FC Barcelone : Pep Segura, l’homme au cœur du changement de philosophie au Barça

Motion de censure, mercato très critiqué, gestion de plus en plus contestée. Pas de doutes, la direction de Josep Maria Bartomeu est loin de faire l’unanimité en ce moment. Et pour comprendre pourquoi le Barça semble avoir pris une nouvelle voie ces dernières années, il faut se pencher sur la figure de Pep Segura. 

Contrairement à ce que peuvent penser certains, la direction que prend le FC Barcelone n’est pas forcément conséquence d’une série de mauvaises décisions. Certes, l’incompétence de certains au sein de la direction n’est plus à prouver, mais derrière certains choix considérés comme des erreurs par les supporters ou les observateurs, il y a une volonté claire de réformer ce qui a fait les bases du club. Et Pep Segura en est la clé. Avant de se pencher plus en profondeur sur le personnage, il convient de remonter un peu dans le temps. Retournons en 2012, donc à la fin de la Pep Team. A ce moment là, la direction, même si elle est en froid avec Guardiola, veut continuer sur ce modèle. C’est pour ces raisons que Tito prend le relais, malheureusement les fatalités ont fait qu’il n’a pas pu s’inscrire sur la durée. Tata Martino arrive et, peu à peu, on commence à sentir un petit changement au niveau du style, qu’on avait déjà vu chez Tito parfois d’ailleurs, avec une équipe pratiquant un football un peu plus direct. Si l’Argentin avait tout de même cette obsession du jeu – qui ne s’est pas toujours matérialisée – le Barça semblait un peu dénaturé et sans véritable identité.

Vient ensuite Luis Enrique. Il y a eu beaucoup de fantasmes et d’erreurs sur ce qu’on peut lire sur son passage au Celta. Son année chez les Galiciens était tout sauf moyenne, dans la mesure où il arrive dans une équipe qui s’est sauvée lors de la dernière journée la saison précédente. Il a effectivement eu des résultats moyens en première partie de saison avant de terminer en boulet de canon, mais surtout, c’était peut-être ce qui se faisait de plus proche de Guardiola au niveau du jeu. Le Celta était d’ailleurs une des équipes avec la plus grosse possession et le plus gros pourcentage de passes réussies du championnat. Mais quand il arrive au Barça, il tombe nez à nez sur le fameux trio (Suarez arrive cet été là, même s’il ne peut pas jouer avant octobre, Ndlr). Et c’est principalement là que s’est illustré le changement de philosophie au Barça :  le milieu de terrain a perdu son protagonisme en faveur de l’attaque. C’est-à-dire que ce qui est appelé en Espagne la salle des machines n’est plus dans l’entrejeu mais devant, et ce milieu se contente désormais de transmettre et de relayer le ballon vers l’attaque et c’est là que la magie opère. Une vision que l’on caricature un peu sur ce coup certes, puisque ce n’était pas le cas sur toutes les séquences offensives et que Rakitic ou Iniesta avaient largement leur mot à dire, mais qui était alors neuve à Barcelone. Ce changement s’explique donc en partie par la présence du trio mais pas que, puisque lorsqu’il est arrivé Luis Enrique avait déjà évoqué les mots évolution ou adaptation et lui-même avait justement explicitement affirmé qu’il allait adapter son système aux joueurs présents. Résultat : triplé.

Et c’est donc là que ça devient intéressant. Surtout qu’en été 2015, un événement majeur se produit : Xavi quitte le club. Ce joueur qui est le symbole même de ce style Guardiolesque, part au Qatar. Et si les dirigeants s’étaient dit : “et bah tiens, on voit que ce que propose Luis Enrique avec cette façon de jouer fonctionne bien, et dans le même temps, Xavi qui a toujours été le plus gros défenseur de ce style possession nous quitte : et si on en profitait pour changer la ligne directrice du club ?” ? Une affirmation qui n’engage que nous, mais qui se vérifie par la suite des événements. Ce même été, un certain Pep Segura arrive. Ou fait son retour plutôt. Il occupe dans un premier temps le poste de secrétaire technique du football de formation professionnelle. C’est donc lui qui gère le Barça B et les Juveniles (U19), un poste d’une responsabilité assez importante à Barcelone. Son rôle est de donner les lignes directrices, de s’occuper du mercato, bref, de ce que fait un directeur sportif habituellement mais à l’échelle du Barça B et des U19, et avec un peu plus de pouvoir même, puisqu’il avait aussi son mot à dire sur les séances d’entraînement par exemple.

Braida, Segura et Fernandez. Crédits : Sport.es

Mais qui est Pep Segura ? Son parcours est assez classique, il démarre en tant que professeur de sport, avant d’entrer au Barça en tant que coach chez les jeunes, il fait aussi du scouting. Peu à peu il prend du galon et enchaîne sur des postes d’adjoints, en Grèce notamment. Il débarque à Liverpool où il s’occupe de la formation, il a même été coach des U23 et a noué une forte relation avec Rafa Benitez. Il les quitte en 2013 et revient à Barcelone en 2015. Mais intéressons nous surtout à ses méthodes et à sa vision du football. Il faut dire qu’il y a beaucoup de fantasmes à son sujet. C’est effectivement quelqu’un qui est estampillé foot anglais, mais de base, son école reste celle du Barça, et dans ses déclarations (plus que dans les faits ?), c’est quelqu’un qui ne semble pas forcément prôner un jeu bien différent de celui dont raffolent les suiveurs de Cruyff ou de Guardiola. Voici un extrait d’une de ses interviews datant de décembre 2014 :

“J’ai travaillé pendant beaucoup d’années à la formation au Barça, et avec une vision de l’intérieur, mais aussi comme fan de foot et étudiant de foot, je peux dire qu’une des clés du succès du Barça est de savoir quel profil de joueur il a besoin dans son centre de formation pour appliquer sa philosophie. Ii moi j’ai Xavi et Iniesta dans la cantera et que je les forme avec des entraînements basés sur le physique, ils ne se développeront pas. Mais si je profite de leur typologie de joueur technique et que je les développe comme il se doit, avec les outils nécessaires, ils grandiront de façon idéale pour ce type de football proposé. En tant que fan du Barça, j’ai l’idée que ce modèle a fait ses preuves et ne peut pas se changer”. Pep Segura est quelqu’un de passionné, de très professionnel, qui connaît vraiment le football de fond en large, et prend également d’autres composantes lorsqu’il mise sur un joueur ou un système, comme l’origine sociale du joueur en question ou la culture football du pays dans lequel il exerce. C’est quelqu’un qui pour ce premier poste de responsable de la post-formation barcelonais était légitime sur le papier.

crédits : goal.com

Là où le bât blesse si on peut dire ainsi, c’est que c’est un formateur qui met les individualités avant tout, dans le sens où, dans le processus de formation d’un joueur, plutôt que de penser à ce que peut apporter le joueur à l’équipe, il va penser à ce que l’équipe peut apporter au joueur. Dans le cas du Barça par exemple, prenons le cas d’Iniesta. Si Pep Segura avait été son formateur, il aurait probablement raisonné de la façon suivante : “je vais profiter de la façon qu’on a de former les joueurs pour pouvoir tirer le meilleur de ce gamin”. Donc forcément, ce joueur va être productif et va réussir à s’intégrer puisque sera formé comme les autres, sauf que la finalité ne sera pas la même que ce qu’a cherché le Barça jusqu’ici. La preuve de cet accent sur les individualités : dans un entretien que vous pouvez retrouver sur Youtube, il parle notamment des joueurs qui se formaient dans la rue – le symbole même de l’individualisme dans le football – et que le défi actuel de la formation est justement d’apporter aux joueurs cette formation innée de la rue. Pour lui, les individualités ont plus de chances de s’exprimer dans un jeu plus direct. Dans l’interview de décembre 2014 citée ci-dessus, il explique que le premier point commun que l’on retrouve dans les meilleures équipes de l’histoire sont des individualités de très grande qualité, avant le rôle que peut avoir la philosophie appliquée par l’entraîneur ou le club et la structure de l’équipe.

C’est une philosophie qui, lorsque les bases et la philosophie de jeu sont similaires des jeunes jusqu’à l’équipe première, n’a pas d’incidences, mais on a vu lors de ces deux dernières saisons que les joueurs de l’équipe B du Barça ont de plus en plus de mal à s’intégrer à l’équipe première. Ce n’est d’ailleurs pas un secret si le Barça B a recruté en masse ces deux dernières saisons, quitte à se retrouver avec des onze titulaires composés en majorité par des joueurs n’ayant pas été formés à la maison. Des joueurs ayant reçu un apprentissage différent et ayant a priori plus de chances de s’intégrer dans l’équipe dirigée par Luis Enrique. Reformer la post-formation pour faciliter l’acclimatation des jeunes en A plutôt que de changer ce qui se fait chez les A pour que les jeunes aient plus de chances de s’y intégrer, en somme. Dans un article datant d’avril 2016, le quotidien Sport évoquait une alarme au sein de La Masia causée par les méthodes de Segura, lui qui intervient énormément dans les entraînements des Juveniles et de la B. Il veut ainsi que des domaines habituellement peu traités par les formateurs du club comme les centres et les reprises de la tête soient plus travaillés. L’article explique qu’il n’y a pas de doutes sur ce que veut mettre en place Segura au Barça : un style de jeu plus direct au détriment du jeu de position traditionnel barcelonais.

<iframe width=”560″ height=”315″ src=”https://www.youtube.com/embed/QpiLsTJq7iE” frameborder=”0″ allowfullscreen></iframe>

Promu en tant que manager général du club cet été, il a désormais encore plus de pouvoir. On retrouve désormais sous ses ordres Robert Fernandez, le secrétaire technique, Bakero et Amor qui sont les responsables du football de formation professionnel, le rôle qu’il occupait avant, Jordi Roura et Altimira, eux responsables de la formation amateur (soit toutes les équipes de jeunes jusqu’aux U19 non inclus) et Josep Broada, le responsable des scouts. C’est donc la personne qui a le plus de pouvoir sur le plan purement sportif. Si aucune information n’a fuité à ce sujet, on peut d’ailleurs envisager très sereinement qu’il est derrière l’arrivée de Paulinho, un joueur qui correspond tout à fait à ce profil de joueur contrastant avec le cliché du joueur sortant de la Masia. Et on voit bien que le Brésilien amène des choses différentes, à savoir de la puissance et une certaine facilité à briser les lignes balle au pied par exemple.

Reste tout de même à voir comment évoluera la situation avec l’arrivée d’Ernesto Valverde. Segura a d’ailleurs été un des dirigeants qui a le plus poussé pour que l’ancien de l’Athletic fasse ses valises pour Barcelone, mais pendant le mercato, l’entraîneur n’a pas donné l’impression d’avoir réellement son mot à dire sur plusieurs dossiers, du moins de ce qu’on pouvait apercevoir d’un point de vue extérieur. Valverde semble également miser sur un certain “retour aux sources”, avec un jeu qui circule plus par l’entrejeu et met plus l’accent sur la possession du ballon que Luis Enrique, étant donc un peu en contradiction avec ce que donne l’impression de vouloir Segura. A voir si la tendance se confirme dans les prochains mois…

Commentaires