Javier Tebas, un nouveau salaire à la hauteur de son travail ?

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Alors qu’il avait une offre succulente de la Serie A sur la table, le président de la Liga a finalement, à la manière d’un joueur, prolongé son contrat avec le championnat espagnol. Avec un nouveau salaire qui fait beaucoup parler.

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Avant toute chose, la question n’est pas de savoir si le salaire que va désormais toucher le président de la Liga est démesuré ou non,, mais de comprendre pourquoi les clubs du championnat sont prêts à aller aussi loin pour que Tebas conserve son poste et ne soit pas tenté par les sirènes italiennes. Concrètement, les chiffres publiés de l’autre côté des Pyrénées parlent d’un salaire annuel de 1,2 millions nets annuels avec des primes pouvant grimper jusqu’aux 250.000€. Soit plus que la majorité des joueurs professionnels en Espagne. Il touchait jusqu’ici 879.033€. Des nouveaux émoluments approuvés – à une majorité écrasante – par les 42 clubs professionnels espagnols lors d’une assemblée extraordinaire la semaine dernière. Seuls cinq clubs, l’Athletic, le Real Madrid, le Celta et deux clubs de deuxième division dont les noms n’ont pas été dévoilés se sont montrés contre cette mesure. Des chiffres qui illustrent la belle popularité de Tebas auprès des clubs de Liga, qui peut s’expliquer de différentes façons.

Les droits TV, son principal fait d’arme

Tebas et Cerezo, président de l’Atleti. Crédits : marca.com

Qu’on apprécie ou non le personnage, parfois aussi grossier que maladroit ou grande gueule, les chiffres parlent pour lui. La dette du football espagnol diminue drastiquement d’année en année depuis sa prise de fonction et son désormais célèbre contrôle économique de la Liga, qui fixe notamment des tops salariaux, à l’image de la NBA, aux équipes, et les oblige à être dans un certain équilibre sous peine de sanctions. La dette des clubs de football espagnols n’est plus « que » de 257 millions d’euros (chiffres datant d’octobre 2017). Elle était de 752 millions en 2011. On prévoit une dette de seulement 50 à 70 millions pour l’année 2020. Mais le principal axe du mandat de Tebas n’est autre que l’augmentation des droits TV, et là encore, même si on reste assez loin de la Premier League, force est de constater que le boulot a été fait avec sérieux. Lors du dernier appel d’offre, dont les effets seront valables jusqu’à la fin de la saison 2018/2019, la Liga a levé 2,6 milliards d’euros. A titre indicatif, la Premier League vient de vendre ses droits pour la période 2019/2022 pour un peu plus de 5 milliards d’euros, mais les ambitions de Tebas sont grandes : il vise pour 2019 un total de 1,3 milliards d’euros par saison et rien que pour le territoire espagnol, sans compter les droits TV vendus à l’international donc, comptant notamment sur la possible apparition de nouveaux acteurs comme Amazon. Il a d’ailleurs confirmé sa volonté de créer une sorte de Netflix de la Liga, proposant du contenu premium et éventuellement des matchs de divisions inférieures en direct.

Vidéo réalisée par nos soins en début de saison

L’ouverture de bureaux de la Liga aux quatre coins du monde, les tournées organisées en Amérique ou en Asie ainsi que la création de gros événements à l’occasions d’affiches du championnat comme le Clasico sont la preuve de sa volonté d’internationaliser la Liga et de conquérir de nouveaux marchés pour vendre son produit. Et visiblement, ça marche. Pratiquement tous les ans, les clubs battent leur record de budget. Villarreal est par exemple passé d’un budget de 80 millions sur l’exercice 2015/2016 à 117 millions d’euros sur la saison actuelle. La Real Sociedad (80 millions d’euros), le Betis (88 millions d’euros), Séville (200 millions), Eibar (45 millions), font par exemple partie des clubs qui ont un budget record pour la saison en cours. Forcément, qui dit argent qui rentre dans les caisses dit présidents de clubs contents. « C’était une mesure indispensable (d’augmenter Tebas, NDLR). Quand Tebas est arrivé il y avait des équipes en redressement judiciaire et il a doublé les revenus télévisuels. Il a créé une structure professionnelle, enviée dans le monde entier », explique ainsi le président du Rayo Vallecano Raúl Martín Presa à Sport, symbolisant bien le soutien des présidents de clubs envers Tebas. Une vision en revanche pas du tout partagée par les supporters…

Tebas, le symbole du fossé qui se creuse entre clubs et supporters

Qui dit ouverture vers de nouveaux marchés dit forcément horaires en accord avec ceux des pays visés. C’est le cas des matchs du samedi et du dimanche à 16h15, un horaire où on est habituellement au dessert de l’autre côté des Pyrénées, sans compter les conditions climatiques avec un soleil qui tape très fort en début ou en fin de saison dans beaucoup de régions espagnoles. Mais pas que, puisque les matchs du vendredi ou du lundi soir, a priori pas destinés au marché asiatique, énervent considérablement les supporters des clubs qui jouent le plus à ces horaires, comme peuvent l’être le Betis, l’Espanyol ou le Deportivo. Si on met de côté le club andalou, qui compte probablement les meilleurs supporters du pays, ces stades sont souvent vides, ou du moins bien moins remplis que lorsque les rencontres sont joués à un horaire « normal ». C’est notamment la volonté d’espacer les rencontres sur 4 jours – pour qu’aucun match ne se dispute en même temps – qui est responsable de ces horaires. La sensation de l’autre côté des Pyrénées est claire : le fan qui regarde les matchs devant sa TV est largement mieux traité et considéré par la Liga que celui qui va au stade. Cocasse quand on sait que les clubs sont sanctionnés si la tribune face-caméra n’est par exemple pas remplie à 75%.

Des horaires – et des prix, même si la Liga n’en est pas directement responsable – qui sont les principaux responsables du retard du championnat espagnol sur les ligues anglaises ou allemandes au niveau du remplissage des stades. Le Championship est d’ailleurs tout % proche de doubler la Liga en terme d’affluence (70,9% pour la D2 anglaise contre 71% pour la D1 espagnole). Si la grande majorité des présidents se range du côté de Tebas, on peut affirmer sans sourciller que l’immense majorité des supporters n’approuve pas les actions du président du championnat. Mais le personnage n’aide clairement pas. Ses affaires avec le fisc, son partisanisme affiché pour le Real Madrid, ses déclarations maladroites ou ses idées politiques douteuse sont aussi des raisons qui expliquent son rejet global dans le monde des supporters. Les chants à son encontre, notamment le fameux « Tebas Vete Ya » (Tebas vas t’en, NDLR), ou les campagnes de hashtags sur les réseaux sociaux sont devenus des rituels des week-ends foot en Espagne. Ses mesures de répression à l’égard des supporters, parfois justifiées mais souvent non-nécessaires et exagérées font aussi partie des nombreux arguments des anti-Tebas. La répartition télé un peu moins inégalitaire qu’auparavant mais qui favorise toujours les deux ogres semblent plutôt passer chez les dirigeants, mais ce n’est pas le cas chez les supporters. Il symbolise un football où le rôle du supporter est passé à un second plan, devenant avant tout une machine à générer du cash énorme, quels que soient les moyens utilisés pour y parvenir. Explosion des droits TV, dette clairement diminuée, bons résultats sportifs pour les clubs espagnols sur la scène européenne ; le bilan purement administratif, économique ou sportif de Tebas est forcément compliqué à critiquer. Il semble donc logique que les clubs de Liga soient prêts à faire des folies pour qu’il continue l’aventure avec eux. Pour ce qui est de l’essence même du football, on repassera…

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