2008-2018, comment l’Espagne a changé

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Crédts : Cadena SER

Il y dix ans, l’Espagne amorçait le début de sa période de domination sur le football mondial. L’équipe de Luis Aragonés a-t-elle encore des points communs avec celle de Lopetegui ? Tentative de réponse.

Au soir de la finale de l’Euro 2008 à Vienne, Alfredo Relaño, directeur du journal AS se livre à une analogie lourde de sens à la télévision espagnole. Il compare l’Espagne, joueuse, joyeuse, à Peter Pan, et l’Allemagne froide, tueuse, au capitaine crochet. L’Espagne serait la tenante du beau football, noble et louable, qu’il s’agirait ce soir-là de défendre idéologiquement sur la plus grandes des scènes européennes. « Nous les bons versus eux les méchants », reprise du b.a-ba politique, transposé au football pour l’occasion.

Indépendamment de la crédibilité de cette prise de position, elle illustre un changement de paradigme tout à fait significatif. L’Espagne n’a pas toujours été émerveillé par le jeu de toque, par la maîtrise du ballon, le jeu soyeux, où l’on préfère battre par la passe que par une charge physique. Il fut un temps où l’Espagne était surnommée la Furia. C’était avec courage, virilité, dans une démonstration de puissance, que l’on venait violemment à bout de l’adversaire. Il fallait jouer au football comme on pratiquait une corrida.

Aujourd’hui, il paraît impensable de voir jouer la Selección autrement qu’avec la maîtrise du ballon. Et pourtant, bien que l’identité de l’équipe ait été forgée en 2008, les choses ont beaucoup changé depuis. Il faut le dire tout de suite, les différences sont impressionnantes.

Une équipe pas si typée que ça

L’équipe d’Aragonés ne cherchait pas à sécuriser la possession à tout prix. Si elle l’avait, c’était car ses joueurs étaient plus à l’aise avec le ballon que sans. La possession n’était pas une injonction mais une conséquence de la présence de certains joueurs sur le terrain. Dès lors, on n’atteignait pas des pourcentages monstrueux en termes de temps passé à contrôler le ballon. Parfois, c’est même l’adversaire qui l’avait plus de 50% du temps. Les années passant, l’équipe cherche davantage à posséder le ballon à tout prix. C’est avec lui qu’elle se défendra, et à travers lui qu’elle définira le rythme à imposer. L’approche post-Aragonés pourrait se définir comme suit : » Quand on a le ballon, l’autre ne l’a pas. Un certain type de joueur permet d’avoir la possession. Ce type de joueur est très bon techniquement. Ce type de joueur, on l’a« . En 2008, le problème était pris par l’autre bout, ce qui fait que l’Espagne n’avait pas un contrôle quasi absolu (elle ne le désirait pas). Le contrôle, elle l’avait par phases uniquement.

Cela se retrouve dans la façon d’attaquer. À la relance, les centraux ne cherchaient pas l’homme libre en fixant l’adversaire par la conduite de balle puis la passe. Puyol et Marchena n’avaient pas les qualités balle au pied de Piqué et Ramos. La charnière de 2008 passait au joueur le plus proche. Souvent, Xavi redescendait chercher la balle, parfois substitué dans ce rôle par Senna et Silva, jamais suivis par un adversaire. Cela donnait lieu à des scènes impensables aujourd’hui, indésirables même, où quatre joueurs se retrouvent devant la ligne de pression adverse. Dans cette zone du terrain, les Espagnols jouaient dans un fauteuil, car le pressing était peu ou pas présent. Erreur de l’adversaire, car l’accumulation de qualité dans cette portion du terrain permettait de passer à la vitesse supérieure du plan. Dernier élément par rapport à la relance, l’amplitude n’était pas recherchée. Les latéraux, Ramos et Capdevila n’avait pas besoin d’étirer l’équipe adverse, puisque celle-ci ne pressait pas. Actuellement, Jordi Alba et Carvajal doivent absolument coller la ligne de touche dans cette phase du jeu. Sans quoi, les distances se réduisent au centre du terrain et mettent leurs coéquipiers en difficulté.

Une passe latérale entre centraux, cinq joueurs derrière la ligne de pression, pas de pressing. 2008, déjà une autre époque.

Grâce à ces sorties de balle réussies sans jamais être dérangée, l’Espagne pouvait ensuite progresser. Le jeu entre les lignes était rendu possible par le fait que les troupes adverses soient peu compactes. D’une manière générale, que ce soit dans le jeu espagnol ou celui des autres, l’espace entre les lignes est important. La Roja faisait circuler le ballon entre ses milieux, désorganisait l’adversaire et trouvait de l’espace en profondeur par la suite. Rien à voir avec une équipe qui progresserait collectivement échelon par échelon, jusqu’à s’installer à dix durablement dans le camp adverse, parfois même jusque dans la surface. Ici, il s’agissait de créer la différence au milieu et de rapidement mettre sur orbites les latéraux ou les attaquants. Torres et Villa, à l’aise dans l’espace offraient des possibilités de passe. Si un joueur comme Torres a brillé en Sélection, c’est qu’il avait des mètres pour cavaler. Dans cette filière, l’attaquant de Liverpool n’avait pas son pareil. Ses courses en diagonales permettaient de le trouver facilement. Il n’était d’ailleurs par rare que de longues balles lui soient adressées. Dès qu’elle voyait un espace pour El Niño, qu’importe la distance, cette équipe tentait la passe. Par exemple, il n’était pas rare de voir Xavi allonger pour le grand attaquant dès la relance. De nos jours, il est hétérodoxe voire hérétique d’avancer de la sorte.

Torres attaque un espace à 40m du but. El Niño était intraitable dans ce genre de situations.

De fait, cette Espagne-là procédait par attaques rapides bien des fois. Aujourd’hui, les attaques rapides tendent à créer des problèmes à une formation de Lopetegui qui n’est pas faite pour ça. Torres n’aurait plus sa place en Sélection, car c’est avant tout un joueur à l’aise entre les lignes, ou du moins capable de participer au jeu dont a besoin le collectif. Preuve de cela, malgré un niveau hors-normes, Diego Costa ne fera jamais l’unanimité sous le maillot rouge. Rodrigo, qui ne fait lui pas partie des dix meilleurs attaquants du monde, est pour sa part parfaitement à l’aise, et sera peut-être titulaire en Russie.

Dos au jeu et loin du but Torres attire trois joueurs avant de la rendre à Silva.

En ce qui concerne le pressing, il était davantage individuel que collectif. Les joueurs les plus avancés pressaient, sans pour autant être épaulés par leurs milieux et des défenseurs faisant monter le bloc. À la récupération du ballon, qu’importe la hauteur à laquelle il ait été reconquis, l’Espagne essayait de repartir de l’avant aussi vite que possible. Elle ne cherchait pas à reprendre sa forme initiale.

Marcos Senna, la figure nécessaire

Comment l’Espagne qui souffre en transition défensive quand elle est désorganisée aujourd’hui, était-elle à l’aise dans cette configuration dix ans auparavant ? La réponse a quelque chose à voir avec Marcos Senna. Iniesta, Silva et Xavi n’étaient pas plus à l’aise dans la couvertures de grandes étendues que ne le sont leurs successeurs. Mais là où Busquets peine à gérer la largeur, Marcos Senna était doué. Le joueur de Villarreal couvrait les aires désertées par ses coéquipiers. C’est d’ailleurs cette facette de son jeu qui lui a permis d’être préféré à Xabi Alonso dans le onze de départ. De plus, rappelons que c’était par les courses de Torres ou Villa et la passe que l’Espagne tentait d’attaquer rapidement. Pas par des conduites de balle comme le feraient Asensio ou Lucas Vázquez. De cette façon, au lieu d’attaquer à trois et laisser les milieux à découvert, l’Espagne attaquait grâce à ses deux attaquants, de toute façon déjà aux avant-postes. Une de leur nombreuse qualités consistait à être auto-suffisants. En duo, sans aide quelconque, ils étaient aptes à dessiner une action à valeur d’occasion

Pour en revenir à la figure de Senna, c’est peut-être le joueur le plus paradigmatique de cette équipe. Avec lui, difficile de pratiquer un jeu de position en tous temps. Là où il aurait fallu un joueur positionnel, Senna aimait courir. Là où il aurait fallu défendre en avançant, Senna pouvait très bien le faire en reculant. Cela explique par exemple l’absence de pressing collectif de la part des futurs champions d’Europe. Mais attention, il ne s’agit pas de décrier le joueur qui, rappelons-le, a évolué sous les ordres d’un certain Manuel Pellegrini à Villarreal. Il convient simplement de rappeler qu’il n’était pas un Busquets, spécialiste unique en son genre comme milieu dans le jeu de position. Sa figure est si spécifique, si rare, qu’en neuf ans, personne ne s’en est approchée. Que ce soit en termes de niveau ou d’attributs.

Sans Marcos Senna, Xavi n’aurait pas été élu meilleur joueur du tournoi. Crédits : Goal.com

Alternance et spectacle

Éloignée de l’Espagne de 2010 et de l’Espagne actuelle, en quoi l’équipe entraînée par Aragonés a-t-elle changé la donne dans le football ? Bien qu’elle exhibe des traits caractéristiques de son époque, c’est-à-dire une ère précédant le Barça de Guardiola, la troupe de 2008 jouait tout simplement très bien. Elle surpassait ses adversaires par l’intelligence de jeu : trouver les espaces après avoir attiré l’adversaire au milieu, savoir où passer le ballon à la récupération, être capable de donner des dernières passes lumineuses. Dans tout ce qu’elle faisait, le talent de ses joueurs était visible.

D’ailleurs, il arrivait qu’elle se plante brièvement aux abords de la surface, et qu’elle fasse tourner le ballon jusqu’à trouver une passe géniale. Les interiores (les milieux relayeurs en français, une désignation peu adaptée) qu’étaient Silva et Iniesta, voire Xavi trouvaient des lignes de passe que seuls eux et Villa voyaient. Tout au long du tournoi, ce dernier a donné un récital sur la manière d’attaquer des interstices courts dans le dos des défenseurs.

Iniesta et Villa fabriquent un but dans une parfaite synchronisation. Le brio de cette Espagne provient d’actions de ce genre.

Et puis, après ces phases pré-révolutionnaires, l’Espagne redevenait une équipe digne de son temps. Pas aussi travaillée que ses contemporaines, pas aussi moderne, pas aussi cérébrale, mais tout simplement talentueuse. Tout cela menait au spectacle. En ce temps-là, davantage d’espaces étaient disponibles. Le jeu pratiqué gagnait alors en spectacle. Impossible de s’ennuyer au-devant du football pratiqué par la Roja. La qualité technique permettrait toujours de faire sauter la défense adverse. C’est peut-être cela que l’on retient de ce groupe : du spectacle permis par le talent. Ajoutons que la Liga était très bien représentée dans la liste de l’Euro. Le Betis, l’Espanyol, Séville, Valence, Mallorque, Villarreal, Zaragoza, Getafe en plus du Real et du Barça. Il a été de moins en moins fréquent par la suite d’être en présence d’une telle diversité. Les mastodontes du football espagnol avaient définitivement pris le dessus deux ans plus tard.

La révolution

Comment en à peine deux printemps, l’Espagne s’est-elle transformée en un collectif pratiquant le jeu de position sans transiger ? À la pré-révolution orchestrée par Aragonés, succède la révolution de Guardiola. Sans avoir eu le temps de prévenir tout son monde, le football a changé drastiquement. Le Barça impose son modèle de jeu en Espagne, et par conséquent, les adversaires adaptent leur manière de défendre. Dès lors, les concepts mis en place par le technicien catalan sont repris par Del Bosque. Tant parce qu’il l’a voulu que parce que les rivaux l’ont exigé, l’Espagne a fait évoluer sa manière de jouer. Comme il apparaît impensable de laisser des espaces à de tels joueurs, les équipes se replient. Conséquence, la meilleure manière d’attaquer si l’on veut encore le ballon, c’est celle du jeu de position.

Depuis, la voie à suivre est restée la même, avec un succès décroissant ces dernières années. La Sélection pourrait transformer sa manière d’approcher le jeu. Elle a par exemple quantité d’ailiers rapides et provocateurs dans ses rangs, qui seraient tout heureux de jouer en contre-attaques. Cependant, les meilleurs milieux du monde sont encore espagnols. Il serait barbare de les mettre au banc. Enfin, étant donné que changer un maillon de la chaîne (par exemple, Diego Costa) exige d’en changer beaucoup d’autres, Lopetegui n’a pour le moment pas de raison de bouleverser le climat dans lequel l’élite du football se meut. Après la Furia, après l’Espagne des bajitos (des petits), quelle autre Espagne verra-t-on dans l’Histoire ? Probablement celle que quémandera les résultats. Un succès légitimateur en Russie ou une déconvenue discréditante, le football s’adaptera.

Elias Baillif

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