Expatriés – Marc Crosas : Barça, Mexique, barbe bleue et ruban jaune

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Marc Crosas Luque fait partie de la catégorie des footballeurs davantage célèbre pour des faits extra-sportifs qu’en termes de football. Pourtant bon footballeur et toujours apprécié partout où il est passé, le Catalan n’a jamais eu peur d’exprimer ses prises de positions politiques. Portrait d’un homme étonnant qui a promené sa barbe aux quatre coins de l’Europe avant de s’installer au Mexique.

Natif de Sant Feliu dans la province de Gérone, Marc Crosas n’a jamais laissé indifférent. De parents andalous, il grandit et s’épanouit en Catalogne. Cette région, SA région, va le suivre toute sa vie. Crosas a pris des choix déroutants tout au long de sa carrière, préférant toujours l’épanouissement à la douceur d’un banc molletonné de billets. De sa barbe, rappelant Raul Meireles, à ses choix et ses positions politiques, le Catalan a toujours fait parler. Dès l’âge de 13 ans par exemple, il est choisi par l’Espanyol. Tout semble bouclé pour que le tout jeune milieu de terrain rejoigne la très bonne académie des Pericos. Sauf que patatras, le géant Barça pointe le bout de son nez. Crosas ne sait pas comment refuser et finit par casser son contrat avec l’Espanyol pour signer à la Masia. Premier éclat, pas le dernier, loin de là. Un peu comme Joey Barton, peu de gens connaissent son style ou même son poste mais tous ont déjà entendu parler de lui, le barbu indépendantiste.

Une formation classique

Sans casser la baraque, Marc Crosas gravit les échelons de la prestigieuse école de foot catalane, d’abord avec les juvenil, puis la C et la B. Certes, il n’est pas un pion indiscutable mais est apprécié et jouit d’une réputation de bon petit footballeur. Il réussit même à taper dans l’œil de Frank Rijkaard alors coach du grand Barça. Il est régulièrement convié aux entraînements des pros durant le mandat du Néerlandais. Crosas joue même son premier match officiel sous la houlette de l’ancien Milanista en novembre 2006 remplaçant un certain Andrés Iniesta lors d’un match de Copa. Fin 2007 tout s’enchaîne pour Crosas : une inscription pour le Mondial des clubs et premières minutes en Ligue des Champions face à Stuttgart. Là, on se dit qu’il a attrapé le bon wagon et que sa carrière est lancée.

Crédits : Pamboleros

En parallèle, il est régulièrement appelé dans les catégories de jeune de la Roja et est même toute proche de participer à l’Euro U19 de 2007 en Autriche. Sauf que voilà, il se blesse et c’est Dani Parejo qui récupère le strapontin. Coup du sort : non seulement la Rojita est sacrée championne mais en plus c’est le désormais capitaine du Valencia CF qui marque le but vainqueur en finale. Le début d’une longue série noire pour Crosas. Cette blessure coïncide aussi avec l’arrivée de Pep Guardiola sur le banc du Barça. Il n’entre clairement pas dans les plans de l’entraîneur et le milieu de terrain, jusqu’alors régulièrement sur le banc, disparaît progressivement. Avec le mythique coach, il n’a jamais débuté un match officiel avec la tunique blaugrana. Le temps est au départ.

« Le catalan et l’espagnol sont les langues avec lesquelles je suis né. J’ai appris l’anglais en Écosse, j’ai appris le français pendant mon séjour en France et le russe pendant mon séjour en Russie » Marc Crosas, footballeur et guide du Routard.

Beaucoup de joueurs, surtout des jeunes, ont du mal à quitter leur cocon. Installé dans une certaine routine, souvent dans de très grands clubs, ils n’osent pas sortir de cette zone de confort qui les rassure mais les empêche de grandir et s’épanouir. A ne pas vouloir se mettre en danger, beaucoup finissent pas rater le train et deviennent rapidement des ex-espoir sans jamais réellement devenir des professionnels à part entière. Marc Crosas n’a jamais vraiment eu de mal à plier bagage. Restant rarement plus de 2 saisons dans un club, il a toujours quitté les clubs dès que son temps de jeu ne lui suffisait plus. Cette capacité à partir, souvent dans un nouveau championnat, dans un nouveau pays sans réelle crainte ni appréhension, c’est un vrai point fort au niveau humain. Même s’il n’a été que très rarement indispensable dans les clubs où il est passé, Crosas a toujours laissé une bonne image, celle d’un coéquipier attachant et d’un footballeur qui ne se cache pas.

crédits : L’équipe

Marc Crosas a mis un certain temps à trouver l’endroit où il se sentirait bien footballistiquement et surtout humainement. Son premier départ est pour la France. Le garçon fait alors son arrivée à l’Olympique Lyonnais en prêt en janvier 2008 il déclare : « j’ai pour ambition de revenir plus fort à Barcelone« . Six mois après, incapable de se faire une place dans l’effectif pléthorique des Gones, il retourne tête basse en Catalogne. Toujours pas dans les plans de Guardiola, il doit de nouveau plier bagage.

« Quand on sort de la Masia du tiki-taca et qu’on arrive en Ecosse, ça fait un choc ! Vous réalisez qu’il y a d’autres manières de jouer au foot. On doit s’adapter à tout. Vous grandissez au niveau personnel et sportif »

Cette fois-ci c’est le Celtic et l’Ecosse qui l’accueillent. Comme à son habitude le Barça met une clause de rachat dans le deal. Le style de jeu change énormément. Crosas progresse sur beaucoup de plans lors de son passage en SPL. La première année, il n’est pas titulaire mais montre le très bon joueur qu’il est. Pour son premier match disputé en intégralité, il est nommé homme du match. La paire Donati/N’Guemo est pourtant indéboulonnable au milieu et il semble condamné à jouer le second couteau. Cependant lors de sa deuxième saison dans le froid et l’humidité écossaise, le XI de départ s’ouvre à lui. La raison ? Le départ de Donati pour l’Italie. Au côté de N’Guemo, le Catalan devient enfin titulaire régulier et forme une paire plus qu’intéressante avec la légende nancéienne. Mais encore une fois, la fin ne peut pas être belle pour lui. Un nouveau coach est nommé pour sa 3e saison et il n’entre pas du tout dans ses plans. Les sirènes du départ sonnent encore en décembre 2011 : Crosas doit plier bagage.

Nouveau transfert, nouveau pays : l’ancien de la Masia pose son baluchon à Volga en Russie. Directement titulaire, il est en plus sacrément décisif. Une nouvelle fois, on se dit que le milieu a enfin trouvé sa place et qu’il pourra enchaîner sereinement. Sauf qu’encore une fois, Crosas déchante. Les salaires ne sont pas versés en temps et en heure, du retard s’accumule et il est libéré de ses obligations en janvier 2012.

Le Mexique, plus qu’une destination sportive

Comme d’habitude avec Marc Crosas, quand il quitte un club il quitte aussi un pays. Cette fois, il change même de continent pour migrer au Mexique. C’est au Santos Laguna qu’il pose ses valises début 2012. Présenté fièrement par le président de l’époque, tout se passe presque pour le mieux chez les Aztèques. Même pas 6 mois plus tard, il remporte un deuxième titre de champion, le tournoi de clôture. Même si il n’est pas le premier joueur que son coach met dans son XI (800 minutes en 15 matchs de championnat), Crosas s’épanouit totalement et apporte une vraie plus-value à son équipe.

« À ce jour, pour les sentiments, mon fils est Mexicain et je ressens beaucoup plus de racines avec le Mexique qu’avec l’Espagne. Si vous me parliez de la Catalogne, je serais plus attaché, mais aujourd’hui je dis que je suis Catalan mais que je préfère jouer avec le Mexique qu’avec l’Espagne ».

En confiance, il montre toutes ses qualités dans les 3 clubs qu’il va côtoyer, que ce soit en luttant pour le titre avec Santos Laguna ou en se battant pour rester en Liga MX avec Leones Negros, il est totalement adapté. C’est bien simple, il ne quitte plus le pays et se sent en plus pleinement Mexicain. « Barbe bleue » comme on le surnomme au Mexique (ou « Santa Cros ») est même assez fier de son accent local assez prononcé. Il récupère même la nationalité mexicaine et fait publiquement valoir son ambition d’être sélectionné avec El Tri. Le Catalan est intégré et parfaitement assimilé. Crosas se sent Mexicain, vit comme un Mexicain et est considéré par les Mexicains comme un local. Cependant, il tente un retour au pays à Tenerife en Segunda. Une polémique sur la pêche d’un poisson protégé et un temps de jeu très faible : 6 mois plus tard, il casse son prêt et retourne dans sa patrie d’adoption.

Une reconversion précoce

Marc Crosas n’a que 30 ans mais il est déjà quasiment en pré-retraire. La faute à un physique qui le lâche. Pourtant très appliqué lors de sa rééducation, le milieu ne retrouve pas de club après son départ en eau de boudin de Cruz Azul. Son envie de croquer le monde semble aussi apaisé. Il est chez lui au Mexique et est moins enclin à courir le monde. Le 6 de formation c’est assagi. De plus, la Liga MX a fait un bon qualitatif certain et il n’est plus vraiment dans les joueurs sexy à faire signer.

Que faire pour continuer à vivre de sa passion quand les offres ne s’empilent pas sur votre bureau ? Devenir consultant bien sûr ! Crosas arrive donc sur Univision, une institution télévisuelle locale, avec la légende Pavel Pardo. Avec son joli accent et sa connaissance du jeu, il se bâtit rapidement une jolie réputation de consultant de qualité. Il donne régulièrement son avis acéré sur El Tri et la Liga MX. Un vrai mexicain on vous dit !

« Je suis Catalan et Mexicain, pas Espagnol. Mes pays sont la Catalogne et le Mexique. L’Espagne ne me représente pas, bien que je sois indépendantiste, pas séparatiste »

A lire : Pep Guardiola, le ruban de la discorde

Marc Crosas a fait cependant beaucoup parlé ces derniers temps dans son pays de naissance, même si lui ne se considère plus vraiment comme Espagnol. La raison ? Il est un indépendantiste (pas un séparatiste) catalan convaincu. La différence avec un séparatiste ? Les moyens utilisés pour arriver à l’autonomie. L’indépendantiste privilégie les urnes, tandis qu’un séparatiste revendique un mode d’action souvent plus violent et moins institutionnel. Lui l’enfant d’Andalous est pleinement et totalement Catalan. Comme Pep Guardiola par exemple, il arbore fièrement le « llaç groc » notamment sur son compte Twitter .

Ce ruban jaune est présent partout en Catalogne et surtout à Girona, la ville où Carles Puigdemont a été maire et député. C’est un bastion ouvertement pro-indépendance. D’un jaune vif, ce symbole est signe de solidarité qui exige la libération des prisonniers politiques catalans. Marc Crosas a été marqué par les violences qui ont émaillé la tenue de ce référendum.

« Mes grands-parents maternels sont de Málaga, ma grand mère du côté de mon père est Madrilène. Mon pays voisin (sic) est un grand pays. Mais depuis que je suis petit, j’ai toujours eu ce sentiment indépendantiste. Ma langue maternelle est le catalan, je me suis toujours senti Catalan. Mon passeport dit que je suis espagnol, sauf que je ne me sens pas Espagnol à l’intérieur »

A l’image d’un Pep Guardiola et d’un Oleguer Presas, il est devenu le symbole d’un indépendantisme militant et assumé par de grandes figures publiques. A la différence d’un Gerard Piqué qui ne milite que pour la tenue d’un référendum, lui veut l’indépendance. Crosas se définit même comme étant Mexicain et Catalan. Il y a peu, lorsque Xavi Hernández a été interrogé sur ce thème éminemment glissant, il a répondu simplement « demandez à Marc Crosas et Pep Guardiola ». Cela démonte le poids qu’a pris le Catalano-Mexicain dans ce débat.

Crosas ne laisse absolument pas indifférent. Mais s’il n’a pas pas marqué son époque en tant que joueur, il est devenu sans vraiment le vouloir un symbole des footballeurs qui ont aussi un cerveau, conscient de leur époque, qui osent prendre position politiquement et qui ont anticipé leur fin de carrière plutôt que de la subir. Qu’on soit d’accord ou pas avec lui, Marc Crosas est peut-être plus important pour le football que certains grands joueurs lisses qui sortis des terrains ne transmettent finalement pas grand chose.

Benjamin Bruchet
@BenjaminB_13

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