Quand la Real Sociedad a arrêté de ne recruter que des Basques

Quand on parle de politique de recrutement, on pense généralement à l’Athletic Club. Pourtant, son voisin et rival qu’est la Real Sociedad a lui aussi connu des périodes de recrutements particuliers. 

L’attaquant Carlos Vela est la dernière star étrangère à avoir quitté le club créé en 1909 (voir notre article sur le joueur), le Mexicain a décidé de se rapprocher de sa famille en signant au Los Angeles Football Club, qui évolue en Major Soccer League (MLS), le premier championnat de football étasunien (oui oui, ce mot existe). Mais l’homme au pied gauche (très) talentueux a posé ses valises au Pays Basque en 2011 grâce à une évolution de la politique de recrutement des bleus et blancs, qui a évolué (très) progressivement depuis les années 1960…

Agne Simonsson [Crédits : Swanska Fans]

UNE RÈGLE DE RECRUTEMENT TACITE

Encore aujourd’hui, les Txuri-urdin sont fiers de leur identité basque, mais plus au point de ne recruter que des joueurs locaux, comme parvient toujours à le faire l’Athletic – avec cependant quelques assouplissements. Certains se souviennent encore du soutien public qu’avaient affiché quelques joueurs de la Real en 2011 – dont David Zurutuza, Imanol Agirretxe ou encore Markel Bergara – pour les familles de prisonniers politiques basques ; une action que le club est loin d’avoir soutenu.

De la création de LaLiga, en 1928, à la première année avec un joueur étranger dans l’effectif, la Real Sociedad a passé huit saisons en seconde division. La saison 1961/1962 marque un premier tournant dans la politique de recrutement. Le gardien de but Josetxo Araquistáin est transféré au Real Madrid pendant la mercato précédant, en échange, le club madrilène accepte de prêter quatre joueurs. Trois d’entre eux, dont le niveau est jugé plus que décevant par l’équipe technique – alors dirigé par Baltasar Albéniz – ne joueront pratiquement pas. Agne Simonsson est le seul des joueurs prêtés à prendre une place importante dans l’équipe qui sera reléguée à la fin de cette saison. Etant Suédois, Agne devient le premier joueur étranger à jouer avec le maillot Txuri-urdin. Avec une vingtaine de parties disputées et huit buts, l’attaquant ne s’est pas attiré les foudres de supporters basques, déjà bien occupés par la situation de la région sous Franco. Agne Simonsson restera jusqu’à la fin des années 1980 le seul étranger à avoir – pendant une unique saison – franchie la règle de recrutement local. En parlant de cette dernière, les archives ont montré sans difficulté que la règle de recrutement de joueurs locaux était – contrairement à celle du rival historique bilbayen (oui oui, ce mot aussi se dit) – tacite et non écrite.

En effet, aucun document explique l’interdiction d’un recrutement en dehors des frontières des sept provinces du Pays Basque (quatre en Espagne, trois en France, ndlr). C’est aussi pour cela que la présence d’Agne Simonsson n’a pas fait énormément de bruit au sein des supporters. Mais nous verrons par la suite que ce n’est pas toujours le cas.

John Aldridge [Crédits : ESPN]

JOHN ALDRIDGE, LE PREMIER ÉTRANGER ACHETÉ

En 1986, avec l’abolition du droit de rétention dans le football espagnol, un club souhaitant payer la clause libératoire d’un joueur n’est pas obligé d’en parler avec le club d’origine de celui-ci, et cette nouveauté va particulièrement tendre les relations entre la Real Sociedad et son rival.

L’Athletic Club pratique lui aussi une politique local, mais avec un budget bien supérieur à celui des Txuri-urdin. Quatre ans après l’abolition de cette loi, les Leones de Bilbao paient la clause libératoire de l’attaquant de la Real, Lorenzo Juarros Garcia (environ 1.8 millions d’euros) et accueille librement le milieu de terrain Luciano Iturrino.
La rivalité entre les deux clubs s’intensifie davantage. Il faut trouver une solution, et celle-ci est craint par une majorité des supporters de la Real : le changement de politique de recrutement. Dans les archives de la Real Sociedad est écrit qu’une série de facteurs ont alors obligé la direction du club a modifié sa politique et qu’un débat intense a eu lieu avec les supporters, qui ont finalement donné leur accord.

La Real Sociedad débourse alors un million de £ pour s’attirer les services de l’attaquant irlandais John Aldridge. Au niveau sportif, l’arrivée du moustachu est une très bonne nouvelle. Le joueur disputera plus de 70 matchs pour une quarantaine de buts. Mais ce changement de politique ne plut pas à tout le monde. Durant ses deux saisons à Saint Sébastien, Aldridge demanda une masse de travail conséquente aux services d’entretien d’Anotxa (l’ancien stade de la Real, ndlr), qui devaient régulièrement les tags plus ou moins xénophobes de certains supporters de l’équipe aux rayures bleues et blanches. Le site britannique ESNPFC rapporte aussi qu’un supporter aurait uriné sur l’Irlandais depuis un immeuble lors de son passage dans les rues de la vieille ville.

Au final, après avoir déclaré que sa famille ne s’est pas habituée à la vie au Pays Basque, l’attaquant a quitté le club pour rejoindre les Tranmere Rovers, au Royaume-Uni.

Dalian Atkinson [Crédits : The Irish Sun]

DALIAN ATKINSON, LE PREMIER JOUEUR DE COULEUR

La Real Sociedad possède donc une nouvelle politique de recrutement, toujours tacite mais toujours aussi ancrée. Les joueurs étrangers sont désormais admis au sein de l’effectif, mais toujours pas d’Espagnols, sauf Basques espagnols.

En 1990, alors que John Aldridge était toujours à Saint Sébastien, les dirigeants du club ont souhaité signer l’attaquant anglais Dalian Atkinson, qui jouera uniquement la saison 1990/1991. Et cette seule période à la Real lui permit d’obtenir la ferveur d’une partie des supporters, qui le surnommait gentiment El Txipiron en raison de sa couleur de peau, encore jamais vue avec un maillot Txuri-urdin. Une trentaine de matchs et douze buts plus tard, la Real Sociedad accepta une offre légèrement inférieure à celle qu’ils avaient faite au Sheffield Wednesday (1.7 millions £ contre 1.6 millions £ pour son retour en Angleterre) qui envoya l’attaquant dans son pays natal, à Aston Villa.

Ce départ, survenu en juillet 1991, est resté incompris pendant quelques temps par les médias sportifs. Pourtant, aujourd’hui, avec un certain recul et quelques informations supplémentaires, nous en savons beaucoup plus.
En effet, outre ses performances plus ou moins ciblées – nous pouvons constater qu’il était meilleur face aux ‘grandes’ équipes de Liga et beaucoup plus discret face aux autres clubs – le joueur avait semble-t-il de nombreux problèmes extra-sportifs. Les médias n’en parlèrent pas, mais une rumeur tenace affirma que le joueur renversa, en voiture, une vieille dame avant de prendre la fuite. Aujourd’hui encore, cette rumeur est toujours… à l’état de rumeur. Cependant, cette histoire a largement contribué à faire monter en puissance les supporters opposés à sa présence – notamment en raison de sa couleur de peau. Dans un article du O-posts, nous apprenons que le joueur se serait confié sur son passage à Saint Sébastien, en affirmant que le racisme environnant a été la véritable cause de son départ. Il ajoute aussi que sa famille a eu un réel problème d’adaptation à la vie dans la capitale du Gipuzkoa, en partie à cause du racisme.

2002 : UN ESPAGNOL À LA REAL ?

La possibilité d’un changement de politique intervient pendant le second mandat présidentiel de Luis Uranga, qui nomme en octobre 1999 Javier Clemente au poste d’entraineur. Socio, ancien joueur et entraineur de l’Athletic, son arrivée créée une certaine polémique. Et ce ne sera pas la première.

Sergio Boris [Crédits : Getty Images]

Bernd Krauss est licencié, la Real retrouve donc un entraineur basque, habitué aux contraintes fixées par les politiques de recrutement. Pourtant, interrogé par El Diara Vasco, Luis Uranga se déclare prêt à signer des joueurs espagnols, non basques, si Clemente le veut. Cette déclaration est alors au cœur des discussions dans les bars, les supporters veulent savoir si l’entraineur a l’intention de recruter dans le reste de la péninsule. Interrogé par nos soins, un Txuri-urdin d’une soixantaine d’années se souvient : « D’après mes souvenirs, la Real était dans une mauvaise période sportive à ce moment-là, en prenant un bilbotarra (personne de Bilbao, ndlr) Uranga a risqué sa place. Mais il est vrai que certains supporters n’accordaient que peu d’importance au fait que Clemente soit socio de l’Athletic. En revanche, lorsqu’on a appris qu’il avait carte blanche pour le recrutement, d’autres se sont réveillés. C’est toujours pareil, que ce soit dans le foot ou la pelote (sport typique du Pays Basque, ndlr), il y a toujours des conservateurs. Mais il me semble qu’une majorité n’était pas opposée à la venue d’Espagnols. On acceptait bien les étrangers, donc bon. »

Javier Clemente laissa ensuite planer le suspense, déclarant en conférence de presse avoir besoin de réfléchir à tout cela pendant quelques semaines. Après une saison très compliquée, Javier Clemente est licencié et n’aura apporté aucun changement à la politique du club. Deux ans plus tard, c’est un Français qui arrive au poste d’entraineur de la Réal, Raynald Denoueix, premier homme du Nord des Pyrénées à travailler à ce poste.

C’est donc le natif de Rouen qui va éliminer définitivement la politique de recrutement de la Real Sociedad, avec le soutien de José Luis Astiazaran, le nouveau président du club. En août 2002, le défenseur Sergio Boris Gonzalez quitte le Real Oviedo pour 1,5 million d’euros. Il devient alors le premier joueur espagnol non-basque à signer dans le club de Saint Sébastien ; puisque nous ne prenons pas en compte les deux espagnols prêtés par le Real en 1962, qui ne touchèrent pas beaucoup de ballons et jouèrent à la Real uniquement grâce à la courtoisie des Madrilènes.

 

C’est ainsi que se termina la politique de recrutement particulière de la Real Sociedad, qui a recruté plus de 70 joueurs étrangers à l’Espagne depuis la venue d’Aldridge et qui continue de jouer avec des piliers d’ailleurs tels que l’Argentin Rulli ou le Brésilien Willian José.

Jérémy
Euskarade

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