Élise Bussaglia (FC Barcelone) : “J’avais envie de voir comment le Barça mettait en place sa philosophie de jeu au quotidien”

Monument du football féminin français, Élise Bussaglia (172 sélections) évolue sous les couleurs du Barça depuis le début de saison. Tout juste sortie de son cours d’espagnol et juste un match capital dimanche contre le Valencia CF (13h), la milieu de terrain de 32 ans nous parle de son quotidien chez les Blaugranas, de la Liga Iberdrola, du 1/4 finale de Ligue des Champions contre l’Olympique Lyonnais et de l’Equipe de France.

Vous avez joué dans plusieurs clubs français (Saint-Memmie, Montpellier, PSG, OL) et après une 1re expérience à l’étranger à Wolfsburg, vous êtes arrivée au Barça cette saison. Qu’est-ce qui diffère entre ces trois championnats ?

Ça réside souvent dans des oppositions de style. Ça reste le même jeu mais en Espagne, et surtout au Barça, c’est surtout fondé sur la possession de balle. L’identité de jeu est très forte avec un style bien particulier pour toutes les équipes du FC Barcelone. C’est une philosophie qui demande beaucoup de technique. L’Allemagne a un jeu plus axé sur le physique et un peu plus direct. En France, j’ai connu des clubs qui jouent au football en construisant leurs actions avec de la possession de balle. C’est aussi le cas avec l’Equipe de France. Donc ça ne me change pas beaucoup de la France, du moins dans l’intention de tenir le ballon.

L’ADN Barça vous a convaincu de signer ?

Les entraîneurs et le staff sont issus du Barça ou sont Catalans. Il y a donc une identité forte car le club veut prôner cette culture et ça se ressent aussi chez les filles. J’avais envie de vivre une nouvelle expérience après l’Allemagne et le Barça est un club qui m’a toujours intéressé, justement pour sa manière de voir le football. On voit que des gabarits comme Iniesta, Xavi, Messi peuvent très bien réussir dans le football, voire y exceller. C’est ce qui me plaît dans ce football. Bien sûr, la part de physique est importante mais il ne faut pas que ce soit la partie la plus prépondérante. La philosophie de jeu du Barça fondée sur le mouvement, le déplacement des partenaires par rapport au porteur de balle, le jeu de passes, le jeu entre les lignes, tout ça me plaît énormément donc j’avais envie de voir comment ça se mettait en place au quotidien. Toutes les équipes et tous les entraîneurs du monde voudraient jouer comme ça mais comment y parvenir ? Avec quels exercices, quels entraînements ? Ça m’intéressait de savoir comment l’entraîneur mettait en place cette philosophie de jeu et je suis servie !

Justement, quelles sont les caractéristiques de votre coach Fran Sánchez ?

C’est un entraîneur passionné, déterminé et qui a très envie de transmettre ses connaissances et sa vision du football. Tous les exercices passent par du jeu et de la technique. Et ce n’est pas de la technique avec trois passes l’une en face de l’autre, c’est de la technique axée sur le jeu. Il veut transmettre ses concepts et au quotidien c’est une vraie richesse car on apprend tous les jours, même à 32 ans. Ça donne envie d’aller tous les jours aux entraînements.

Ça vous donne des idées pour l’après-carrière ?

Parfois je rentre chez moi et je note ce qu’on a fait à l’entraînement car il y a des exercices de très haut niveau. Des entraîneurs avec ce niveau-là, c’est super enrichissant car ça permet aux joueuses de beaucoup progresser, de s’investir et de comprendre ce qu’elles font. C’est quelque chose d’important car si c’est juste faire pour faire ça ne sert pas à grand-chose. Si on comprend le jeu et qu’on a toutes la même idée de ce qu’on a envie de reproduire sur le terrain c’est top. Je ne sais pas si j’aurais envie de devenir entraîneur de haut niveau mais je voudrais transmettre ce que j’ai appris depuis que je suis toute petite. Entraîner des enfants ça me plairait beaucoup alors je regarde comment les entraîneurs fonctionnent et plus je me rapproche de la fin de ma carrière plus je suis attentive c’est évident.

Même s’il s’agit de football féminin, on a l’impression qu’il y a beaucoup plus d’hommes entraîneurs que de femmes. C’est en train de changer ?

J’ai déjà été coachée par des femmes. Actuellement en Equipe de France c’est Corinne Diacre et quand j’ai commencé avec les Bleues c’était avec Elisabeth Loisel. A Montpellier, j’ai eu Sarah M’barek qui est aujourd’hui à Guingamp. Mais pour moi ça m’est égal. Le principal c’est que la personne soit compétente et humaine. Ce sont les premières qualités que je recherche, pas le sexe.

Corinne Diacre et Helena Costa ont cassé les clichés machistes : la première a entraîné en Ligue 2, la seconde a intégré les scouts de l’Eintracht Frankfurt en Bundesliga masculine.

C’est évident que les femmes prennent plus de place dans le football actuel. C’est une bonne chose car ce n’est pas un sport exclusivement réservé aux hommes. On le voit par la pratique du foot qui est de plus en plus ouverte aux jeunes filles. Aujourd’hui, les grands championnats se développent bien et c’est normal qu’il y ait des coaches femmes.

Crédits : coeurdefoot.fr

Marta Peiró, qui a 19 ans et joue au Valencia CF, nous a dit qu’elle avait toujours joué dans des équipes de filles. Vous, comme Vero Boquete, qui êtes trentenaires avaient commencé avec des garçons. Ça va dans le bon sens la multiplication des équipes de filles dès les petites catégories ?

Les deux choses ont des aspects positifs. J’ai joué jusqu’à 15 ans avec des garçons et j’ai adoré. En plus, j’étais un peu chouchoutée parce que j’étais la seule fille. J’ai développé des qualités dont j’avais besoin pour évoluer avec des garçons. Ça jouait de plus en plus vite, mon physique ne pouvait pas rivaliser et ça a contribué à avoir la carrière que j’ai eue. Ne jouer qu’avec que des filles c’est bien aussi car ça permet de développer d’autres notions et puis toutes les petites filles qui commencent voient que ce n’est pas uniquement réservé aux garçons, c’est une excellente chose.

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La médiatisation du football féminin en Espagne est de bonne qualité avec 3 matches diffusés chaque semaine dont 2 en canal ouvert. Le Barça est diffusé tous les weekends. L’exposition est-elle meilleure qu’en France ?

Meilleure je ne sais pas car ça fait 3 ans que j’ai quitté la France et il y a dû y avoir des modifications que je ne connais pas forcément. Mais en ce qui concerne la médiatisation par la diffusion des matches en Espagne, c’est sûr que c’est une très bonne chose pour le football féminin car c’est un des moyens pour le développer. Je sais que la FFF a revendu ses droits TV récemment et ça fonctionne bien en France aussi. Dans les pays que je connais, ça se développe de plus en plus.

Est-ce que le football féminin ne manque pas un peu d’analyse technique, notamment en France ? On a toujours l’impression que ce n’est pas considéré comme le football masculin. Ça se résume souvent à diffuser pour diffuser et les notions de tactique et de jeu pendant et après les matches ne sont quasiment pas abordées.

Je ne suis pas dans le monde de l’audiovisuel mais je pense que l’objectif en France c’est de faire de l’Audimat. C’est une question qu’il faudrait poser aux media français et espagnol. Quand je regarde un match, j’aime bien avoir une analyse. Il y a beaucoup de plateaux pour les hommes mais est-ce que ça veut dire que les analyses sont bonnes ? Chacun a aussi ses préférences. Ce serait bien qu’on parle un peu plus de tactique dans les plateaux de football féminin mais je pense que ça viendra. Il y avait une émission de bonne qualité sur Eurosport mais si elle n’a pas duré c’est qu’il n’y avait pas assez d’audience j’imagine.

D’ici peu, le Barça figurera parmi les meilleures équipes d’Europe”

Le Barça a été champion d’hiver mais a subi son premier revers de la saison la semaine dernière contre l’Athletic et l’Atlético de Madrid est repassé en tête au classement. La victoire est donc impérative dimanche (13h) à Valencia.

De toutes façons, jusqu’à la fin de saison, tous les matches seront importants, que ce soit à Valencia ou contre l’Atlético après la trêve internationale. Ça vaudra toujours 3 points même si ce sont des confrontations directes. Le championnat a commencé depuis un moment, les équipes travaillent et se connaissent de mieux en mieux. On a eu du mal à concrétiser nos occasions la semaine dernière mais il reste encore de nombreux matches. C’est à nous de refaire notre retard. On a une saison très intense à jouer donc à nous d’inverser la tendance pour dépasser l’Atlético.

Le Barça est qualifié pour les 1/4 de finale de la Ligue des Champions et vous allez retrouver l’Olympique Lyonnais pour une très grosse confrontation.

Ce seront deux gros matches et ce sera très difficile puisque l’OL fait partie, avec Wolfsburg, des meilleures équipes d’Europe. On a eu un tirage compliqué et il faut faire avec mais ce sont de beaux matches à jouer car, quand on est compétitrice, qu’on s’entraîne tous les jours, c’est pour affronter les meilleures. Et puis ce sera un bon moyen de voir où on en est, savoir ce qu’on fait bien et ce qu’on a encore à améliorer. On jouera avec beaucoup d’envie et d’ambition et on verra ce que ça donne.

Quelles sont les différences entre l’Olympique Lyonnais et le Barça : c’est au niveau du vécu de l’effectif, des infrastructures, de l’expérience acquise par l’institution OL depuis que le club a développé sa section féminine ?

Ça fait une dizaine d’années que Lyon développe sa section féminine, que ce soit en termes de moyens, d’infrastructures, de masse salariale. L’OL recrute beaucoup de joueuses exceptionnelles. Le président Aulas a voulu mettre à égalité les femmes et les hommes en ce qui concerne les installations, les entraînements, la récupération, l’hygiène de vie. C’est vrai que Lyon possède un temps d’avance sur un club comme le Barça mais le FCB essaye aussi de développer correctement la section et d’ici peu de temps le club pourra figurer parmi les meilleures mais il faut laisser le temps au temps pour que les choses se mettent en place. A l’Olympique Lyonnais, les joueuses évoluent ensemble depuis de nombreuses années, il faut laisser un peu de temps au Barça pour développer ce vécu, même si nous avons beaucoup de qualité.

Vous avez joué à Montpellier qui a été précurseur en football féminin : c’est Loulou Nicollin qui le premier a développé une section féminine de haut niveau dans un club pro.

Il avait décidé de développer le foot féminin et on lui doit beaucoup car c’est il est le premier à avoir investi. Montpellier est le club qui participait à la Ligue des Champions au début et ça a permis de montrer la voie.

Louis Nicollin a aussi “envoyé” des joueuses à Jean-Michel Aulas. Ils ont bien perçu le potentiel du football féminin. Ils son souvent décriés mais ils savent être visionnaires.

Grâce à Jean-Michel Aulas, l’Olympique Lyonnais a soulevé sa 1re Ligue des Champions avec son équipe féminine. Il a investi des moyens financiers mais il paye aussi de sa personne car il consacre du temps à cette équipe et s’il n’est pas apprécié de tout le monde en tous cas, pour le football féminin, il a fait beaucoup de choses et il continue de le faire.

Votre carrière en France a été crescendo : vous avez connu des clubs avec des degrés de professionnalisme et de professionnalisation toujours plus importants. Vous enchaînez avec votre 2e expérience à l’étranger après Wolfsburg : vous avez emmagasiné beaucoup d’expérience, y compris dans le hors-foot. 

J’ai vécu une évolution dans ma carrière car j’ai voulu progresser, d’apprendre autres choses, voir comment on travaillait dans différents clubs, aussi bien en France qu’à l’étranger. Je ne voulais pas m’installer dans un confort. C’est bien de se confronter à autre chose et de se mettre en difficulté pour mieux apprendre.

LaLiga doit permettre aux joueuses de s’entraîner et de jouer sur de bonnes pelouses”

En règle générale, les équipes de Liga Iberdrola disputent les rencontres dans leur Ciudad Deportiva mais des matches sont parfois délocalisés : Mestalla pour Valencia, Calderón pour l’Atlético, le Mini Estadi pour le Barça. Vous y jouez régulièrement ?

Je ne connais pas la proportion exacte mais on y joue souvent et en Ligue des Champions, c’est toujours au Mini Estadi. D’ailleurs, le match à Lyon sera au Parc OL. Ça donne plus envie aux spectateurs de se déplacer, dans des enceintes comme ça c’est toujours plus agréable. Ce sera une belle fête et j’espère qu’on ramènera un résultat.  Une belle pelouse, un beau stade, ça permet de développer un beau jeu et ça encourage les gens à venir car ils peuvent assister à un beau spectacle. Ça change de certains terrains en championnat où on doit jouer sur un synthétique. C’est la partie dommageable en Espagne car il y a de bonnes équipes, de bonnes joueuses, de la qualité et si LaLiga veut nous mettre encore plus en avant, il faut permettre aux joueuses de s’entraîner et de jouer sur de bonnes pelouses.

Que diriez-vous aux joueuses françaises qui voudraient jouer en Liga Iberdrola ?

Comme en France, le jeu est fondé sur la technique et la possession. Certaines joueuses ne sont pas encore attirées par la Liga. Elles préfèrent des championnats comme les États-Unis ou l’Angleterre. La Liga vient ensuite car elle n’est pas encore assez développé mais elle le sera dans le futur, en tous cas si ça continue comme ça et il y aura plus de joueuses françaises et étrangères qui viendront.

L’avantage de la Liga Iberdrola c’est aussi que de nombreuses équipes font partie d’un club de Liga déjà structuré, ce qui peut garantir une certaine stabilité sportive et financière.

Oui mais il faut aussi que les installations viennent avec. Par exemple, si on prend Saint-Étienne dans le championnat de France, il y avait le nom “ASSE” mais aucun moyen mis derrière. C’est important mais il n’y a pas que ça qui compte. Il faut la structure professionnelle mais il faut aussi que l’équipe féminine puisse vivre dans cette structure et ce n’est pas si évident que ça.

Au Barça, vous côtoyez Vicky Losada qui est une référence en Espagne. Pouvez-vous la décrire pour celles et ceux qui ne la connaîtraient pas ?

Vicky c’est une joueuse dotée d’une technique au-dessus de la moyenne, elle est excellente, avec beaucoup d’expérience. Elle sort du lot car elle est plus créative et ce genre de joueuses, on ne sait jamais ce qu’elles vont faire. Elle fait partie de cette catégorie-là par sa compréhension du jeu.

Pourquoi pas sortir l’OL en Ligue des Champions ? Moi j’y crois !”

Un mot sur l’Equipe de France. C’est un peu sévère mais on dirait qu’il manque toujours un peu plus de réussite pour décrocher une place à part dans le coeur du public malgré de bons résultats.

Il manque un titre et ce qui fait défaut à cette équipe. Depuis plusieurs années, les joueuses et les différents staffs essayent de donner leur meilleur pour y arriver mais, jusqu’à présent, nous ne sommes pas parvenues à gagner une compétition. Tout le football féminin français espère que l’Equipe de France soulèvera la Coupe du Monde à domicile.

Vu de l’extérieur, on a l’impression que Corinne Diacre est le meilleur choix possible pour diriger les Bleues, que c’est un vrai choix et pas une nomination par défaut comme ça a pu être le cas précédemment.

La place de l’entraîneur est toujours difficile à tenir parce que s’il fait un boulot extraordinaire et qu’il perd, il sera mis en difficulté. Ce qui compte pour un coach, c’est gagner. Il y a des entraîneurs qui font mal jouer mais qui gagnent et ce sont les rois du monde. J’espère que Corinne Diacre parviendra à emmener cette équipe jusqu’au bout à la Coupe du Monde mais il y a tellement de paramètres qui entrent en ligne de compte et qui ne dépendent pas de l’entraîneur…

Que peut-on vous souhaiter pour la fin de saison avec le Barça ?

Un titre ! Repasser devant l’Atlético pour gagner la Liga et ensuite gagner la Copa de la Reina surtout que le Barça est tenant du titre. Et puis aussi deux gros matches en Ligue des Champions contre Lyon et pourquoi pas les sortir. Vu leurs résultats passés ce serait une surprise mais moi j’y crois !

Propos recueillis par François Miguel Boudet

Crédits en une : fcbarcelona.fr

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