes mais tout aussi contestables d’un point de vue éthique. Pour reprendre l’exemple  El Chiringuito cité plus haut, en Espagne on accuse – encore une fois à tort ou à raison – l’émission d’être à la solde de Florentino Pérez. Sans entrer dans un jugement de valeur, force est de constater qu’elle est en tout cas très marquée pro-Madrid alors qu’elle se veut neutre. Autre mode en Espagne ces derniers temps : celle d’attribuer un intérêt du rival lorsque son club recrute un joueur. C’est devenu systématique : dès que le Barça ou le Real s’offrent une nouvelle pièce, les articles type « le Real/Barça voulait X mais n’a pas pu rivaliser face au Real/Barça » fleurissent. On peut imaginer que dans de nombreux cas, ces prétendus intérêts sont inventés de toute pièce.

Et pourtant, même si le terme periodismo de bufanda a forcément une connotation négative, il est souvent assumé. « Moi je ne suis à l’origine d’aucune engueulade, ce sont les autres avec moi. Moi je fais juste dire ce que je pense et tout le monde s’agite. Les gens qui veulent voir du journalisme à 100% dans ce type d’émission… C’est un format destiné à d’autres choses. Ça me gêne qu’on m’appelle periodista de bufanda parce que je ne connais aucun journaliste sportif qui n’ait pas de couleurs ; celui qui dit qu’il n’en a pas est un menteur », confiait le journaliste Juanma Rodriguez, intervenant dans plusieurs émissions comme El Chiringuito dans un entretien accordé à Radio 4G dont les propos sont rapportés ici. C’est une « ligne de défense » souvent utilisée par les journalisme catalogués comme journalistes de bufanda : à partir du moment où on supporte un club, publiquement ou non, on est tous des journalistes de bufanda, quel que soit le contenu des interventions ou des articles écrits. Ceux qui cacheraient leurs couleurs seraient plus dangereux que ceux qui les assument, en gros. A vous de juger. Quoi qu’il en soit, avec l’importance qu’on pris les réseaux sociaux où le sensationnalisme fait souvent fureur, ainsi que la fast-foodisation de l’information sportive, le periodismo de bufanda a de beaux jours devant lui.

La rédaction 

@FuriaLiga

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