Les Bukaneros, plus qu’un groupe Ultra

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crédits: Twitter/@Bukaneros92

Les Bukaneros sont un groupe de supporters très connu en Espagne. Très à gauche sur l’échiquier politique, il supporte avec une ferveur sans faille un petit club de quartier madrilène, le Rayo Vallecano. En guerre contre l’ordre établi, la ligue espagnole, la politique espagnole ou le capitalisme, FuriaLiga part à la découverte des pirates de Madrid. 

Toutes les grandes villes ont un quartier populaire, revendicatif, anciennement ouvrier mais avec une forte culture locale et un lien fort avec ses habitants. À Madrid, ce quartier c’est Vallecas, une ancienne ville de près de 300 000 âmes rattachée à Madrid en 1950. Le quartier détonne dans la capitale espagnole. Son porte voix, le groupe de supporter du Rayo Vallecano « les Bukaneros » est connu et écouté en Espagne. Presque plus grand que le club de quartier qu’il supporter chaque week-end, ce groupe s’est fait rapidement une place de choix dans la caste des groupes ultra très influents sur et en dehors des terrains.

Des débuts compliqués, une révolution à Bordeaux

Le Rayo Vallecano est un petit club, il a été longtemps le dernier club de quartier en première division d’un grand championnat. Avec son stade à 3 tribunes, son restaurant tenu par une légende du club (le mythique Jesus Diego Cota), ses multiples présidents et ses murs remplis de tags ou posters, on est très loin de l’écrin du Bernabéu. Toutefois, personne à Vallecas ne voudrait voir le Rayo changer, surtout pas ses supporters. Les Bukaneros sont lancés en 1992 par 7 supporters du club madrilène. Les débuts sont compliqués, le groupe tarde à s’épaissir. La situation du club (en 2e division à l’époque) n’aide pas, de plus le groupe est rapidement attaqué par un autre groupe d’ultras qui les oblige même à changer de tribunes.

crédits : twitter/@Bukaneros92

Malgré toutes ces déconvenues, les fondateurs ne se découragent pas et au fil du temps le groupe grandit. Les premiers déplacements sont organisés, à 10 puis à 20 pour approcher les 100. Le groupe commence à créer ses drapeaux et autres ustensiles utiles pour supporter activement une équipe. Cette bonne passe pour le groupe coïncide avec la bonne forme du Rayo Vallecano. Le club remonte en Liga et va même se qualifier pour la Coupe de l’UEFA en 2000/2001. C’est lors de cette campagne européenne (la seule du club) que les Bukaneros vont devenir LE groupe référence à Vallecas. En effet, outre le résultat honorable (quart de finale), c’est le déplacement victorieux à Bordeaux qui va faire passer le petit groupe en un très grand groupe. Pour ce match chez les Girondins, plus de 700 Bukaneros font le déplacement. De cette rencontre, naîtra une amitié avec un groupe d’ultras disparu du club au scapulaire (les devils Bordeaux 1990). A leur retour en Espagne les ultras du Rayo rapporteront plus que des souvenirs et la victoire de France. De nouveaux chants, drapeaux et tifos viendront étoffer le matériel du club mais aussi une meilleure organisation pour les déplacements et surtout une crédibilité.

Attentif à la vie quotidienne du club

Petit groupe au départ, les Bukaneros ont acquis en notoriété et en respect au point de venir le groupe de supporters numéro 1 du Rayo. Fort d’une communauté importante et mobilisable facilement, le groupe est investi au quotidien dans la vie du club et a un pouvoir de nuisance fort malgré des résultats sportifs en berne. Sous Paco Jemez, avant chaque début de saison une délégation de Bukaneros rencontrait le vestiaire du Rayo. Durant cette entrevue, les supporters expliquent aux joueurs (souvent des nouveaux, vu les rotations dans un petit club à chaque mercato) ce qu’est le Rayo, ce qu’ils attendent d’eux, sur quoi on va les juger et surtout qu’ils ne doivent jamais se voir plus grand que le club. Mais le rôle au quotidien des Bukaneros n’est pas seulement celui d’un contrôle classique, en 2012 ils ont convergé vers le centre d’entraînement pour exiger que les joueurs et le personnel du club suivent la grève générale. Les versions divergent mais à la fin, le club a débrayé.

« Il ne s’agit pas seulement de signer seulement un contrat de joueur, mais de signer un contrat social. Vous devez représenter le Rayo et Vallecas comme vous êtes censé le faire. » Explique Robbie Dune, écrivain interviewé par Inews.com.

Autres exemples pour montrer la puissance du groupe : en décembre 2017 l’attaquant ukrainien Zozulya est envoyé à Madrid par le Betis. Sur le papier, à part la calvitie particulière du bon Roman, c’est un transfert intéressant pour le Rayo. Oui mais voilà, cela ne passe pas auprès des Bukaneros. La raison ? Le passif du joueur et ses relations présumées avec l’extrême droite de son pays natal. Une énorme mobilisation se propage dans tout Vallecas, des rassemblements sont même organisés devant le centre d’entraînement. Le résultat est sans appel. Un jour après son arrivée, Zozulya plie bagage et rentre à Séville. 

crédits : Elpais.com

Un groupe ancré dans son quartier

Le Rayo Vallecano est un des derniers clubs de quartier au plus haut niveau, les Bukaneros sont peut-être les derniers vrais ultras en Espagne. Pour eux, supporter le Rayo Vallecano c’est plus que du football. Dans un district madrilène pauvre, fortement marqué par des vagues d’immigration, par le monde ouvrier, par le franquisme, c’est fort logique que le groupe de supporter numéro 1 soit engagé politiquement. Les pirates font vivre le quartier, mais imposent aussi des choix au club, eux qui veulent que le club reste proche des habitants et du quartier.

« Tous les autres clubs de La Liga sont dans une ville et représentant cette ville. Le Rayo Vallecano représente uniquement Vallecas. Les Bukaneros représentent cette communauté. » poursuit Dunne pour Inews.com.

Les Bukaneros collectent régulièrement  des denrées alimentaires pour les habitants de Vallecas, organisent des collectes de jouets aux approches des festivités païennes de fin d’année. Ils avaient également participé à la mobilisation contre l’éviction d’une dame âgée nommée Carmen, dont l’expulsion de son logement avait ému l’Espagne. La retraitée avait pu retrouver un chez-elle grâce aux actions des Bukaneros et du club. Cependant ils ne s’arrêtent pas à ça. Ouvertement antifasciste et anti-raciste, le groupe de supporters anime chaque année depuis 20 ans un forum anti-raciste près du stade. Les Bukaneros sont aussi très proche de la communauté LGBT. Comme ses voisins de Leganes et contrairement à Ruben Castro, les pirates sont aussi engagés contre les violences conjugales.

Quand sport et politique se mêlent

À Vallecas, on supporte autant le Rayo qu’on fait de la politique. Ce positionnement assumé et une lutte contre les ultras toujours plus féroce en Espagne et partout en Europe font des Bukaneros une cible de choix pour le pouvoir central. Il faut bien admettre que les Bukaneros font tout pour se faire remarquer. Membre important des manifestations anti-austérité de 2015, le groupe de supporter a tissé un vrai réseau d’amitié avec d’autres groupes de supporters (les SW87 olympiens par exemples) et des organisations plus ou moins politiques. Le local du groupe est souvent « visité » par la police, un de leur membre a même été emprisonné durant des manifestations.

crédits: Twitter/@Bukaneros92

Les Bukaneros n’ont clairement pas une vie facile. En guerre ouverte avec à peu près tout le monde, ils ont des ennemis partout. Cristina Cifuentes, délégué du Gouvernement à la communauté madrilène, est très virulente contre le groupe. L’association a mauvaise presse, jugée violente par certains. Pour ne rien arranger, les Bukaneros sont en conflit avec Javier Tebas, président de la ligue, sur la programmation des matchs.  Ils sont aussi en guerre avec leur président, le bien nommé Juan Martin Presa. La raison ? Son côté un poil trop capitaliste qui irrite les Bukaneros (le garçon a quand même lancé une franchise filiale du club à OKC, pas très gauche friendly hein). Des guerres qui entraînent pas mal de répression, des banderoles sont régulièrement saisie par les stadiers, des personnes sont interdites de stade, du matériel est saisi par la police.

« Les Bukaneros sont complètement opposés au football moderne, ils sont anti-fascistes, anti-homophobes, anti-racistes. Ils ont tous à cœur de soutenir leur équipe et d’être au stade chaque semaine. En ce qui concerne leur cause sociale, si ils ont le sentiment qu’ils peuvent aider, ils aideront » Toujours Dunne pour Inews.com.

Mais le groupe ne veut pas changer, être un Bukanero c’est supporter le Rayo et surtout être un militant. Le groupe ancré dans la culture ultra a pendant longtemps eu aucune communication avec les médias, ne se justifiant jamais, expliquant rarement ses actions. Cependant la politique du groupe a évolué. Depuis peu il accepte de répondre à des journalistes, à des interviews. Le groupe veut essayer de changer son image, donner sa version des faits et tenter d’expliquer (un peu) ses actions.

Soutenus par la population locale, les Bukaneros sont chez eux à Vallecas. Ils sont à l’image du Rayo aussi, une histoire baroque, une arrivée sur le tard et une volonté de ne pas changer, de ne pas se couper du quartier. Connu pour des coups médiatiques (les tenues de prisonniers oranges pour lutter contre la répression, le maillot rendu à CR, leur président grimé en Mickey ou encore la bière au nom du groupe à recycler en la jetant sur un groupe adverse ou la police..). Les Bukaneros font partie intégrante du football madrilène et espagnol. Un groupe qui lutte pour que le foot reste un sport accessible au plus grand nombre, aux familles et surtout un football qui tend la main aux plus précaires. Un groupe loin d’être parfait, plutôt éloigné des standards ultra du nord de l’Europe mais un groupe qui mérite sa réputation.

Benjamin Bruchet 

@BenjaminB_13

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