Guardiola, Oleguer, Piqué : Quand les étendards du Barça s’engagent sur le futur politique de la Catalogne

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Chaque 11 septembre, la Catalogne célèbre la Diada, sa “fête nationale”. Trois semaines avant le référendum d’autodétermination, le sujet est au centre de la politique espagnole, entre inconstitutionnalité du scrutin pour le gouvernement de Madrid et volonté d’émancipation d’une partie des Catalans. Et le Barça dans tout ça ? De Pep Guardiola à Javier Tebas, en passant par Gerard Piqué et Ernesto Valverde, plongée dans un débat qui peut avoir des répercussions inédites en Europe.

Nous sommes le 21 juin 2000. L’Espagne dispute son dernier match de groupe contre la Yougoslavie de Sinisa Mihajlovic et Savo Milosevic. La Roja a besoin d’une victoire pour se qualifier pour les quarts de finale. A quelques secondes d’un match échevelé, Alfonso Pérez trouve les filets et libère tout un pays. A l’origine de la dernière tentative espagnole, Pep Guardiola se jette dans les bras du sélectionneur José Antonio Camacho.

 

 

Avance rapide jusqu’au 11 juin 2017. Le numéro 4 du Barça est devenu un des entraîneurs les plus respectés de l’Histoire. Son aura dépasse la Catalogne et le simple cadre du football. Fin lettré, Guardiola le catalaniste convaincu est devenu l’un des hérauts médiatiques des pro-indépendantistes. Invité par Carles Puigdemont, président de la Generalitat de Catalunya, le champion olympique 1992 monte à la tribune érigée sur la Plaça Puig i Cadafalch de Barcelone où a été organisé un meeting “Referéndum es democracia” par l’Asemblea Nacional Catalana (ANC), Òmnium Cultural et l’Asemblea de Municipios Independentistas (AMI). L’actuel entraîneur de Manchester City lit un discours en catalan, castillan et anglais devant plusieurs milliers de personnes. “Nous sommes ici pour dire que nous voterons lors d’un référendum pour décider de notre futur. Nous avons essayé de le faire 18 fois et la réponse a été non, ignorant et dépréciant la majorité absolue qui existe au Parlament (le Parlement catalan, ndlr)”. Ensuite, il a abandonné le toque pour une attaque frontale avec la sulfateuse : “Nous, Catalans, sommes victimes d’un État qui a mis en marche une persécution politique impropre d’une démocratie, dans lequel un Ministre de l’Intérieur conspire contre la santé catalane, qui met en marche des unités de police politique qui élaborent de fausses preuves contre nos gouvernants, qui déshabilite le président de la Generalitat pour mettre des bureaux de votes. Nous connaissons tous les tentatives d’en finir avec l’école catalane, pilier de la cohésion sociale”.

 

Estelada blava (étoile bleue) : drapeau indépendantiste de la Catalogne
Estelada vermella (étoile rouge) : drapeau indépendantiste des pays catalans

 

 

 

 

 

 

 

 

 

“Aujourd’hui, l’État espagnol persécute encore le débat politique, une menace qui s’est étendue au Govern, au Parlement, à sa présidence et à son cabinet. C’est inédit et démocratiquement intenable. Nous demandons l’aide de la communauté internationale. Nous en appelons aux démocrates du monde pour nous aider dans la défense du droit à la liberté d’expression et le droit au vote, à faire front face aux abus d’un État autoritaire. Maintenant qu’ils veulent séquestrer la voix de la démocratie, nous irons aux urnes et nous appuierons nos représentants”. Après un caméo dans le clip du parti “Junts pel sí” (“Ensemble pour le oui” coalition de centre-droit dont fait Artur Mas, à l’époque président de la Generalitat, et qui rassemble 62 sièges sur 135 au Parlement de Catalogne ndlr) et en dernière position de la liste engagée dans la province de Barcelone en 2015, Guardiola monte au créneau et s’affiche publiquement et ouvertement, quitte à “mélanger les mensonges avec des demi-vérités, l’arme la plus efficace pour ceux qui veulent apporter de l’eau à leur moulin” pour reprendre les termes d’Antonio Fernández dans les colonnes d’El Confidencial.

 

Oleguer, indépendantiste enthousiaste et borderline

Cependant, Guardiola n’est pas un pionnier. Il est devancé par Oleguer Presas, passé lui aussi par les rangs du Barça. Véritable icône de la cause sécessionniste, il n’a pas hésité à exprimer ses visions indépendantistes. Mais son engagement a souvent franchi la ligne jaune. En décembre 2005, Luis Aragonés le convoque avec la Roja. Contraint de répondre favorablement, le défenseur arrive pile le jour du lancement d’une campagne télévisuelle intitulée “une nation, une sélection”en faveur de la création de sélections catalanes. Évidemment, Oleguer appuie la revendication, demande explicitement au Sabio de Hortaleza qu’il ne souhaitait pas jouer pour l’Espagne et ne portera jamais le maillot de la Selección contrairement à Guardiola qui l’a revêtu 47 fois. Le standing des deux joueurs étant fort différent, il était sans doute plus facile pour Oleguer de sortir du bois que le métronome du Barça…

Crédits : ecodiario.es

Le Blaugrana passé par l’Ajax a co-écrit un livre titré “Camí d’Ítaca” (Chemin d’Itaque, 2006) dans lequel il fait part de ses idées politiques et évoque de manière particulière la célébration du titre en 2005 : “nous autres, les Culés, descendions Diagonal (large avenue du centre de Barcelone, ndlr) en sens contraire et nous avions converti en une armée de joie qui, finalement, pour faire face à ce coup bas. Nous nous imaginions arrêter sans problèmes les assauts des tanks, répondant à leurs balles par des chants et des rires la colère fasciste de ces militaires”. Ses prises de positions ont même franchement dépassé les limites en février 2007. Dans un article publié dans Berria, journal basque pro-ETA, il établit un parallèle la situation du terroriste Iñaki de Juana Chaos, 25 assassinats au compteur et en grève de la faim pendant plusieurs mois pour protester contre son incarcération, avec la condamnation en juillet 1998 de plusieurs membres des GAL (Groupes Antiterroristes de Libération qui pratiquaient le terrorisme d’État pour détruire l’ETA entre 1983 et 1987, ndlr) comme, par exemple, José Barrionuevo, ancien Ministre de l’Intérieur du gouvernement socialiste de Felipe González et jugé responsable de cette “guerre sale” par le Tribunal Supremo : “L’État de droit a quelques points noirs qui me mettent le doute. Il y a une odeur d’hypocrisie dans tout ça”. Soutenu par des indépendantistes catalans et basques, lâché par son équipementier Kelme, Oleguer est désormais un sympatisant de la Candidatura d’Unitat Popular (CUP), parti de gauche radical fermement en faveur de l’indépendance, et s’est présenté plusieurs fois sur des listes à Sabadell, sa ville natale.

 

La fausse polémique Piqué, la vraie pression de Tebas

L’image a trois ans et elle a définitivement fait passer Gerard Piqué dans le camp des “mauvais Espagnols”. A l’heure où les référendums d’autodétermination deviennent la norme, les défilés de la Diada ressemblent à des démonstrations de force et de défiance à l’égard du gouvernement de Madrid. Son fils aîné Milan sur les épaules, le défenseur central publie une photo sur Twitter et parle d’un moment “simplement inoubliable”. Au milieu des esteladas blavas, les drapeaux indépendantistes catalans, Piqué évoque sa fierté d’être catalan. Mais l’époque troublée le transforme en nouveau symbole de la cause sécessionniste. Sauf que lui ne s’est jamais prononcé en faveur d’une séparation comme Oleguer ou Guardiola, mais d’un droit à l’autodétermination, ce qui est assez différent.

 

 

Avant le référendum du 9 novembre 2014, déjà jugé illégal par le pouvoir central, Piqué s’est prononcé en faveur de la consultation : “c’est quelque chose de démocratique qui doit se produire car les gens ont le droit de voter”. Les frères Gasol, Pau et Marc, s’étaient également déclaré en faveur de la consulta mais n’ont jamais connu les répercussions qu’a connu le Blaugrana, souvent victime de polémiques indues, peu importe ses coups de provocation réguliers. Journaliste à Barcelone, Olivier Goldstein contextualise dans les colonnes d’Eurosport.fr : “L’idée que défendait Piqué était la même qu’énormément de Catalans : laissez-nous voter et décider. Il y avait vraiment ce besoin de vouloir s’exprimer. Plus d’un million de personnes avaient défilé. Il fallait être là pour comprendre, c’était impressionnant”. On est loin de l’utilisation politique du Barça par Joan Laporta entre 2003 et 2010. En 2005 par exemple, le rond central du Camp Nou est recouvert d’une estelada vermella symbolisant la revendication de l’indépendance des pays catalans (Catalogne espagnole, Catalogne Nord située en France, Communauté Valencienne, Îles Baléares, Principauté d’Andorre, Frange d’Aragon, El Carxe dans la région de Murcia et la ville d’Alghero en Sardaigne, ndlr).

Crédits : deporadictos.com

S’il a été membre du conseil de Laporta, Josep María Bartomeu n’est pas du tout dans la même optique, bien plus axée sur le business et le développement de la marque Barça partout dans le monde, stratégie qui connaît un succès certain sur le plan financier. Et si la direction blaugrana laisse quelques fois entrer des esteladas blavas ou des banderoles pro-indépendances comme cela a été le cas lors du dernier derby de Catalogne, c’est plus pour ne pas se mettre une partie de l’afición à dos que par idéologie. Passé par l’Espanyol, dont le nom a été catalanisé en 1995, et actuellement entraîneur du FC Barcelone, Ernesto Valverde a tenu des propos mesurés, peut-être plus partagés dans la région qu’on ne le supposerait : “Le Barça est un club pluriel qui rassemble des gens avec des idées différentes, toutes respectables, a-t-il avancé prudemment avant le derby du 9 septembre dernier. Je ne suis pas ici pour émettre des opinions personnelles et pas pour le club non plus”. Un club pluriel qui, si d’aventure la Catalogne devenait indépendante dans un futur proche ou lointain, devrait dire adieu au championnat espagnol. C’est en tous cas ce qu’a affirmé le très à droite Javier Tebas, président de LaLiga. “Si cela arrivait, les clubs catalans ne pourront pas jouer en Liga, a-t-il déclaré la semaine dernière. Je n’envisage pas l’Espagne sans la Catalogne ; pour moi, la Catalogne c’est l’Espagne. Le Barça ne pourra pas choisir où il jouera s’il y a un processus d’indépendance. La loi établit que le seul État autorisé à jouer les compétitions nationales, c’est Andorre. La Ligue de Catalogne serait un peu comme celle des Pays-Bas et en termes de droits télés, TV3 (la principale chaîne de langue catalane, ndlr) ne donnera pas ce qu’il perçoit aujourd’hui. Le FC Barcelone cessera sûrement d’être un grand club en Europe. A sa manière, Tebas fait lui aussi du Barça, symbole de la Catalogne conquérante et victorieuse, un enjeu du processus indépendantiste. De quoi influencer certains électeurs ? Le verdict des urnes le 1er octobre en témoignera peut-être un peu.

François Miguel Boudet
@fmboudet

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