Anthonin Baz : « À Villarreal, c’est toujours l’intelligence de jeu qui prime »

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Éducateur au Red Star, passé par Troyes et le Paris FC, Anthonin Baz raconte son stage à Villarreal. En octobre 2014, il décide d’aller observer la manière de travailler du Sous-marin jaune, en particulier chez les jeunes. À cette époque, Marcelino García Toral est encore en place, les frères Dos Santos font des malheurs et Rodri est en passe de débuter avec la B. L’idée de jeu commune, la structure du centre de formation, les différences avec la France, il nous explique le fonctionnement d’une des meilleures canteras du monde. Entretien. 

Villarreal se définit comme un club familial. Le ressent-on quand on le voit de l’intérieur ?

Très clairement. La Ciudad Deportiva est aussi bien un lieu d’entraînement qu’un lieu de vie. C’est un lieu où se mélangent l’équipe première aux jeunes. J’ai vu une séance d’enfants de 6-7 ans, qui s’entraînaient juste à côté de l’équipe professionnelle, juste séparés par un petit grillage. À partir de 17 heures, ça devient comme un petit village où les parents amènent leurs enfants à l’entraînement. Il y a une grande cafétéria, des petites tribunes pour assister aux entraînements. C’est vraiment très familial, très typique espagnol.

Comment se passe une séance d’entraînement type, pour autant qu’il y en ait une ?

Il n’y a pas une séance type. C’est plutôt dans la façon de faire. Il n’y a quasiment jamais de travail athlétique. Ou alors s’il y en a, c’est avec ballon. C’est une préparation athlétique intégrée. Sinon, c’est énormément de jeu, soit de conservation, soit des situations problématiques que les joueurs doivent régler. Des problèmes tactiques, des problèmes dans le jeu. C’est 85 voir 90 % de situations jouées.

Chez des joueurs de 6 ans, tout est très instinctif. Par quels aspects commencent-on le travail à cet âge-là ?

À cet âge-là, ce n’est pas très sélectif. Chez les jeunes de 6-7 ans, par rapport au centre de formation où là on forme des joueurs, ce n’est pas très flagrant. Le plus important, c’est que les enfants prennent du plaisir. Ils découvrent le football, ils découvrent l’activité. Les éducateurs sont très axés sur le jeu, tout en développant l’aspect d’intelligence de l’enfant : avoir la notion du bon choix, pas d’excès d’individualité, toujours jouer avec le partenaire. Il y a un travail technique qui est réalisé toujours sous forme de jeu.

Entre les différentes équipes, y a-t-il une uniformisation dans la manière de travailler ?

Oui, peu importe la catégorie, on sentait bien que l’on était à Villarreal. Ce n’est pas le coach qui décidait, mais Villarreal qui utilisait sa philosophie, et ensuite le coach mettait en place sa touche personnelle. Quand on passait d’une catégorie à l’autre, ce n’était pas l’opposé. Il y avait une continuité dans le travail effectuée des plus petits jusqu’au plus haut.

Si tu sais faire un bon contrôle et une bonne passe, c’est bien, mais il faut savoir ensuite faire la bonne passe au bon moment

Et la touche Villarreal, celle qui la différencie des autres, c’est quoi ?

Je pense que c’est dans la façon de jouer. C’est une équipe très joueuse. Les pros en Liga, même quand ils jouent contre le Barça ou le Real, ce n’est pas le genre d’équipes à mettre le bus. Ils jouent avec leurs qualités, ils n’ont pas peur de développer du football. C’est ce qui se sentait chez les jeunes. Ils cherchaient constamment à jouer.

Il y a trois à six entraîneurs par équipe. Qu’est-ce que peuvent faire six entraîneurs avec une seule équipe ?

Il y a l’entraîneur principal, l’entraîneur adjoint, l’entraîneur des gardiens, le préparateur physique etc. Par rapport à la France où il y a un entraîneur pour une équipe, voire deux, ça dépend des clubs, même chez les plus jeunes à Villarreal, il y avait déjà un staff qui était composé. C’était très professionnalisé.

Vous avez écrit dans votre rapport que Villarreal ne travaille ni le physique, ni de manière analytique. Pourquoi ?

Quand je dis travaille analytique, c’est dans le sens où on se met face à face et on enchaîne contrôle-passe contrôle-passe sans réfléchir, dans le but de progresser techniquement. C’est un travail qui est fait ailleurs, mais à Villarreal, ils développent les qualités techniques dans le jeu. Si tu sais faire un bon contrôle et une bonne passe, c’est bien, mais il faut savoir ensuite faire la bonne passe au bon moment. C’est toujours l’intelligence de jeu qui prime. Les exercices mis en place développeront les qualités techniques mais il va toujours falloir réfléchir.

Le joueur va se rendre compte tout seul de son erreur

Prenons l’exemple de la transition offensive. Comment les joueurs arrivent à interpréter les différentes situations au fil de la séance ?

Le coach apportait des solutions si les joueurs ne trouvaient pas. Il donnait quelques schémas préférentiels : « si on récupère la balle ici, peut-être que tu peux la mettre là-bas ». Il donnait des indications sans pour autant brider les joueurs. À force de laisser aux joueurs libre recours à leur créativité, il y a des circuits qui se formaient. Ça devenait de plus en plus fluide et cohérent au fil de la séance. On aboutissait à quelque chose de vraiment intéressant.

Dans ce cas, l’erreur résulte d’une mauvaise interprétation de situation ou d’une mauvaise application de la décision et pas d’une désobéissance à l’égard d’une consigne. Comment l’erreur est-elle corrigée ?

L’entraîneur va arrêter le jeu et poser des questions au joueur. « Pourquoi t’as fait ci, pourquoi t’as fait ça ? ». Là, le joueur va se rendre compte tout seul de son erreur et y apporter une solution. Je pense que c’est la pédagogie à adapter. Si un joueur se rend compte lui-même de son erreur, il sera en mesure par la suite de ne pas la reproduire, et de se corriger tout seul.

Les éléments travaillés au fil de la formation sont-ils définitivement acquis ?

Non, il y a toujours des choses à corriger. Même chez les professionnels, il y a sans cesse du travail. On fait toujours des erreurs, encore plus chez les petits. Corriger, répéter les choses. Être éducateur, c’est aussi être patient. Parfois, ça peut être clair pour nous. Mais les enfants ne comprennent pas tout de suite. Il faut leur laisser le temps de comprendre. On va répéter dix fois la même chose et c’est à la onzième que l’enfant aura le déclic.

Généralement, un club est dépendant du bassin de population dans lequel il se trouve à l’heure de recruter. Physiquement parlant, y a-t-il un profil de joueur particulier à Villarreal ?

À l’image du foot espagnol, on retrouve beaucoup de joueurs d’1.70m-1.75m, qui ont un profil technique, à la David Silva, Isco. Ils recrutent aussi par rapport au poste. Par exemple, s’ils recherchent un défenseur central, ils vont chercher un mec un peu plus athlétique mais qui a une bonne relance, qui n’a pas peur de jouer, pas une brute qui ne fait que de dégager le ballon sans arrêt. Ils ont tout un tas de critères par rapport au poste recherché.

Comment fait-on quand un joueur est différent ? On le moule dans l’équipe ou on insiste sur sa différence ?

Je pense qu’ils le moulent. En Espagne, le collectif prend vraiment le dessus sur l’individuel. C’est plutôt au joueur de s’adapter et pas à l’équipe. À part quand on a un joueur comme Messi. Si c’est un bon joueur, mais pas un joueur extraordinaire, c’est plutôt au joueur de s’adapter à l’équipe.

Sur Paris, c’est un peu le contraire de l’Espagne on va dire

Quelles idées avez-vous rapportées en France de votre passage à Villarreal ?

Bien avant d’aller à Villarreal, le jeu à l’espagnole c’est quelque chose que j’essayais d’enseigner à mes gamins, sans avoir forcément toutes les billes. Le fait d’être parti à Villarreal et l’expérience, ça fait qu’aujourd’hui, je suis un coach parisien (je coache dans la région parisienne) qui a des idées espagnoles. C’est assez rare. Sur Paris, il y a très peu de coaches comme ça.

Sur Paris, c’est un peu le contraire de l’Espagne on va dire. La région parisienne est connue pour avoir de très très bons joueurs individuels. À l’image de l’équipe de France : Dembelé, M’Bappé, Martial. Je travaille avec des joueurs très forts individuellement mais qui ont de grosses lacunes collectives. C’est là-dessus que je travaille. Je suis sans cesse en train d’essayer de développer leur intelligence de jeu.

crédits : elgoldigital.com

C’est plus facile de faire du football espagnol en Espagne que d’essayer d’importer ce type de football sur Paris ? Dans le sens où ça peut vous désavantager quand vous jouez contre d’autres équipes ?

Je pense que si le travail était fait en continuité sur Paris, c’est-à-dire un club qui décide d’apporter des principes espagnols des tout petits jusqu’aux plus grands, ce serait plus facile. L’année dernière, quand j’étais au Paris FC et qu’on a joué contre Villarreal, c’était une équipe très forte individuellement, mais qui n’avait jamais connu un éducateur comme moi qui apportait des principes comme ça. Ça a été très long à mettre en place. Il a fallu s’armer de patience. Mais une fois que les enfants avaient compris, ça a donné quelque chose de très sympa. Dans le jeu, ce qu’on produisait c’est plaisant à regarder. Même moi en tant que coach, sur le côté, je prenais énormément de plaisir à voir jouer mes gamins.

En Espagne, c’est quelque chose d’inné. Enfin non, pas d’inné, d’ancré. C’est leur façon de jouer. Si moi je vais en Espagne, ça va être entre guillemets très facile de me faire comprendre, parce que les enfants, c’est ce qu’ils font depuis tout petit. Alors qu’en France, je récupère des enfants qui ont 10-12 ans et pour qui c’est la première fois qu’ils ont un coach comme ça.

Comment les autres éducateurs travaillent alors, s’ils ne s’occupent pas tant de ça du collectif ?

C’est surtout au niveau des consignes. Sur Paris, on va privilégier le dribble. Un joueur qui est fort individuellement, on va lui dire « vas-y, fais la diff’, va dribbler quatre-cinq joueurs ». Sauf que ça, ça passe quand on a 10-11 ans. Plus on grandit, moins on fait de différences. Si un joueur n’a pas appris à réfléchir, quand il va arriver à 16 ans, il va se heurter à un mur. Les défenseurs ne vont plus se faire avoir. S’il n’est pas en capacité de trouver d’autres solutions aux problèmes, il ne va tout simplement pas réussir.

Le PSG a recruté un directeur espagnol pour sa formation (Carles Romagosa, ancien du Barça). Les idées sont-elles en train de changer dans la région ?

Non, pas forcément. Au PSG, peut-être que des idées arrivent. Pas dans la région parisienne. Ça sera très compliqué de changer les mentalités. Elle est très particulière.

Lesquelles de vos idées se sont trouvées renforcées après ce stage ?

Le fait d’insister sur le jeu, l’intelligence des joueurs. C’était ça qui m’a conforté dans mon idée.

On a beaucoup parlé du terrain. Comment est géré le centre de formation dans sa globalité ? 

Il y a toujours une personne responsable de chaque pôle : quelqu’un en charge de la scolarité, trois psychologues sportifs. Les jeunes ont toujours une consultation obligatoire pour faire un bilan, même s’ils n’ont pas de problème. Tout est en œuvre pour que les joueurs se sentent bien, épanouis, bien que certains soient assez loin de leur famille. Rien n’est laissé au hasard. Ils ont un emploi du temps aménagé, ils sont suivis, ils peuvent faire du soutien scolaire en plus. C’est un triple projet : le sportif, le scolaire et le social. On forme aussi des hommes.

Beaucoup ne deviendront pas footballeurs et ressortiront de là-bas quelque chose.

Voilà, ils sortiront avec une formation humaine. Ils pourront s’insérer dans la société plus facilement. Un langage approprié, des connaissances multiples, pour pouvoir trouver un travail qui leur convient.

Propos recueillis par Elias Baillif

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