Roque Mesa, Nolito, Sandro… : Lost in translation

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À chaque mercato c’est le même manège : de nombreux joueurs de Liga – principalement Espagnols – tentent l’aventure anglaise et rejoignent la Premier League. Entre déceptions, retours compliqués en Espagne et explosions, les expériences tournent rarement bien.

Depuis 2010, ils sont près d’une cinquantaine à avoir franchi le cap et avoir tenté l’expérience anglaise. Pour beaucoup, elle tourne rapidement court, les joueurs se retrouvant noyés dans des effectifs XXL. Dans des clubs sans vision à long terme et sans projet, ils ne s’épanouissent que très rarement outre-Manche. Ce papier n’est pas là pour dire du mal de la Premier League, il est simplement là pour étudier un phénomène et essayer d’en comprendre les raisons.

Des réussites diverses

Depuis 2010, près de cinquante Espagnols ont signé dans des clubs anglais de première division. (Pour le bien être mental de l’auteur, les Espagnols ayant signé en deuxième division anglaise sur la même période ne sont pas pris en compte). Sur ce groupe, on retrouve des noms sympathiques, à l’image de Iago Aspas qui fait les beaux jours du Celta, de Roque Mesa, d’Álvaro Morata, de Nolito, de Lucas Pérez, d’Ander Herrera ou autres Suso et Campaña. Malgré des qualités certaines, près de 40% d’entre eux étaient de retour en Espagne après moins d’une saison en Angleterre. Les derniers retours anticipés sont ceux de Roque Mesa et de Sandro mais, avant eux, des Luis Alberto, des Granero, des Nolito ou des Juanmi sont rentrés plus vite que prévu. Sur cette cinquantaine de joueurs, seuls 33% sont encore en PL actuellement. Mais pourquoi les Espagnols ont-ils autant de mal avec l’Angleterre ?

Entre départs précoces et clubs instables

Ce n’est bien évidemment pas un problème seulement pour les Espagnols puisque les Français ont par exemple beaucoup de mal avec la Premier League aussi. Ce championnat fait rêver beaucoup de monde avec ses matchs qui sont de véritables dramaturgies (ah ! si seulement la Liga pouvait être aussi bien filmée !). Le championnat anglais soigne aussi son image à l’étranger, vanté par tous comme « le meilleur championnat du monde ». Il attire obligatoirement tous les footballeurs un peu ambitieux. Cependant, les départs se font souvent sans pallier préalable. La puissance financière des clubs anglais fait que les clubs se jettent sur le moindre footballeur qui voit sa cote grimper légèrement. Le joueur, qui sait bien qu’aucun club espagnol ou presque pourra s’aligner sur ce genre d’offre, accepte souvent sans penser à l’après.

Les joueurs préfèrent disputer la Premier League que l’Europa League ou la Ligue des Champions. Mauricio Pochettino

Pas de projets, donc des erreurs

Pour beaucoup, le style de jeu en Premier League ne favorise pas les joueurs latins. C’est un fait : au cours de nos différents entretiens avec des Français passés par l’Espagne, on nous a clairement expliqué qu’au pays du jamón Pata Negra, peu importe la division, on favorise le jeu court, les relances de derrière, la possession. Néanmoins, ce n’est pas seulement le style de jeu britannique qui ne réussit pas aux Espagnols. C’est plutôt les clubs sans vision à long terme, sans projet de jeu qui recrutent des joueurs sans les imaginer dans un projet ou une tactique. Globalement, si on sait comment on veut que son équipe joue, on tente de recruter des joueurs qui vont pouvoir s’épanouir dans ce projet et qui ont les qualités pour réussir au club. Un bon transfert, ce n’est pas juste prendre un joueur plein de talent : c’est prendre un joueur qui va réussir à apporter quelque chose à ton effectif. La majorité des clubs anglais n’ont plus de vision à moyen et long terme. Ce n’est pas qu’une spécialité britannique mais en Angleterre y’a plus d’argent donc ça se remarque plus facilement. Sans projet, comment construire une politique de recrutement claire ? Cela se transforme rapidement en mission impossible et c’est pour cela que des joueurs se retrouvent incapables de s’adapter au jeu de l’équipe. Si on rajoute à ça des changements de coaches en cours de saison avec des changements de style importants, on se retrouve avec beaucoup d’indésirables qui se morfondent sur le banc voire en tribunes.

Une carrière de footballeur c’est court mais ça peut s’arrêter brutalement

Tout va très vite dans le football : un jour tu peux être courtisé par tous et le lendemain plus personne ne pense à toi car tu n’as plus joué depuis  longtemps. C’est souvent ce qui arrive aux joueurs en échec. Beaucoup partent en PL après une très bonne saison, voire une demi-saison, et signent dans des clubs de milieu de tableau ou des candidats à la relégation, snobant des offres de clubs espagnols qui jouent l’Europe. Rapidement, les Espagnols se rendent compte des usines à gaz que sont les clubs anglais : effectifs pléthoriques, changements de coachs, présidents omnipotents. Ils sont directement mis sur la touche s’ils ne sont pas efficaces tout de suite. Certaines fois, des joueurs même au niveau sont mis sur le côté pour faire de la place à une nouvelle recrue ou tout simplement parce que le nouveau coach ne lui fait pas confiance. Il y a aussi une absence longue qui peut te faire disparaître des radars. Les clubs anglais ayant des moyens disproportionnés, ils remplacent assez facilement un joueur blessé, et ce joueur aura un mal fou à se refaire une place à son retour. Ce fut le cas de Marc Muniesa à Stoke City par exemple.

L’exemple parfait : Roque Mesa

C’est ce qui est arrivé au célèbre moustachu Roque Mesa lors de ses 6 mois à Swansea. Le club gallois était un modèle de gestion jusqu’à il y a 2 ans. Pas de folie sur le marché des transferts, une politique bien ciblée et beaucoup de bons coups réalisés. Plusieurs Espagnols sont passés par ce club avec réussite comme Michu ou Rangel. Sauf que le Swansea dans lequel signe Roque Mesa est à l’opposé de ça. Une instabilité chronique (déjà près de 5 coachs utilisé en 1 saison et demi), beaucoup d’achats sans logique, pas de vision à long terme, un club qui vit au jour le jour sans vrai projet. Cette instabilité aura eu raison de Roque Mesa cette saison et de Borja Bastón l’année passée. Deux très bons joueurs qui ne sont pas passés par un club intermédiaire en Liga et se sont brûlés les ailes en Angleterre. Sans avoir eu leur chance en Premier League, les deux sont de retour en Liga même pas un an après leur départ. Borja Bastón n’est plus que l’ombre de lui même, très loin du goleador d’Ipurua et il traîne sa carcasse à Málaga, dernier de Liga. Pour Roque Mesa, de retour en Espagne cet hiver, on attendra avant d’émettre un pronostic sur sa capacité à retrouver son niveau de Gran Canaria sous le maillot de Séville. Cependant, un joueur avec peu temps de jeu en Angleterre qui revient en Espagne dans un club où la concurrence est féroce et les titulaires sont déjà en place, ne part pas forcément avec les meilleures chances pour retrouver ses sensations.

Des transferts pour faire monter le salaire ?

À part les deux gros monstres que sont le Real Madrid et le Barça, les clubs espagnols n’ont pas forcément un pouvoir d’achat énorme. Même s’il y a beaucoup de mieux depuis que la Liga exerce un contrôle drastique sur les finances des clubs, ils n’ont pas les latitudes financières des clubs anglais. Des budgets plus serrés et pour beaucoup des masses salariales encadrées et plutôt basses. À part quelques stars, les salaires sont encore somme toute raisonnables et loin de la démesure anglaise. Pour pas mal d’observateurs, ces départs en Angleterre permettraient aux joueurs d’augmenter significativement leurs salaires. Par la suite, malgré des efforts financiers, les joueurs de retour en Liga garderaient un salaire conséquent, salaire qu’il n’auraient sûrement pas pu avoir s’ils étaient restés en Liga. Ces mouvements permettraient donc aux joueurs de faire un bond financier en sacrifiant quelques mois en Angleterre.

Et les réussites dans tout ça ?

Malgré ce tableau qui semble noir, quelques Espagnols – ou joueurs labellisés Liga – ont réussi à faire leur nid en Angleterre ces dernières années. Des joueurs comme Diego Costa, Juan Mata, David Silva, Fernando Llorente ou encore Alberto Moreno ou Willy Caballero ont réussi à s’épanouir outre- Manche. On notera que ce sont souvent des joueurs déjà confirmés en Liga qui ont ensuite réussi à s’acclimater en PL, voire des joueurs qui avaient déjà tenté l’expérience à l’étranger, en plus d’être des joueurs avec un talent incroyable évidemment.

Néanmoins, pour beaucoup de joueurs moins talentueux, l’avenir peut vite s’assombrir malgré des débuts réussis. La roue tourne vite, et les places sont chères en Angleterre. La Premier League est une machine infernale qui engloutit de nombreux très bons joueurs qu’ils soient Espagnols ou non. Beaucoup ont du mal à se remettre d’expériences ratées et mettent du temps à retrouver un club stable où s’épanouir. Pour autant, le flux ne semble pas se tarir et on se pose tous la question de savoir qui sera le prochain Espagnol à tenter sa chance en Angleterre. On le saura bien assez tôt.

Benjamin Bruchet
@BenjaminB_13

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