Marta Peiró (Valencia CF) : « Heureuse de montrer qu’il n’y a pas de football masculin et de football féminin mais bien un seul football »

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Crédits : Juan Catalán (Fundación VCF)

A 19 ans, Marta Peiró porte le maillot du Valencia CF, le club de son coeur. Native de Torrent, l’internationale sub19 a commencé en Liga à 15 ans, a marqué à Mestalla lors d’un derbi et a un avis très tranché sur son sport, sa médiatisation et son évolution. 

Marta Peiró, lors du premier derbi de Valencia joué à Mestalla le 23 avril 2017, 4 jours après votre 19e anniversaire, vous avez marqué le dernier but blanquinegro contre Levante (6-0) et vous avez fondu en larmes sur le terrain. Un moment très fort. 

C’est un des moments les plus heureux de ma vie, si ce n’est le plus heureux. Je suis Valencianista depuis le berceau et ce jour-là, j’ai pu revendiquer le fait que nous, les femmes, sommes là aussi et que nous avons le droit de vivre tout ce que les hommes ont le droit de vivre. Ce but, c’était à la fois du sentiment et l’accomplissement du rêve de toute une vie.

Ce premier derbi de Valencia joué à Mestalla avait une résonance particulière ?

Oui, c’était un match pour l’Histoire, non seulement pour les joueuses mais aussi pour les spectateurs qui se souviendront de ce moment. Il y avait 17.000 personnes au stade et je trouve que c’est un chiffre admirable pour le football féminin. C’était un premier pas et j’espère qu’il y en aura de nombreux autres.

Ce match était diffusé gratuitement en direct. En Espagne, l’offre de football féminin est de bon niveau avec chaque semaine deux matches en canal ouvert sur Gol et un troisième disponible sur BeIn Sports España. 

Nous les joueuses nous sentons très chanceuses que trois matches soient diffusés chaque fin de semaine. Cela nous permet de nous faire connaître parce que je pense que trop de monde se désintéresse et ne nous regarde pas car ils méconnaissent le football féminin. C’est le rôle des moyens de communication qui, petit à petit, doivent contribuer à l’élargissement de l’audience. C’est un processus long et cette initiative de nous diffuser ne peut qu’aider. Il y a d’abord eu 1 puis 2 et maintenant 3 matches diffusés par semaine. C’est une grande avancée et nous devons profiter de cette visibilité pour toucher le plus de gens possible.

Crédits : Juan Catalán (Fundación VCF)

Beaucoup de femmes journalistes et consultantes sont présentes dans les medias espagnols, certainement plus qu’en France. On pense notamment à Natalia Arroyo qui travaille chez Gol, BeIn et qui écrit dans les colonnes du quotidien catalan Ara. Pour autant, le machisme est toujours présent.

Ce n’est pas seulement en France ou en Espagne mais dans tous les pays. Des fois, on a l’impression que nous devons nous taire. Or, tout le monde à deux bras, deux jambes et un cerveau. Le ballon est rond pour le monde. Nous pouvons jouer et parler de football. Les femmes ont une morphologie différente de celle des hommes et façon de jouer est forcément différente mais nous jouons aussi au football. Tout le monde a le droit de pratiquer un sport et avec les données, les statistiques, les matches que nous jouons et pour l’amour que nous portons à notre maillot, nous démontrons chaque jour que les clichés selon lesquels le football est seulement fait pour les hommes est faux. C’est une idée reçue avec laquelle nous vivons depuis petites. Aujourd’hui, je suis très heureuse de contribuer au fait de montrer qu’il n’y a pas de football masculin et de football féminin mais bien un seul football.

C’est important pour votre reconnaissance que de grands clubs participent à la Liga Iberdrola ?

Pour moi, c’est essentiel que les grands clubs, et surtout ceux qui ont le plus de poids économique et médiatique, aient une section féminine. C’est fondamental. Une équipe qui brille par son absence, c’est le Real Madrid. A mon avis, le jour où le Real Madrid aura une équipe, le football féminin avancera à vitesse grand V, parce que ce ne sera une équipe moyenne, ce sera une belle équipe avec de grandes joueuses. Ça accélérerait immédiatement notre reconnaissance et notre médiatisation.

Vous pensez que Florentino Pérez va finir par acheter le Madrid CFF (club créé par un supporter merengue pour que sa fille n’aille pas jouer à l’Atlético, ndlr) ? 

Je n’en ai aucune idée mais je pense qu’il devrait. Ça nous permettrait d’avancer socialement. Je ne sais pas s’il le veut, mais si j’étais lui je le ferais.

Vous avez joué votre premier match avec le Valencia CF à 15 ans seulement : vous êtes un talent précoce. 

La première fois que j’ai porté le maillot de l’équipe A c’était lors d’un match de Liga contre l’Oviedo Moderno CF. On m’avait appelé pour faire la pré-saison car il manquait des filles de l’effectif à ce moment-là. La saison précédente, j’étais dans l’équipe des Nationales et on luttait pour ne pas descendre. Bref, c’était fabuleux ! Je suis entrée en deuxième période, nous avons gagné 2-1. Une émotion brutale !

Vous avez remporté le titre de championne de Segunda avec l’équipe B en 2015-2016.

Nous avions une très très bonne équipe et d’ailleurs plusieurs sont montées chez les A par la suite : Laura Pascual, Sara Medina et Cintia Montagut. De plus, nous avons toujours le même entraîneur, Jesús Oliva. C’était ma deuxième victoire en championnat parce que j’avais gagné le titre dans la catégorie alevín (sub11 et sub12) mais c’était un moment vraiment spécial car nous n’avions jamais remporté de titre en football à 11. Ça a été la prime à la régularité. C’était la victoire d’un groupe sur et en dehors du terrain qui a très bien travaillé quotidiennement. Cette coupe a été une belle récompense.

Vous faites pleinement partie de l’équipe première depuis la saison passée. Quelles sont les différences de travail entre Cristian Toro et Jesús Oliva ?

Je constate un très grand changement par rapport à l’année dernière. C’est dû à leurs personnalités. Cristian et Jesús sont totalement différents. Avec Cristian c’était très intense. Il sait motiver et être dans le ressenti. Jesús est plus dans l’aspect technico-tactique et nous laisse un peu plus de libertés.

Vous avez marqué votre premier but en championnat contre la Real Sociedad. Votre participation au match n’était pas prévu au départ et vous avez su profiter de l’occasion.

Mari Paz Vilas et Ana Romero (aujourd’hui à l’Ajax, ndlr) étaient blessées toutes les deux et j’ai été convoquée. Il y avait 0-0. On luttait pour la 4e place au classement. Il restait quelques minutes et j’ai eu la grande chance de marquer. Ce n’était pas Mestalla mais j’ai pleuré aussi parce que je suis Valencianista et arriver à ce niveau-là grâce à mon mérite, ça a été plus qu’une victoire pour moi.

Crédits : Juan Catalan (Fundacíon VCF)

Vous êtes attaquante et vous côtoyez à l’entraînement Mari Paz Vilas et Marianela Szymanowski (international argentine et soeur d’Alexander qui joue à Leganés, ndlr). Vous vous êtes aussi entraînée avec Ana Romero : c’est la meilleure école pour progresser.

Actuellement je suis attaquante mais j’ai avancé sur le terrain car avant j’étais milieu offensif, sur le côté droit du 4-3-3. J’adorais jouer à ce poste. Mais quand je suis entrée chez les A, à l’époque il manquait une attaquante car Mari Paz Vilas était blessée. Du coup, Cristian Toro m’a positionné attaquante de pointe qui dézonait à droite. Attaquante, c’est vraiment le poste qui me convient. Et c’est un grand honneur d’être chaque jour au contact de Mari Paz qui est, selon moi, la meilleure actuellement (elle vient de franchir le cap des 100 buts avec le Valencia CF, ndlr). J’apprends de ses mouvements, de son sens du but, à quel moment surgir. Je me sens privilégiée. Elle vient de fêter ses 30 ans et je profite de toute l’expérience qu’elle peut me transmettre.

Vous êtes de Torrent, vous portez le 9 du Valencia CF… Vous voyez où je veux en venir ?

(Rires) A Paco Alcácer !

C’est peut-être une remarque un peu machiste, mais c’est un modèle pour vous ?

Paco Alcácer est un très bon joueur. Je regrette son départ mais il a dû penser que jouer au Barça était la meilleure solution pour lui. C’est un bon buteur, je comprends la référence mais pour moi, mon attaquant préféré c’est David Villa.

Vous avez été internationale sub16 à 14 ans, aujourd’hui vous êtes en sub19 et membre d’une équipe qui joue le podium en Liga : tout va très vite !

Je ne me fixe aucune limite et sincèrement je vis tout ça au jour le jour. Chaque jour, je me fixe de petits objectifs que je dois accomplir et j’avance comme ça.

On imagine que votre prochain grand objectif, c’est la Selección absoluta. En plus, il y a à la Coupe du Monde 2019 en France qui se profile.

(Rires gênés) Je crois que je suis un peu trop jeune pour espérer y aller. La Roja a un niveau tellement élevé que ça semble difficile. Mais après pourquoi pas ? Je travaille pour y arriver.

Vous avez commencé au CD Torrent. Comment s’est passé vos débuts ?

Jusqu’à mes 8 ans, je faisais du tennis. J’adorais ça, à tel point que je voulais m’y consacrer pleinement, d’autant que j’avais le niveau compétition. Mais j’ai toujours été passionnée par le football. Je suis très fútbolera et Valencianista, comme mon père et mon grand-père même si je ne l’ai jamais connu. En fait, j’ai reçu un appel du CD Torrent qui était en train de bâtir une équipe féminine. Ils m’ont dit que si ça me plaisait, je pouvais venir m’entraîner le jeudi. J’y suis allée et après avoir jonglé avec le tennis et le foot pendant un an, j’ai finalement arrêté le tennis pour me focaliser uniquement sur le football. J’ai joué à Torrent pendant 3 ans. Des années vraiment merveilleuses. Au début, je ne savais rien faire avec un ballon. J’ai tout appris là-bas : à tirer, à passer, à contrôler la balle. J’ai toujours joué avec des filles. Ensuite, j’ai passé des tests pour le Valencia CF qui voulait développer sa section et j’ai été prise.

Vous avez toujours joué avec des filles, ce n’est pas si courant. Par exemple, Vero Boquete (30 ans, 52 sélections et 31 buts) a joué très longtemps avec ses frères, jusqu’à 13-14 ans. 

90% des filles jouent dans des équipes de garçons. J’ai aussi eu l’opportunité de jouer avec des garçons mais je ne me suis jamais sentie à l’aise, notamment parce qu’ils voulaient toujours montrer qu’ils étaient meilleurs que moi. Jouer uniquement avec des filles a été la meilleure décision que j’ai prise.

Malgré tout, on constate un changement des mentalités car il y a de plus en plus d’équipes féminines à l’heure actuelle. 

La Roja y contribue largement et son rôle est essentiel. Par ses résultats, à l’Euro et au Mondial, elle peut réaliser ce qui s’est passé aux Etats-Unis par exemple, avec des équipes qui se renforcent et s’améliorent avec des joueuses qui sont l’égale des hommes.

Actuellement, le Valencia CF pointe à la 5e place de la Liga Iberdrola. Vous pouvez aller chercher le podium ?

Je crois qu’on peut parfaitement y arriver mais on doit impérativement être régulières, c’est-à-dire ne pas perdre de points contre des équipes moins bien classées. Nous avons perdu beaucoup de points par manque de concentration et de confiance et il faut remédier à cela. L’objectif, c’est maintenir notre régularité et être prêtes à jouer à 100%. Ce n’est que comme ça que nous pourrons gagner des places et avoir une chance en Copa de la Reina (les 8 premières du classement sont qualifiées, ndlr).

Si vous deviez décrire la joueuse parfaite, vous choisiriez qui ?

J’aimerais mélanger Mari Paz Vilas, Natalia Pablos (32 ans, 22 sélections, 15 buts, actuellement au Rayo Vallecano, ndlr) et Jenni Hermoso (27 ans, 51 sélections, 12 buts, actuellement au PSG, ndlr). La conduite de balle de Mari Paz avec la grinta de Natalia et la frappe de Jenni, si on pouvait faire un mix d’elles, ça ferait une sacrée attaquante !

 

Propos recueillis et traduits par François Miguel Boudet

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