Sébastien Louis, spécialiste des ultras : “Les medias et les politiques participent à la confusion entre ultras et hooligans”

Historien spécialiste des ultras, Sébastien Louis a présenté une thèse de doctorat sur ce mouvement en Italie. Fin connaisseur de ce monde fascinant, méconnu et souvent caricaturé, il a abordé pour ¡Furia Liga! le particularisme espagnol. 

Sébastien Louis est professeur d’histoire et de sociologie, écrivain et consultant pour des musées. En 2008, il obtient un Doctorat en Histoire avec une thèse sur les supporters ultras en Italie. Rapidement, il devient l’un des spécialistes de ce mouvement de jeunesse et du supportérisme radical en Europe, mais aussi en Afrique du Nord. Il intervient régulièrement dans la presse et lors de conférences en Europe, en Asie et en Afrique sur ce sujet. Son premier ouvrage a été édité en 2006 sous le titre “Le phénomène ultras en Italie”. Depuis 2014, il collabore avec des musées en Europe en tant que conseiller scientifique lors d’expositions sur le thème du football et il intervient sur la question du supportérisme. Son dernier livre est paru récemment, intitulé Ultras, les autres protagonistes du football aux éditions Mare et Martin. Sur 440 pages, il revient sur les 50 ans d’histoire de cette culture Ultra surtout en Italie.

Pour FuriaLiga, il est longuement revenu sur le supportérisme en Espagne avec, en filigrane, les violences au Pays Basque.

Comment êtes-vous devenu historien spécialisé sur les ultras ?

Passionné de football dès mon plus jeune âge et des tribunes à l’adolescence, je suis aussi un ancien membre du Commando Ultra’84 de l’OM. À l’âge de 16 ans, j’ai découvert le livre de Philippe Broussard “Génération Supporters” qui a été une révélation et m’a donné envie de comprendre ce qui se passait dans les tribunes. Puis le livre de Christian Bromberger “Le match de football” a confirmé ma curiosité sur le sujet. En 2002, j’ai fait un choix particulier pour mon mémoire de Master 1 en Histoire en travaillant sur le mouvement ultra italien. J’ai obtenu la meilleure mention et cela m’a encouragé à poursuivre lors de mon travail de Master 2 et de nouveau, en 2005, j’ai obtenu une note excellente. Je me suis lancé dans la rédaction d’une thèse de doctorat sur les liens entre les ultras et la société italienne.

Vous avez sorti un livre récemment sur l’histoire des ultras en Italie. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce livre est le travail d’une réflexion de 15 ans, de séjours en Italie prolongés et répétés et qui a nécessité trois ans d’écriture. Cet ouvrage revient en détails sur l’apparition du mouvement ultras dans la péninsule, sur sa diffusion et ses emprunts au monde de la politique et aussi aux fans anglais. Il se veut une histoire la plus complète possible de la culture ultras en Italie. Pour cela j’ai dû travailler aux archives, rencontrer les protagonistes des tribunes et parler des différents aspects, comme la violence dans le football, la répression très forte des pouvoirs publics et des évolutions de cette culture qui se transforme sans cesse et réinvente des normes, mais aussi de sa diffusion en Europe, puis dans le monde entier.

Comment définissez-vous les fans espagnols par rapport aux français, aux italiens ou même aux anglais par exemple ?

Chaque pays a ses propres caractéristiques en ce qui concerne les tribunes, le supportérisme et l’ambiance de ses stades. L’Espagne est un pays de football et la passion pour le ballon rond y est très forte. Cependant, le public espagnol est davantage composé de spectateurs et de supporters relativement calmes dans les stades. On peut diviser le public qui fréquente les tribunes en trois familles : des spectateurs, des supporters classiques (hinchas) au sein de peñas et des ultras qui ne sont qu’une petite minorité au sein des tribunes populaires.

En Espagne, il y a quelques bonnes ambiances mais la culture ultra n’est pas vraiment présente. Y a t-il une raison à cela ?

L’Espagne est pourtant le premier pays où la culture ultra s’est exportée en dehors de l’Italie que ce soit avec Ultras Sur de l’Atlético de Madrid en 1980 (qui abandonnent ce nom pour celui de Frente Atletico). La dénomination est récupérée en 1982 par leurs rivaux du Real Madrid qui deviennent les Ultras Sur. À la même époque, des hinchas de Gijón regroupés au sein de la Hinchada Fondo Sur se rebaptisent Ultra Boys. Très rapidement, la culture ultra se répand dans le pays, grâce à des magazines de football italien, mais aussi avec des fanzines ultras espagnols. Dans toutes les tribunes des groupes ultras se constituent. Cependant, la politique est bien trop présente, à travers l’exhibition de nombreux symboles d’extrême-droite, et les incidents sont nombreux. Cela va nuire au développement des groupes ultras qui vont se retrouver dans l’œil du cyclone des autorités au tournant des années 1990 et 2000.

Quelles sont les différences fondamentales entre un supporter classique, un ultra et un hooligan ?

Un supporter classique va encourager son équipe d’une manière plus ou moins active et plus ou moins régulière durant la rencontre. En revanche, il ne participe pas à la violence dans le cadre du match de football, il rejette cette option. Un ultra et un hooligan, comme je l’explique dans mon livre, sont des supporters radicaux. Ils acceptent la violence, mais pour le hooligan elle est une finalité de ces pratiques. Son but est d’affronter le gang de hooligans rival et d’affirmer sa suprématie physique, territoriale ou symbolique lors des matchs mais aussi en dehors des rencontres de football. L’ultra est concentré sur l’organisation de l’ambiance lors du match de football. Il soutient de manière collective et organisée son équipe avec des chants, des slogans et des scénographies. Cependant, il ne rejette pas la violence : elle peut être un des moyens d’action pour gagner le match des tribunes, mais elle est optionnelle car chaque ultra n’accepte pas la confrontation physique. Elle est souvent symbolique pour un certain nombre d’entre eux.

A quoi reconnaît-on un ultra ?

L’ultra se distingue facilement dans les tribunes car il est dans un secteur bien particulier du stade, le virage, et est derrière une banderole ou des étendards qui portent le nom de son groupe. Il encourage activement son équipe durant le match en suivant les instructions des responsables de l’ambiance. Enfin, dans la plupart des cas, il porte une tenue distincte des autres spectateurs, avec des gadgets de son groupe ou/et des marques bien spécifiques au monde du supportérisme radical.

Les ultras sont connus pour leurs engagements hors du terrain et surtout dans le domaine politique mais existe-t-il des groupes d’ultras sans revendications politiques ?

La majorité des groupes ultras n’ont pas d’engagement politique, au sens de politique de partis. La caractéristique des ultras en Espagne est à l’inverse d’être souvent politisée. D’ailleurs le terme “ultra” est mal vu par certains groupes de supporters radicaux de gauche en Espagne, en particulier au Pays basque, où ils préfèrent la dénomination de Hinchas ou Penyas radicales. Cependant, comme dans de nombreux pays, cette politisation ne doit pas être interprétée au premier degré. Lors des années 1980, il était fréquent de voir des symboles de gauche côtoyer des bannières d’extrême droite dans les tribunes populaires et elles étaient le fait des ultras. Des groupes, comme les Riazor Blues de La Corogne, reflétaient des positions néofascistes à leurs débuts, pour ensuite passer à l’antifascisme, ce qu’ils sont à l’heure actuelle.

Il existe encore une confusion entre ultra et hooligan, pourquoi ?

Les médias et les autorités participent à cette confusion en grande partie car les comportements déviants au stade sont interprétés comme des manifestations de hooliganisme, comme nous avons pu le voir lors du PSG-OM en Coupe de France où le vandalisme et les fumigènes sont dénoncés comme du hooliganisme. Il n’en est rien. Il faut être logique et conséquent dans l’analyse des risques au stade. De plus, ces dégradations lors de ce match sont ridicules si l’on se remémore les PSG-OM d’antan où les hooligans parisiens avaient un véritable pouvoir de nuisance. En outre, cette confusion est dangereuse, nous l’avons vu à Marseille lors de l’Euro 2016 où les autorités n’ont pas su repérer les hooligans russes, pourtant bien visibles dans la ville, et les ont laissé agir en toute liberté durant toute une journée, avec à la clé des morts évités de justesse.

Globalement, les ultras ont vocation à avoir un rôle en dehors du stade. On peut prendre l’exemple des Bukaneros qui sont investis dans les Vallecas et ont pris part activement à des manifestations de travailleurs. C’est un cas isolé ou chaque groupe ultra a réellement vocation à voir plus loin que le sportif ?

Les actions des ultras sont politiques, même ceux qui rejettent les symboles liés à des courants politiques, car ce mot vient du grec “politikos”, qui concerne les citoyens, l’Etat, un terme dérivé de “polis”, la cité. Les actions des ultras de chaque groupe qui se revendique de ce mouvement s’inscrivent dans celle de la société. Le fait de s’organiser, de proposer des activités qui ne consistent pas uniquement à soutenir leur équipe mais à proposer des contre-modèles d’organisation, de réfléchir à la gestion du club, de prendre position sur la gestion des affaires de la cité – comme le font souvent les ultras – font qu’ils ont vocation à être bien plus qu’un simple groupe de supporters organisé. Si leur logique est poussée jusqu’à ses limites, ils vont au-delà du sportif et dénoncent la marchandisation du football, mais aussi les intérêts du club et bien d’autres sujets importants, comme la mainmise des télévisions et les dérives du football professionnel. Ce sont les syndicalistes de leur club et de leur ville parfois.

Les ultras sont farouchement indépendants et refusent pour la plupart les aides financières des clubs, pourquoi ?

Ils refusent, la plupart du temps, les aides du club car ils désirent être indépendants. En cas de financement, ils perdent leur crédibilité et leur volonté d’incarner un contre-pouvoir car les clubs les tiennent à leur merci. De plus, des sociétés sont intéressés par leurs animations, par exemple avec Netflix qui voulait financer une scénographie à Marseille pour faire de la publicité autour d’une de leur série.

Les ultras espagnols ont-ils des alliances européennes ? Des oppositions européennes ?

Oui, comme chaque groupe européen, ils disposent d’un réseau d’alliance aussi bien au niveau national qu’à l’échelle continentale. Longtemps, les ultras du Frente Atletico et les Boixois Nois du Barça ont entretenu une entente cordiale du fait de leur haine du Real Madrid. Cette alliance a disparu aujourd’hui, mais l’amitié entre les Biris du Sevilla et les Riazor Blues de la Corogne sont de notoriété publique. En France, les Ultras Sur entretiennent des liens avec les Bad Gones de Lyon depuis plus de deux décennies. A un moment, il y a eu les Bukaneros avec les Devils de Bordeaux et de bons rapports entre Commando Ultra de l’OM et les Biris de Seville.

Propos recueillis par Benjamin Bruchet

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