Pep Guardiola, le ruban de la discorde

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Engagé publiquement en faveur de l’indépendance de la Catalogne, Pep Guardiola arbore un ruban jaune à sa boutonnière, symbole de ralliement pour la libération de personnalités politiques actuellement en prison après le référendum jugé illégal du 1er octobre. Une attitude qui vaut à l’entraîneur de Manchester City de comparaître devant la commission de discipline de la Fédération anglaise.

La situation politique en Catalogne est un foutoir sans nom. Entre référendum illégal et élections locales remportées en pourcentage par un parti unioniste (Ciudadanos, Ciutadans en catalan) mais en sièges par la coalition indépendantiste qui n’arrive toujours pas à trouver un chef du Parlement, la situation se détériore un peu plus chaque jour. Inflexible, le chef du gouvernement Mariano Rajoy a enjoint la justice espagnole de délivrer des mandats d’arrêt à l’encontre de plusieurs personnalités politiques influentes en faveur de l’indépendance. Proche des milieux sécessionnistes, Pep Guardiola affiche son soutien à la cause indépendantiste avec un petit ruban jaune sur sa veste.

Que signifie ce ruban jaune ?

El llaç groc, le ruban jaune en catalan, est un signe de soutien aux hommes politiques pro-indépendance en prison depuis près de 5 mois. Les sécessionnistes les appellent « presos polítics » (les prisonniers politiques en catalan), les partisans de l’union espagnoles les considèrent comme des rebelles. Après le référendum du 1er octobre jugé illégal par le tribunal constitutionnel espagnol, la justice espagnole a exigé, via l’application de l’Article 155 de la Constitution de 1978, l’arrestation des personnalités les plus influentes dans l’organisation du scrutin considéré comme une tentative de sédition, en d’autres termes d’avoir incité à l’émeute, la révolte et le soulèvement contre le pouvoir central de Madrid et, par extension, contre l’Espagne tout entière. Mis en examen le 4 octobre dernier, la plupart est écroué le 16 octobre.

Conscient du risque de finir lui aussi derrière les barreaux, le président de centre-droit (Junts per Catalunya, ensemble pour la Catalogne) du Parlement catalan Carles Puigdemont a, lui, mis le cap vers la Belgique, ce qui ne lui a pas valu que des amis, y compris au sein du mouvement indépendantiste. Mis sous le coup d’un mandat d’arrêt international redevenu par la suite un « simple » mandat d’arrêt espagnol, il est actuellement « en exil » et est apparu publiquement avec des dirigeants du parti indépendantiste flandrien Nieuw-Vlaamse Alliantie, soupçonné d’accointance avec le parti d’extrême droite Vlaams Belang.

Après avoir tenté de conserver son poste, Puigdemont a proposé au début de mars que Jordi Sànchez, également membre de Junts per Catalunya, lui succède. Problème : Jordi Sànchez est en prison. Mais symboliquement, le choix est fort car il est l’un des « Jordis » emprisonné, le second étant Jordi Cuixart, président de l’association Òmnium Cultural qui promeut la langue, la culture et l’identité nationale catalane. Les deux autres « presos politics » sont Oriol Junqueras, vice-président du Gouvernement catalan (le Govern) et président du parti de gauche Esquerra Republica de Catalunya (ERC), et Joaquim Forn, conseiller à l’Intérieur à la Generalitat catalane et membre du parti de centre-droit Partit Demòcrata Europeu Català (PDEC).

En signe de soutien, de nombreux Catalans et pas uniquement des sécessionnistes, arborent ce fameux llaç groc. Dans des villes très politisés comme Girona où Puigdemont a été maire, les balcons et le matériel urbain sont recouverts de ses rubans ainsi que des différents slogans de soutien comme par exemple « Us volem a casa » (nous vous voulons à la maison »), « Llibertat presos polítics » (liberté pour les prisonniers politiques).

Que risque Guardiola ?

Par son statut de meilleur entraîneur du monde, Pep Guardiola est un instrument politique et il le sait pertinemment. Présent en dernière position sur une liste du parti de centre-droit Junts Pel Sí (Ensemble pour le oui) lors des élections de 2015 dans la province de Barcelone, l’ancien numéro 4 du Barça s’est affiché avec Artur Mas, le prédécesseur de Carles Puigdemont. En juin 2017, invité par Puigdemont, il a également pris la parole lors d’un meeting intitulé “Referéndum es democracia” et organisé par l’Asemblea Nacional Catalana (ANC), Òmnium Cultural et l’Asemblea de Municipios Independentistas (AMI). Pour l’anecdote, ce rassemblement se tenait à Barcelone sur la Plaça Puig i Cadafalch, du nom de l’un des architectes les plus influents de l’histoire de la capitale catalane empêché d’exercer son métier par la dictature franquiste, de son retour en Espagne en 1947 à son décès en 1956. Ce jour-là, l’entraîneur a utilisé des mots particulièrement forts, sans nuances, à l’égard du pouvoir central, accusant Madrid d’exercer une persécution politique et d’applique les règles d’un État totalitaire.
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Par la voix de son président exécutif Martin Glenn, la Football Association (FA) a demandé au technicien de ne plus porter le llaç groc. Manquant particulièrement de tact et aussi d’intelligence, Glenn a justifié cette requête par des mots très mal pesés dont il a dû s’excuser par la suite : « Nous ne pouvons ni ne voulons que le football montre des symboles politiques. Les symboles qui divisent ne sont pas bons. Ils pourraient être religieux, ça pourrait être l’étoile de David, la faucille et le marteau, une svastika (une croix gammée, ndlr), ou autre chose comme le portrait Robert Mugabe, ce ne sont pas des choses que nous voulons« . Une sortie dispensable qui a surtout renforcé la légitimité du geste de Guardiola.

Pep Guardiola avec son adjoint Manel Estiarte Crédits : cadenaser.com

Guardiola et Manchester City ont opté pour une solution médiane qui peut néanmoins prêter à sourire. Le coach accepte de payer une amende mais refuse catégoriquement de s’excuser car il ne considère pas ce ruban comme symbole politique. Une posture pertinente dans la rhétorique de Guardiola, à savoir qu’il ne défend pas une politique mais des prisonniers politiques mis arbitrairement en prison dont Amnesty International réclame la libération immédiate. En revanche, son argumentation ne peut être acceptée par les partisans de l’union de l’Espagne qui considèrent cette attitude comme éminemment politique et polémique vu le contexte. Au final, Guardiola portera le llaç groc lors des conférences de presse, avant et après les matches. Suffisant pour éviter des sanctions plus fortes ? Pendant la partie, il continuera de le porter mais… caché par une écharpe pour les matchs de championnat. Pour ce qui est de la LDC, le ruban ne sera pas caché. « Je peux dire qu’il y a beaucoup plus d’Espagnols, pas des Catalans, qui sont furieux, a renchéri Martin Glenn lors de ses excuses, comme s’il n’en avait pas déjà assez fait. Ce que nous faisons, c’est appliquer uniformément les règles du jeu ».

Ces règles, sur le terrain comme en dehors, Pep Guardiola les a comprises et il a pu compter sur cette sortie pathétique pour, à l’instar de plusieurs élus et personnalités médiatiques, à la fois légitimer son geste, diffuser et politiser au niveau international une affaire principalement espagnole dont peu de monde, y compris les sujets de Felipe VI, maîtrise totalement les tenants et les aboutissants. Jeu de position et postures : Pep Guardiola ne perd jamais.

François Miguel Boudet

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